‹ Cinq ans chez les sauvagesChapitre 7 sur 16 · I. Oublié i'M · texte numérisé non relu

I. Oublié i'M

Monsifiir. rarrèl au cours du parcours, la fausse arriv<>e, uu rt'sultat faux — ot pas même de poteau !

— \ Ous êtes gai !

— Non ! voilà la situation stratégique : un corps d't'claireurs se trouve en présence d'un gros de troupes. Ils n'ont pas à entrer en pourparlers avec ces gens qui ne comprennent pas leur langue et qui répondent par des onomatopées de menace à leurs onomatopées de conciliation. Ils leur lancent donc tous leurs projectiles de progrès, toutes leurs armes de réserve : ils se servent comme obus ou comme traits des trésors de l'avenir qui ne peuvent encore pas entrer en chantier, ils emploient en guise de pieri-es de lapidation les pavés savants des barricades futures, les moellons de l'édifice du grand lendemain et ce sont, pêle-mêle, des théories, des anathèmes, un monstre de construction, une improvisation d'éternité, quelque chose dans le genre de l'Exposition en carton-pâte pour l'humanité définitive, pour le soutènement des cieux.

— INIais on gâchait aussi, de l'autre côté.

— Vous n'êtes pas homme de guerre. Monsieur. La guerre n'est ni une expérience, ni une

apothéose, c'est un exutoire ; on ne doit y perdre que ses vieux fusils, ses vieux canons, ses hommes inférieurs. Il faut garder le reste pour la montre, pour les exhibitions, pour le désarmement. Une armée permanente doit résister aux invasions et à la mort : elle doit être, comme son nom l'indique, permanente.

— Vous êtes décidément gai.

— D'ailleurs il n'est que des guérillas pour avoir marché dans cette aventure. Où voyez-vous un état-major, — je neparlepasde l'Etat-Major — discipliné, dirigé, actif, prévoyant, guidant, défrichant des terrains de manœuvre? On compte sur le hasard, on attend le scandale du jour : on n'invente rien, on se sert de ce qu'on rencontre, on improvise, enfin. Le jeu de guerre, — Kriegspiel, — n'a servi à rien pour l'évaluation des distancfts et des effectifs, pour la divination des manœuvres de l'adversaire : on n'a ni psychologie ni algèbre et les semences de fraternité, de socialisme, de tolérance qu'on jette, on les jette vraiment, dans un sol réfractaire, à la surface du sol et on les laisse emporter par le vent, comme de la cendre de suppliciés.

— Enfin ! voyez les dévouements qui se sont signalés.

L OUBLIE

— Ce ne sont pas des dévouements : ce sont des tempéraments . Les « intellectuels » n'avaient (Jue des sentiments. D'ailleurs les idées ne peuvent pas porter des individus. Les individus font d'eux-mêmes des idées, tout ce (ju'on veut, ils idéalisent leur force et leur matièreen l'imposant. ..

— Napoléon !.. .

— Passons, dit le Monsieur. Mais voyez cet admirable colonel Picquart qui prend du service dans un régiment d'abnégation. Il n'est plus lui-même, il prête sa vertu et ses

([ualitt's, son héroïsme et je ne sais quel fantôme d'abstraction, il y perd sa vigueur, il parle, ne calcule pas, il se perd avec sa cause. Il ne reste pas un instant lui-même, il serL^ loyalement, s'oublie et ne pense à soi que lorsqu'il n'est plus temps. Quelle belle énergie annihilée, quelle belle ambition close ! Et les gens qui restent eux-mêmes, regardez-les. C'est Yves Guyot.

Urbain (loliior,

— Passez.

— Je passe. C'est Urbain Gohier, âpre, ardent, anachronique. L'âme et le style de Suleau et de Richer-Serizy

— Mais ce soQt des réactionnaires que vous citez.

— Exprès. La verve la plus révolutionnaire est toujours celle de la réaction. Il y a dans l'esprit et l'essence de la Révolution tant d'extase qu'on n'en peut parler, qu'on ne peut l'évoquer et l'invoquer qu'avec la poésie lyrique. La réaction, c'est l'injure : elle gourmande les gens, le temps, les incidents qui s'éloignent d'elle, elle rappelle les êtres et les choses comme les chiens, elle siffle, elle outrage : ça, c'est le fonds. Parfois, les hurleurs s'illusionnent et croient servir la liberté. Voyez Rochefort. iNIais ça ne dure pas. Gohier, avec son âme violente de voyant et d'autocrate, reviendra aiusi qu'un autre Drumont, à ses haines restrictives, h son apostolat carnassier, à son individu, enfin, qui se nourrit de textes appropriés, de similitudes, de rapprochements, h son actualisme véhément et j^Êl^onné, à sa force propre, à soi, à soi tout seul. L'affaire l'a déchaîné, l'a sorti. Comprimé jusque-là, enfermé dans une réputation de pam-

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phlélaire pour une élite, réduit à ses lectures flamboyantes, à sou ambition sans cesse enrichie d'exemples de style et d'exemples de vie, soutenu, aigri, excité, porté tout ensemble par cette histoire de la Révolution qui est tout philtre et tout danger, chargé à mitraille d'utopies neuves ou remises a neuf, auteur ardent de brochures tièdement accueillies, il se trouve tout à coup à l'entrée d'une route inédite, il s'y lance, s'v venge de son silence, y épuise sous lui ses réserves de furie documentée, y exerce son paroxysme infini, se révèle chef d'armée, conducteur de peuple, procureur, bourreau, martyr révolté, polémiste, quoi ! 11 a des idées, ses idées sur tout, il n'est ni général, ni magistrat, mais Urbain Gohier rat de bibliothèque qui a des dents, réformateur universel à qui l'on n'a prêté ni une brigade, ni une préfecture mais qui a l'autorité de l'impuissance pratique et qui peut prêcher sans fin puisqu'on ne lui donne pas le moven de réaliser, de rater son affaire. On a vu dans toutes les insurrections de parfaits guerriers qui regrettaient atrocement les régiments disciplinés et merveilleux qu'ils étaient obligés de vaincre et de détruire. Combien leur génie se serait accommodé de ces troupes de carrière !

M. Gohier est né solitaire. II ne lui manque jusqu ici qu'une étoile. Il lui faut commander, organiser, créer. Il est despote comme on est reporter. L'armée, c'est lui ; la Révolution, c'est lui; la raison, la justice, l'avenir, l'éternité, c'est lui. Il n'est plus royaliste, il est roi. Il ne croit plus à Dieu, il est Dieu. Il ne croit qu'à soi.

— Et à son ennemi, M. Joseph Reinach.

— Celui-là a un autre point de départ. Il est très intéressant. La famille Reinach est une de ces familles juives qui attachèrent de l'importance à la Déclaration des Droits de l'homme. Tandis que ses frères, sagement, se réfugiaient dans les dèmes et municipes de la science, Joseph eut la naïveté de s'abandonner à la forêt de la politique. Instruit, éloquent, formé à l'école des meilleurs orateurs, interrupteurs et chroniqueurs parlementaires, dévoué à toutes les institutions existantes, il se croyait sûr de la plus brillante carrière. Son zèle fut mal interprété. Amoureux du pouvoir, voire du pouvoir suprême, il tourna, après des malheurs de famille, sa frénésie et son mysticisme modérés vers de l'histoire juive accomplie etune histoire juive à faire. Il y trouva d'ailleurs une ambition renouvelée,

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toute jeune d'un sang récupéré. Et c'est le secret de son ardeur. Il recommence sa lutte vers le pouvoir avec des troupes inattendues, avec ses moyens de jadis et sa politique de toujours. L'ambition stérile, Monsieur ! Si feu M. Prévost-Paradol...

— Puisque vous en êtes là, que pensez-vous de M. Francis de Pressensé ?

— Ah ! Monsieur, l'ambition — encore ! L'Affaire, c'est l'école des ambitieux déjà trompés. M. de Pressensé ? C'est encore un professionnel de i ambition. Son feu huguenot, son prosélytisme méthodique l'avalent déjà jeté dans un catholicisme gratiné d'anglicanisme : il avait chanté le cardinal Manning avant de découvrir un martyr. Pesamment, maladroitement, infatigablement, roulant d'un lieu de conférence à un endroit où on l'empêche de parler, insensible aux agressions, aux guet-apens, il va, va, conquérant la France à sa parole, in partibiis infideliuin, recommençant les prêches de son père, entêté dans son effort, dans son emprise, mais faisant tout tourner autour de son action. Tous ces gens-là sont les plus honnêtes gens du monde, mais si différents !

— Et Zola!

— Ici, dit le Monsieur, permettez-moi de faire du style. Voici. Lentement, sûrement, de touches larges, de touches menues, de nez qui viennent à leur heure, de bouches qui naissent et qui sourient, d'un ciel qui s'étend peu à peu, d'un paysage qui hésite et qui se campe, une fresque s'affirme, se termine et s'immobilise, hiératique : c'est puissant et solide, c'est grand, ça pèse sur vous, ça vous attache et ça s'attache à vous j nous regardons, nous nous étonnons, nous admirons, un peu effrayés, puis voilà que la fresque s'agite, qu'elle grouille et que tout grouille en elle, arbres et gens, ciel et pierre, toute l'épilepsie de la vie se déchaîne en ce soudain cinématographe surhumain et monstrueux : cris, odeurs, terreurs se heurtent, se mêlent, chaos et cahots, luttes de la fatalité et de la médiocrité, essor des vices, des crimes et des malheurs ; tous les métiers, toutes les maisons se précipitent, débordent ; des flots et des vagues s'élancent dans l'immensité, en un décor vaste comme l'enfer, et tout est soutenu, tenu par une maçonnerie tranquille et nerveuse : cinématographe mais cinématographe épique, frénétique ; chaos mais chaos ordonné où rien ne se perd, où rien ne s'oublie, où les idylles se dessinent pu-

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rement et se laissent suivre, où les élégies vont leur chemin : lave ardente, roc fondu, chair frémissante, c'est l'œuvre de M. Zola.

Pendant trente ans, M. Emile Zola nous jeta chaque année un volume, distillant sa fièvre goutte à goutte, filtrant son hallucination, sachant que ça se retrouverait sur le papier et ([ue ça s'enflammerait tout seul. 11 fit jaillir de terre la ruine et l'incendie, prit la vie dans les campagnes, dans les rues et les cabarets, par la peau du col, par la peau

du ventre, par la peau, et nous la montra en gros, en détail, par dessus, par dessous, de ce côté-ci, et de ce côté-là, sans nous demander : « Hein ! est-ce que c'est ça ? « mais en déclarant, en proclamant : « C'est ça. Voilà! » Lourd, énorme comme une machine de guerre, il pesa sur le siècle qui faisait effort pour le nier. 11 maigrit depuis, non parce qu'il s'était mis au régime

Emile Zola.

sec mais parce qu'il donnait, sans fin, un peu de soi à ses livres. Il s'épuisa inépuisablement...

— Que voilà de la littérature !

— C'est de la vérité...

— ...En marche?

— Pas encore. Et ça continue à être de la littérature. Littérature, la volonté de Zola de lutter, en dehors de sa lutte à soi, après le triomphe, de lutter hors de saison, hors de raison. Littérature même, la fatalité ironique qui ne le fait poursuivre ni pour des audaces de virilité, de morale, de description et de synthèse et qui l'expose aux pénalités, aux huées pour un désir d'équité si généreux qu'il est vulgaire, qui le bannit pour une indignation si noble qu'elle en est bourgeoise, qui lui arrache sa croix pour un prétexte à décoration. La justice immanente ! diraient les sots. C'est d'un comique amer. Mais ici encore, V Affaire est 1 occasion. Ce n'est pas la cause.

— Alors ?

— Alors rien. Prenez tous les combattants : tempéraments, individus, qui restent eux-mêmes dans les rangs, en dehors des rangs, qui combattent leur combat à eux, qui emploient leur tactique à eux, leurs trucs à eux : ce n'est pas un corps d'armée, ce sont des vedettes.

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— Comme au théâtre ?

— SI vous voulez. Ils ont leur rhétorique, leurs injures, leurs coups et leurs idées ensuite. Ils se prêtent, se louent, ne se donnent pas. Ah ! vos idées ! Monsieur, où sont-elles ? C'est la tolérance, n'est-ce pas, la liberté de ne pas croire la liberté toute seule, le socialisme aussi, non ? Ça vous donne, tout bien résumé, le socialisme coupé en deux, déchiré, renié, devenu plus fort mais devenu plus fort contre soi, ne se mordant pas la queue comme le serpent classique, mais se dévorant la tète et le foie et l'âme comme ce Prométhée qui était son vautour à soi et qu'on retrouve aussi impuissant, aussi douloureux dans tout ce qui veut donner ii l'humanité le feu ou le pain ! La liberté de conscience ? Vous avez un antisémitisme triplé, diffusé, qui s'est répandu dans les rangs des « révisionnistes » après avoir amené à l'autre camp une foule de volontaires, qui a saisi, tordu, empli ses remplaçants, qui les a, dans leur disponibilité de défaite, poussé tacitement contre leurs patrons ou leurs clients de la veille, contre leur folle neurasthénie d'activité et leur neurasthénie de résignation. On a même fait germer un antiprotestantisme et un antimaconnisme ! Nous serons contraints de for-

mer une ligue pour la protection de Dieu, en dehors des communautés et des communions, des loges et des niches, de fonder, oui Monsieur, une religion, non pas une religion de combat, mais une religion de paix, de repos, de refuge, d'extase, une religion, enfin, où l'on prie, où l'on prie pour soi et pour tous.

— C'est très beau, Monsieur, mais dans tout ce tableau, vous oubliez quelqu'un.

— Qui •?

— Celui dont Y Affaire porte le nom.

— Ce n'est pas moi qui ai commencé. Monsieur. Personne jamais n'a pensé à lui. C'a été un nom, pas plus, le nom d'un innocent ou le nom du crime, pas même un drapeau, je ne sais quelle loque de fanion sale ou sali. Il n'y a pas eu pour lui un seul cri de vraie pitié ou de haine véritable. Il n'existait pas en soi. Il était ou l'homme de sa peine ou l'homme de la peine des gens. On a fait bon marché de ses sentiments, de son éducation, de sa psychologie. On l'a anéanti avant de s'occuper de lui. On en a fait sa

.chose à soi.

— Vous allez un peu loin, Monsieur. Vous laissez de côté, délibérément, les souffrances de ce malheureux, sa honte, sa solitude...

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— Monsieur, interrompit mou interlocuteur, vous n'ventendez rien. Etes-vous si sùrcVailleurs, do Ihoireur de cette situation.' On se fait à tout. Ali ! l'habitude. Rt puis vous avez parlé idées... .l'imagine que vous avez les vôtres, que vous avez des passions, des antipathies, des pensées et arrière-pensées. Est-ce que vous voudriez être sauvé par tout le monde? Voici un homme ({ui a été élevi' dans un monde particulier, avec une lortune particulière, des idées, des ambitions, un idéal de caste. Il a un but en vue, des pairs, des camarades et des supérieurs à soi. Un jour on le jette en bas de tout, on le réduit!» moins que rien ; là morne, il n'a pas à subir de promiscuité soudaine, il est seul, atrocement mais absolument... 11 n'a plus à compter sur ses é^^aux de la veille mais il n a pas d'éfjaux. On lui trouve des complices, des défenseurs, des libérateurs. En un jour, il est le papille et l'idole d une classe de la société, en dehors. On lavait dégradé en vain,onle déclasse : c'est plus grave. Ne plus exister, n'être plus rien, ce n'est rion : être autre chose, c'est la réincarnation à robours, c'est la peine de renaître autrement, de mourir pour renaître : c'est efiroyable !

— Vous en parlez bien à votre aise !

— Heu ! Vous ne connaissez pas les mœurs des juifs riches. Ce sont eux qui ont inventé le nationalisme. A force d'être une nation errante et morcelée, contrainte d'emporter des ors différents en des auberges qui devenaient tôt peu sûres, la partie de la race un peu lourde d'argent voulut des immeubles et une patrie, non du provisoire, mais des maisons a soi et des tombeaux h soi. Les enfants voulurent servir et dominer dans ces acquêts de peuples. Ils n'avaient plus de rapports avec la lie maigre. Ils désiraient la dispersion totale, la fin de l'élite contestable, ils voulaient se perdre dans la masse, lu masse d'en haut. Le héros de l'aventure d'hier était la plus nette expression de cette ambition, de ce rêve de néant. Autoritaire, réactionnaire, ploutocrate, armé du pouvoir et de la force, passionné de noblesse, de luxe, vous le rejetez non pas à une réclusion où il peut revivre tous ses songes, mais à une alliance avec des pauvres, avec la révolution de reprise, de pillage, que sais-je ? C'est làqu'est lavéritable trahison. C'est donc maintenant qu'il est malheureux, votre malheureux, avec des amis nouveaux qui sont presque des complices, qui ont des mots de complices, qui n'ont ni ses goûts, ni ses désirs,

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rien de sa vie passée, rien du cercle qu'il se construisait et de l'avenir qu'il échafaudait. Et jusqu'à Dieu qu'on lui refuse ! C'est h son propos qu'on proscrit Dieu et comment pouvezvous, ^Monsieur, imaginer la vie du déporté à qui on avait caché la terre et la mer, sans la contemplation du ciel, et non d'un ciel muet, mais d'un ciel tout empli, tout débordant de cette consolation, de cet espoir, de cette puissance dépreuves et de relèvement, à quoi on donne ce nom de Dieu que j'ose à peine prononcer parce que, n'est-ce pas ? ce mot « Dieu « tout seul, c'a l'air d'un lourd nom de famille : ily manque les ailes d'un prénom, comme Bon, si vous voulez ou Grand, — ou les deux ?

— Vous avez l'air de bien connaître l'âme de cet homme !

— Vous ne m'avez pas regardé, dit le Monsieur.

Je le regardai, en effet. Sa phrase n'avait pas la valeur de la scie boulevardière ou soidisant telle. Il valait qu'on le regardât. Il tremblait, en son calme visage, un je ne sais quoi d'éternel, une souffrance, un doute, une flétrissure qui venait mourir dans l'épaisseur d'une barbe neuve. Il me fixa, lui aussi, derrière l'é-

iiigme de son binocle, puis, troublé comme moi : — Vous ne vous décidez pas a me reconnaître, dit-il. Je suis Alfred Dreyfus.

Janvier 1901

A Antoine Marty.

Lorsque M. Magnaud, président du tribunal de première instance de Château-Thierry (Aisne), vit arriver devant lui ce singulier délinquant, il le regarda avec cette attention tendre que mérite à ses yeux toute créature — après avoir dérangé les gendarmes.

Rien cependant dans l'aspect du nouveau venu n'appelait la curiosité.

Ses courts et pointus cheveux blancs, ses yeux chinois, son nez aigu, sa bouche mince et longue, ses oreilles déliées et son menton plissé défiaient la sympathie, l'antipathie et l'anthropométrie. Ça procédait du lapin et de la fouine et ça les mariait en un ensemble pas très d'ensemble, neutre, fuyant, fouillant, bonhomme et pas très rassurant : paysan ruiné qui maraude, huissier qui

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rêve, sur déconfiture, h d'extra-judiciaires saisies, vieux chemineau qui a appris un peu de droit dans ses incessants démêlés avec des parquets espacés, l'homme avait encore un je ne sais quoi de retors et d'illuminé, un mysticisme pratique, de la grandiloquence tacite, des patenôtres virtuelles, de l'onction agressive et sournoise : pourquoi n'eùt-ce pas été un sacristain?

M. le président du tribunal de première instance de Château-Thierry, jugeant correctionnellement, mit fin à ses hypothèses pour procéder à l'utile cérémonie de l'interrogatoire :

— Prévenu, dit-il, je ne vous demande pas de vous lever. Vous avez refusé de répondre à toutes les questions qui vous furent posées touchant votre état civil, profession, résidence, moyens d'existence et nationalité. Je n'insisterai point. Mes sentiments profonds sont pour la liberté, même et surtout des individus dans la situation de détenus. La loi n'a pas assez prévu le cas de ces infortunés qui, arrachés à leurs habitudes, à leur solitude ou à leurs familles, ne doivent sortir d'une cellule sourde et d'un silence réglementaire que pour échanger des paroles précises avec un magistrat chargé de l'instruction et commis h cet effet. Magistrat moi-même

mais homme, et ayant pris ces deux titres clans leur plus grande extension et dans leur essence, je n'userai point du premier pour attenter au second dans la personne d'un de mes semblables plus malheureux. Vous êtes un homme, piévcnu...

Ici. le prévenu interrompit le président et articula simplement :

— Vous pourriez m'appeler Monsieur.

M. Magnaud demeura un instant offusqué de cette injuste observation.

Les coutumières formules de politesse et autres obséquiosités manquaient. Il brusqua les choses :

— Monsieur, puisque Monsieur il y a, nous allons vous acquitter. Les délits à votre charge sont parfaitement caractérisés. Vous avez parcouru la ville en vous livrant au pire tapage injurieux et nocturne que vous avez pris le soin de correctionnaliser par l'adjonction d'outrages par paroles et par gestes envers les agents de la force publique. Vous êtes, d'ailleurs, couvert par la loi d'amnistie. Vous ne vous êtes point con-

Maffnaud.

tenté du délit de port d'armes : vous y avez ajouté celui de port d'uniforme : vous étiez déguisé en général de division. Vous avez incité notre paisible population à la révolte, vous avez tenté d'embaucher un lieutenant-colonel d'artillerie territoriale, l'honorable M. C... et vous vous êtes entendu avec un M. B .., journaliste, pour la rédaction et l'affichage de placards séditieux. Nous n'avons point retenu ces chefs d'inculpation qui échappaient à notre compétence.

M. Magnaud se pencha — ou à peu près — sur ses assesseurs et improvisa la lecture du jugement :

« Attendu que par un sentiment respectable de discrétion, le prévenu a commis les faits qui lui sont reprochés sans esprit de publicité et dans l'intégrité de l'anonymat... »

Mais le susdit prévenu qui ne s'était pas levé interrompit le magistrat ;

— Pardon, Monsieur le président, ne m'acquittez-vous pas ?

— J'en ai peur, fit jovialement M. Magnaud.

— Mais vous ne me connaissez pas.

— Je n'ai pas besoin de vous connaître. L'acquittement, c'est ma nature.

— Votre seconde nature.

— Ce que j'acquitte en vous, ce que j'absous, ce sont vos délits. Peu m'importe votre indivividualité. Un délinquant, c'est (ou ce sont) des délits. Voilà : j'efface vos délits, j'acquitte rhomme.

— Vous n'en avez pas le droit. Vous avez manqué dans mon interrogatoire aux articles les plus importants du Code d'instruction criminelle. Vous manquez aux règles de jurisprudence. Serviteur de la loi, vous ne l'appliquez pas, vous l'interprétez abusivement...

— Dans le sens le plus large ! s'exclama le président.

— Vous empiétez sur les droits et attributions du législateur, vous vous faites vous-même, en personne, la Loi et les prophètes...

— Le prophète, le prophète de la Loi future, consentit M. Magnaud.

— Monsieur, continua le prisonnier, avant l'unification et la confection du Code, nous avions /es Coutumes de province, vous nous ramenez au bon vieux temps : vous rédigez sur siège le Grand Coutumier de Château-Thierry.

— Prévenu !... menaça le président.

— J'étais venu ici pour ne dire qu'à vous mon nom mais pour vous le dire. C'est vous seul que-

je suis venu outrager. Ma protestation, mes violences ne s'adressaient qu'à vous. Et vous m'acquittez ! C'est un abus, un abus criant.

— Vous connaissez la Loi ? remarqua enfin M. Magnaud. Seriez-vous pas repris de justice ?

— Je m'appelle, dit lentement le prisonnier, M. Quesnay de Beaurepaire, ancien procureur général à la Cour d'Appel de Paris, ancien président de la chambre civile de la Cour de cassation.

— Q. de Beaurepaire ! s'exclama M. Magnaud. Etant donné les éléments de la cause, je prononce le huis-clos. Huissiers, faites évacuer la salle !

Le tribunal étant vide ou à peu près, l'ordre du président s'exécuta sans trouble. Les gendarmes furent congédiés d'un signe et bientôt l'on fut entre soi, comme en chambre du conseil.

— Vous êtes fou ! dit simplement M. Magnaud à M. de Beaurepaire.

— On me l'a déjà dit quelquefois depuis deux ans.

— Qn'êtes-vous venu faire ici ?

— Manifester, je le répète. On dérangea pour moi, il y a déjà pas

mal de temps le conseil supérieur de la magistrature. Il parait que j'avais manqué de diligence dans l'enga gement des poursuites contre une Compagnie l qui canalisait. Vous, »

vous arrêtez les poursuites — d'un scandaleux et perpétuel et incessant arrêt de relaxe. J'ai voulu organiser un vaste pétitionne-

ment. Vaste pétitionnement moi-même, vaste pétitionnement à moi tout seul,.»

— Vous êtes fou ! répéta M, Magnaud.

— Et vous? Il y a folie et folie. Mais nous nous ressemblons, mon ami. Nous sommes tous deux des ambitieux et des aigris. Nous avons fait un placement différent de notre ambition

Quesnay de Beaurepaire.

et de notre aigreur. C'est devenu chez vous une sérénité agressive. C'est devenu chez moi une inquiétude, — agressive aussi. Mais, chez vous, chez moi, c'est la même déclamation, la même prudhommie,le même verbiage, puisque c'est le même dialecte, le même patois, le même argot de grimoire. Président, je me suis rétrogradé substitut ; président, vous êtes tombé avocat — sur siège. Nous avions déjà M. Camille Bouchez et M. Bertrand, mais au moins ils appartenaient, en la dirigeant, à la magistrature debout. Voulez-vous que nous comparions nos deux existences ? Je commence par moi : ce n'est pas que je me connaisse mieux mais je jouis du pseudo-privilège de l'âge. J'ai commencé ma vie à plus de cinquante ans, — j'entends la vie telle que je la convoitais. J'étais alors trop vieil avocat -général et romancier trop jeune encore. Forestier jauni et blanchi, d'être trop resté au vert, trop au courant des mœurs de province, pour y avoir été oublié, commandant de mobiles en non-activité sédentaire, j'étais tout et rien et j'enviais tout. Il me fallait la gloire et le bruit, la bataille — enfin ! — dont on parle. Je n'avais jamais eu le temps de penser. L'armature du Code et de la

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jurisprudence me servait de corset, de cuirasse et d'étau. Je ne réfléchissais pas dans mes loisirs : j'écrivais. Mes audaces de moraliste, c'était de la chronique pour Emile Bergerat. Mon observation, c'était de l'observation de greffier ou d'institutrice. Quanta mon style, hélas ! il avait la fraîcheur des primeurs de conserve, l'innocence d'une sœur tourière, la saveur de l'eau filtrée, la verdeur généreuse d'un vinaigre de toilette. Les grands problèmes ne m'avaient jamais troublé : j'étais né dans un édifice qui me couvrait, me protégeait, où ma carrière était tracée — et mon avancement; j'étais conservateur pour être conservé, je défendais la société à charge de revanche mais mes espoirs ne se satisfaisaient point. Avez-vous vu déjà, mon cher collègue, un magistrat échapper à l'orgueil de sa charge, à son orgueil de caste ? Même avec le pire et le plus général désintéressement, nous désirons une élévation non pour une plus-value d'émoluments mais pour avoir un troupeau plus nombreux à guider et à sauver, pour être davantage nousmême la justice et la justice même. Notre verbe est fait pour retentir au dehors du prétoire : la condamnation d'un accusé, ce n'est pas une année ou une série à retrancher d'une activité obscure,

c'est un enseignement, c'est un acte d'autorité dont la vanité nous est permise alors seulement qu'on le connaît, qu'on le commente, qu'on nous redoute pour cet avantage remporté sur la coalition des mauvais exemples et des forces mauvaises. J'ai, peut-être plus qu'un autre, été l'objet de cette vanité. Vanité de l'éclat, de l'illustration, vanité du pouvoir, de la légalité et de l'arbitraire légal, serviteur de la Force établie jusqu'à en devenir le valet, admirateur de toute force et de la mienne, il m'a été donné de combattre une force sans mandat, sans autre mandat que quelques mandats aussi impératifs que législatifs. Ah! pouvoir requérir!...

— Vous ne faites que cela, interrompit M. Magnaud. Vous êtes le réquisitoire fait homme.

— ... fait âme, corrigea l'apologiste Quesnay. Je suis donc, à l'automne d'une carrière sacrifiée, sacré procureur général. Je puis me venger avec la Loi, attaquer tous les citoyens, me venger de mes insuccès de Cour et de jardin, de mes échecs dramatiques. Après tant d'amertumes de librairie, je suis sûr enfin qu'on m'écoutera, qu'on me lira, par ordre ou par haine, pour se justifier, pour se convertir ou pour renforcer sa conviction. Je pui ' employer toutes mes finesses

de procédurier, toutes mes ressources tle mélodramalurge, draper dans ma toge une psychologie trouée, faire à la fois un conte, un roman ' — encore ! — , un vaudeville tragique, découvrir des traîtres pour de vrai, avoir pour spectateurs tous les Français ensemble et traduire leur destinée en prose de feuilleton populaire.

On me prête des collaborateurs qui depuis ! ;

on me discute ainsi qu'un génie; j'incarne — enfin — la magistrature active, militante, offensive, accusatrice, la magistrature d'exception qui extorque un arrêt et non un verdict, un ordre du jour et non un jugement à un tribunal d'occasion, je suis le croquemitaine en simarre, le paladin spécial de l'hermine qui s'appuie seulement sur la gendarmerie, l'arsenal des lois et les parquets pour combattre une opinion, je monopolise l'injure et la calomnie, je m'en sers et l'on s'en sert contre moi, on ne voit plus en France que moi — et l'autre. Hélas ! ce moment ne dure pas. Je retombe à mes fonctions, à mes honneurs. Esclave d'un procès sinistre, je laisse par force les autres procès se faire sans moi, sous moi et quand je requiers, quand je demande une tête, c'est toujours une tète déjà acquise : je ne la gagne pas, on me la jette. Je ne suis plu&

procureur, je suis — à sec — le bourreau. On me chasse, on m'encloue dans un siège à la Cour de cassation, en me tenant loin de la Chambre criminelle à laquelle me prédisposaient mes goûts et mes antécédents. J'avais la nostalgie de mes débuts, de mes services. Dans les déboires amenés par des complaisances toujours politiques, dans la paix orageuse d'une ambitieuse et bavarde conscience, je suis réveillé par les échos d'un tumulte déjà connu. Deux partis se disputent : je crois qu'ils se disputent mon concours. C'est au tribunal même auquel j'appartiens mais à la porte à côté que se joue le dernier acte. Dramaturge, je veux y ajouter un acte encore. Procureur impénitent, j'emploie des trucs de police officieuse, j'entends, je fais écouter et, pour dresser un réquisitoire, je bâtis une enquêta brève, un rapport d'agent pas assez secret. Je m'évade de mon inamovibilité, j'agite, je me remue, je me jette dans une mêlée que je prends soin d'embrouiller, de diviser, d'aigrir et d'intoxiquer par habitude, je crie, je déclame, j'apporte des mots, je demande des preuves et je finis polémiste après m'être annoncé témoin^ Ironie de la destinée ! J'entreprenais un métier pour lequel j'avais fait condamner un de mes

nouveaux alliés, mais je n'avais ni flair, ni légèreté, ni vigueur de traits. J'écrivais des réquisitoires !

— Passons! dit M. Magnaud. Nous savons...

— Eh bien ! c'est tout pour moi. Je ne suis plus. Je suis une parole de magistrat sans toque et sans robe, le néant soufflé, ampoulé...

— Passons à moi, demanda M. Magnaud.

— Mais, répliqua M. Quesnay, c'est le même point de départ, la même attente, le même mauvais désir amer. Vous trompez tout cela par des courses à cheval, par des réflexions à travers la nature, à même la nature. Vous vous attendrissez sur vous et sur tous, en vous comparant aux passants, aux vagabonds. Ça devient une sérénité orgueilleuse et envieuse, tout de même, un accord avec les convoitises tacites des pauvres, une complicité de besoin. Pour n'avoir pas été choisi en votre temps et à votre tour pour revêtir la robe rouge, vous vous installez sur place premier président et juge souverain. Vous transportez, d'autorité, en ce chef-lieu d'arrondissement, la Cour de cassation et le Conseil d'Etat, vous avez fait de la Loi une chanson, une romance, un je ne sais quoi de malléable dont on peurjrapper des médailles d'or et un optimisme

162 CINQ AXS CHEZ LKS SAUVAGES

bienfaisant, vous rêvez tout haut des rêves féconds pour quelques individus et tout cela dans notre style à nous, dans notre jargon à nous dont nous ne pouvons nous débarrasser ni pour le bien ni pour le mal. Ah ! mon cher collègue, la Loi n'est pas une belle chose. C'est une arme, l'arme du plus fort. Elle ne protège jamais qu'une caste h la fois. Vous en faites la chose de tous. Vous faites vivre un petit coin de terre en avance d'un siècle sur les autres, vous l'avantagez d'idées généreuses, de résultats qui n'ont rien à voir avec votre état. Vous vous douez d'une mission quand vous n'avez plus à vous soucier d'une carrière. J'en eusse fait autant si j'étais resté en province. C'est Paris qui m'a jeté dans les factions. Votre place de réformateur était à la Cour de cassation, ma place de forestier était ici. Mais tous deux, nous n'étions pas nés juges. Le juge est une statue qui décide, qui punit, qui n'a rien de vivant ni d'humain. Son pouvoir l'isole du monde auquel il commande, qu'il peut amoindrir à son gré. Ce n'est pas un apostolat qu'on lui demande, c'est un renoncement et un vœu d'impassibilité. Vous parlez, vous écrivez, vous commentez. Vous croyez à la publicité, à la popularité, à la gloire. Les juges anglais croient à leur perruque : ils

ont rnison. Mais je vous envie tout de même...

Les yeux brillants sous ses cheveux blancs, sa barbe noire comme figée à son menton osseux, le président du tribunal de Château -Thierry laissait discourir le triste orateur.

Sans se lasser du parallèle écourté, il élaborait un jugement qu'il ne prononcerait jamais sur les événements que représentait le vieillard et qu'il évoquait de sa silhouette falote et de son geste de clown.

C'avait été un juge, une solution, un intermède, tragiquement.

C'étaient dix ans âe France et plus, un pantin de combat, presqu'une cause de guerre européenne. Et tant d'hommes s'étaient faits à son image !

11 pensa une minute à la magistrature comme ce prévenu l'avait définie, à lui-même comme il l'avait caricaturé, puis il se consola et revint a son rôle, à l'heure présente, aux circonstances qui amenaient l'un en face de l'autre un juge évadé et un juge obstiné. Alors, regardant tendrement, de biais, le buste de la République qui remplace dans ses prières comme au prétoire l'Ame saignante de Jésus, il étendit la main vers M. de Beaurepaire pour arrêter son éloquence et

pour lui infliger la paix de l'esprit, puis, d'une voix où il fit sonner, exprès, sa pitié, sa fraternité et son évangélisme athée et anti-juridique : — Je vous acquitte tout de même , prononca-t-il.

Janvier 1901

OCTAVE MIRBEAU

OCTAVE MIRBEAU

A Thadée Natanson.

Il laudra pourtant que, selon ma promesse, je publie mes Essais de BibUoi^rciplde sentimentale.

Les peuples y apprendront (|ue j'ai laissé un peu de mon àme — tout en la conservant grande ot entière — au verso de bien des pages, et que pour moi, — parlons comme notre confrère, M. Joseph Prudhomme, — beaucoup de livres ont été des drames.

Un jour, ayant pour fortune — et par fortune — une somme de un franc cinquante centimes trente sous\ j'hésitai non entre l'acquisition de substantielles charcuteries ou de pâtisseries avantageuses, mais entre l'achat des poèmes (en anglais) de Dante Gabriel Rossetti et

de la photographie de mon maître et ennemt Anatole France. J'optai pour Dante Gabriel, un peu parce que la photographie coûtait deux francs et je donnai par la suite mon cher reoueil de poèmes à un Anglais qui s'ennuyait sur les bords de la Marne.

Dieu et quelques amis — qui ne me furent pas secourables — savent seuls combien me fut pénible la capture — en l'édition princeps et plantinienne — des Dionysiaques de Nonnus le Panopolitain. Je cherchai les deux francs qu'on me demandait chez tous les littérateurs et marchands de vin de la capitale, jusqu'au moment où je les obtins de Thadée Natanson — à qui je les dois encore.

Mais mon souvenir le plus âpre et le plus tendre est celui du matin où — j'en demande pardon à mon élégante clientèle, — comme d'habitude et comme dans la chanson : Dansons la Capucine, il n'y avait pas de pain chez nous. J'achetais couramment — sur quelles économies ? — la Vie Populaire, qui publiait La Déhdcle. Elle se vendait alors trois sous — et ça ne nous rajeunit pas. C'était un mercredi — la Vie Populaire arrivait le mercredi en province.

Je me i promenai autour des kiosques pour

OCTAVK MlllIiKAU

essavcr de trouver en leurs violentes images un

peu de consolation et d'espoir. Et je vis que mon

journal publiait ce jour-là Le Pauvre Sourd

dOctave Mirbeau, avec une image de première

page de M. B. Borione.

Je revins chez moi et je

dis à ma mère : « Il

me faut trois sous ! »

Ma mère eut un sourire

tiré — par les pieds,

si j'ose dire de U Enfer

de Dante Alighieri :

« Où les prendre ? »

Nous eûmes une idée,

nous vendîmes un atlas

de géographie et je lus

Le Pauvre Sourd. Cette

nouvelle mélancolique

et amère était plutôt

pour me désespérer que pour me donner trois

sous de courage. Il parait qu'elle m'encouragea

néanmoins, puisque, aujourd'hui, je puis conter

cette anecdote.

On me dira que je lisais cette nouvelle quand elle avait cinq ans de date : ça valait mieux que de ne pas la lire du tout.

Octave Mirheau,

Et je fus toujours très en retard. C'est avec un retard de cinq ans ou presque que je lus Le Cali>aire. J'achetai très cher — deux sous la pièce — quelques livraisons dépareillées de la Nouvelle Revue.

J'y découvris du Roger Marx peut-être, du Jean Aicard et du Bourget; mais des pages, des rages, des râles me prirent, me mordirent, hie tordirent et m'arrachèrent de spasmodiques admirations, m'affolèrent de colère et d'ardeur. C'était le roman de Mirbeau. J'en lus des fragments sans suite, je fouillai des amas de vieux bouquins et de vieux papiers pour trouver la fin et le commencement — et je finis par où j'aurais dû débuter : je demandai à la bibliothèque municipale de Nancy je ne sais quel tome de la Nouvelle Revue.

Dans cette salle longue et froide, parmi des écoliers qui copiaient des traductions de leurs versions latines et des vieillards qui désiraient vainement des documents nouveaux sur les antiquités de Maxéville, je m'échauffai, je m'attristai, je pris conscience de cette triste chose qu'on appelle devenir homme et je crus, avant de connaître l'amour, à la vanité de l'amour.

OCTAVE MIRBKAU 171

Heures d'ivresse sur un coin de table anonyme, heures de fastueuse solitude parmi une horde de douteux et obscurs travailleurs, heures d'oi'gueil, de mépris, de haine et de puissance! La pudeur de la revue de madame Adam avait mutilé Le Calvaire : il y manquait des forêts occupées et saccagées par nos troupes en 1870, il y manquait de l'horreur militaire et la désillusion de la orloire.

Ce furent des pages que je devinai, que je reconstituai, que j'imaginai longuement, par une humble et fiévreuse collaboration. Je lançai sur tout le territoire français des soldats vaincus que j'empruntais h Maupassant et que je revêtais d'uniformes tolstoïques, j'ajoutai des défaites harnachées tant bien que mal, des déroutes que je dénudai comme je le pus. Et Le Calvaire me satisfit ainsi.

Me satisfit 1

Il m'enchanta de désenchantement, de renoncement, de douleur et de rancune — déjà ! Il me laissa non pas nu, mais dépouillé. Toutes les espérances — les médiocres espérances qu'on m'avait inflioées au collège, — tous les désirs de places et d'honneurs qu'on m'avait fait sucer dans les manuels moraux et civiques de feu

MM. Paul Bert et Auguste Burdeau, toutes les ambitions d'amour et d'amourettes que j'avais puisées — avec ou sans le consentement de mes proviseurs, censeurs, ou autres pions — dans les œuvres de Théocrite et de Théo-Critt, d'Andréa de Nerciat et d'Alfred de Musset, de Louvet de Couvray et d'Edmond About m'abandonnèrent comme des cocottes qui, au coin d'un bois, apercevraient la bête de l'Apocalypse (qui n'est pas bête,) me lâchèrent, me plaquèrent, s'enfuirent comme des femmes en carte qui, sans carte, se trouveraient nez à nez (soyons poli) avec un agent de mœurs — et je n'en fus pas plus fâché pour ça — ni moins malheureux.

J'avais trouvé un ami, un ami lointain et proche, l'ami des jours de jeûne et des soirs de deuil, l'ami des nuits glacées et des pâles aurores, l'ami qui ne tenterait pas méchamment de m'apporter la banale consolation aux souffrances qu'on ne console pas, qui me donnerait la fièvre et le feu, le dégoût et la colère.

Les journaux de reproduction, les suppléments littéraires — je leur dois tout — m'accordèrent peu à peu et tour à tour des chroniques de lui, qui n'étaient plus d'actualité et qui vibraient encore, qui frémissent encore de fris-

OCTAVE MinBEAU 173

sons rouges, des nouvelles aussi, aiguës, profondes, déchirant le cœur et griffant atrocement notre épiderme égoïste, notre derme menteur, mettant en sang la chair, m'accordèrent des visions qui brûlaient les yeux, et des utopies qui, de leur beauté, de leur attirance, de leur impossibilité, nous jetaient en de saouls et désolés évanouissements.

Je fouillai pieusement des amas de reliures et de ferrailles: j'en tirai de petites brochures rousfes : Les Grimaces.

Hélas ! ce n'étaient pas toujours Les Grimaces en ce pêle-mêle irrespectueux et inconscient, il y avait bien plus de Lanterne, de Cloche, de Diable à quatre, que sais-je ? que de Grimai ces ! et, après avoir eu un mouvement de joie, il fallait renoncer aux littératures de Rochefort et de Louis Ulbach — ou les accepter.

Je lus de la sorte du Grosclaude, de l'Hervieu et du Capus, du Mirbeau aussi, que je sentis plus que je le compris : les allusions très parisiennes m'échappaient un peu, en mon coin de province : il y avait la date.

Mais ces lignes avaient des vertus qui n'ont pas de petite patrie, des vertus qui peuvent 8*épandre et s'exiler, et qui se comprennent uième

174 CINQ ANS CHEZ LKS SAUVAGKS

en russe : l'esprit et la férocité — ce qui est tout un. Des certificats attestaient, de semaine en semaine le courage de la rédaction, du rédacteur en chef, et combien les traits portaient : c'étaient des procès- verbaux de duels. Le sangrépandu ne vieillit et ne sèche jamais : les pages étaient encore jeunes, d'hier, d'aujourd'hui, cinglantes après les réconciliations, après l'oubli.

Dans le même temps — un bonheur ne vient jamais seul — je mis la main sur la plaquette du Comédien, publiée par Gabriel Brunox, sur les Lettres de ma chaumière et sxxrVAhbé Jules. C'était le temps où, dans Y Echo de Paris^ Octave Mirbeau continuait sa série de fnctii/ns, de rires trop clairs et trop bruyants du Figaro et du Gaulois, sa série de caricatures en noir, de portraits à l'eau-forte maculés de pointe sèéhe et de gouache méchante, sa suite de cris dindignation, d'interviews prises au seuil de l'enfer, d'ironies épiques et de lyriques haines : c'était le temps où il publiait ses Mémoires d' une femme de chambre — que nous attendons encore, ce volume où tout est ardent jusqu'au cynisme, où tout — même et surtout l'érotisme — est amer.

OCTAVK Ml uni; AU 175

Et c'est le temps où j'achefai, cousus hâtivement par une aiguille de pauvre femme, les feuilletons de Séhastien Roc/i. Ah ! cette fois, il n'rtail plus besoin de glossaires ; je compris, je compris trop : mon enfance malheureuse, la lâche et grise horreur des Ivcées qui m'étroignait encore, l'horreur des élèves et l'horreur des maîtres, l'idée de justice, l'idée de liberté, la guerre même qui terminait le livre comme on mure une tombe, ça grouilla, ça pleura, ça ricana, ça rugit en moi. Je me jurai à moimême, je jurai h ce feuilleton de n'être pas vaincu, de n'être pas écrasé, de ne pas mourir — et de vivre ma vie.

N'éternisons pas cette monodie : le charme de Mirbeau, c'est entendu, n'est-ce pas? persista et grandit pour moi — et pour tous. Ses véhémentes critiques d'art, sa campagne contre la bourgeoisie, le peuple, les lois, le socialisme et M. Frédéric Fevbre, son Histoire cViin pauvre homme, et ses Supplices chinois, m'exaltèrent, m'abrutirent, m'enflammèrent et me glacèrent, ainsi que la majorité des Français — et autres sensitifs ou penseurs.

Entre temps, je le connus.

Oh ! ça n'alla pas tout seul ! Une brochure que

je lui adressai en 1895 avec une dédicace de petit garçon s'égara et me revint après avoir fait toutes les carrières, sauf à Poissy.

Et, en 1896, bien des gens me félicitèrent avant lui. J'étais malade d'attendre ses félicitations, à lui. Elles me parvinrent, bourrues, actives, fécondes.

Et il m'échut cette rare fortune : devoir de la reconnaissance à qui l'on aime. Je le connus, je le vis et le revis.

Je fus à même d'apprendre combien son àme était tourmentée, délicate et scrupuleuse, doutant de soi, s'épuisant en efforts et désespérant de ces efforts lorsque tout le monde admirait le résultat de ces efforts, d'apprendre combien cette âme avait la maladie de la perfection, combien Mirbeau se croyait arrêté en son essor vers les étoiles, d'apprendre qu'il croyait n'avoir jamais suffisamment exprimé sa pensée, son mépris, son amour : c'est la rançon du talent, mais Mirbeau y met bien de la bonne volonté !

Voilà sept ans ou à peu près, qu'il n'a pas publié un volume, que son ardeur est éparse et qu'elle ne s'agglomère, compacte et haute, dans l'esprit et le cœur de tous, que pnr la force

OCTAVE MIRBEAU 177

(le son souvenir, par sa force même. Et, avec ses yeux pâles, sa face énergique et sa moustache d'officier qui abandonnerait vers 1824 son titre de maréchal de camp, son avenir et ses croix pour aller mourir, brigand, sur une montagne isolée de la Grèce, en l'honneur de la liberté, — avec ses sourds éclats de voix, ses gestes brusques de dédain, la flamme verticale de ses yeux et la minceur soudaine de son nez, avec la menace de ses sourcils et le frémissement de son front, il rumine de lointains paysages de Bretagne, des paix d Italie, des lagunes et des mers, et doute, doute, s'apeure, se lamente à sec, désire tout — et ne désire rien.

Mais enfin, la Vérité et la Beauté ont triomphé en cette àme de beauté et de vérité. La pièce qu'il échafauda — non ! échafauder c'est un vilain mot, quand il ne s'agit pas de la guillotine ! — qu'il dressa, qu'il hérissa, qu'il ensanglanta de son propre sang, qu'il anima de son âme, où il jeta, palpitante, sa féconde désespérance, où il lança, en sa sainte épilepsie, son ardeur et son éloquence, où il fit sangloter et chanter son humanité, où la Mort, en cotte d'ouvrier et en pantalon rouge, s'en vient ouvrir aux malheureux la porte du Néant et la grille

du rêve, cette pièce, donc, va dans peu de jours se dérouler devant nous comnae le pitoyable et sublime cinématographe de la misère et de la douleur, comme le seul drame humain, comme le seul drame de notre époque. C'est « la vraie chose )) pour parler anglais, la chose de la passion et de raison, triste comme la mort, ainsi que dit Musset, dans // ne faut pas badiner avec Vamour, et plus triste, triste comme la tristesse et triste comme la vie. Ah! si je pouvais en détailler les beautés ; mais tout est beauté tout y est pathétique et l'on en parlera — bientôt — mieux que moi.

J'ai voulu seulement accomplir une action lâche et méprisable : embrasser un guerrier un tout petit peu avant le triomphe certain. C'est ce qu'on appelle le baiser des armes.

Ne sourions pas : j'ai voulu balbutier mon aflection, faire d'une page une longue et une intime étreintete, en un sentiment qui est sentiment, dire mon admiration instinctive, anecdotique et documentée.

Décembre 1897^

OCTAVK MIKBEAU 179

Et les temps ont passé. Il y a loin aujourd'hui du Mirbeau farouche, taciturne et quasi-secret au fécond triomphateur des Maiiçais bergers^ du Jardin des supplices et à\x Journal d' une femme de chambre.

C'est le même homme.

Je me félicite et je m'honore de l'avoir le mieux connu et le plus fréquenté aux lourdes heures de l'inconsciente gestation, aux heures où l'homme de lettres porte le germe inconnu des succès et des chefs-d'œuvre comme il porte le souvenir des vains hiers et du vide passé infini et fini, où il a le masque de la femme grosse, geint comme elle, se décourage comme elle, sans se douter qu'il est radieux, en soi, d'avenir et d'éternité.

J'ai vu l'envers de son esprit forcené, de sa fureur guerroyante, de cet assaut de trois ans où il a tout attaqué et tout aimé, où, de son amertume et de sa foi dans la beauté et la vérité, de sa violence et de sa tendresse, il a

effaré, dompté, arrêté cette cavale de cirque, la popularité.

Aujourd'hui on lit, on dit Mirbeau comme on dit Zola.

Je n'ai pas à analyser ici l'acuité enveloppante du Jardin des supplices^ sa force de pénétration, son atmotsphère de folie, sa cruauté, sa pitié et la grande impression de misère, l'envol de vie qui y tournoie sur la mort, comme des abeilles au haut d'un charnier. Volupté captivante et exténuée, sadisme même et masochisme, désir de faire souffrir et désir de souffrir, toute la nature humaine y est, dans son essence, dans son atrophie, dans son hypertrophie : c'est du rut et de la sanie, c'est on ne sait quelle projection de virilité et de passivité, de rêve et de néant hors des limites présentes, c'est un effort d'horreur et d'infamie ; c'est un exercice effroyable de compassion, d'indignation et de cynisme tenaillé. Les merveilles de fleurs qui se jouent parmi les supplices y sont aussi pieuses que perverses : on ne sait si elles sont un défi de Dieu ou une consolation et un espoir des hommes, — et cette ambigiiité de sorcellerie est un charme de plus en ce livre d'effroi.

Je n'ai pas à détailler le Journal d'une femme

OCTAVE MIKBEAU 181

(le cliamhrc : tout le monde l'a encore, non dans la tête, mais dans le sang.

La bassesse scrupuleuse, l'auto-suggestion servile, l'ampleur intime de crimes, de scélératesses, de perversités qui s'ignorent et qui s'avouent, l'odeur des aventures et des intérieurs, la sincérité changeante, la duplicité qui se confine, ah ! que c'est vrai, ah ! que c'est nouveau! Et que c'est triste! Le public a mordu à l'appât de quelques scènes, à quelques relents : il a été contraint ensuite de happer l'indignation contenue et roulante, l'énergie descriptive, la satire sanglante et saignante, toute la morale de ce livre, sa leçon d'humanité, son anarchie, enfin, autoritaire, seule autorité dans un intérieur de bourgeois mous et vils et d'apprentis bourgeois voleurs, violeurs, assassins et patriotes.

Mais mon Mirbeau est plus jeune — pas beaucoup plus jeune. 11 n'a pas encore le bénéfice de ses rancœurs et de ses études mal cicatrisées. Mon Mirbeau, à moi, hésite, hoqueté de dégoût devant le monde avant de lui lancer la fleur de sa colère et le rire de sa douleur. Mon Mirbeau restera dans mes yeux et dans mon cœur celui des veilles d'articles et des aubes de livres, reli-

sant sans fin un fragment à ses amis, les harcelant de ses phrases scandées et martelées afin de pouvoir croire lui-même qu'il les a lues, qu'il les a écrites, qu'elles sont à lui, de lui, — et qu'elles sont.

C'est l'auteur crucifié sur sa page inachevée, la vomissant avant que de la parfaire, tâtonnant dans sa sûreté, s'arrêtant au bord de la Beauté comme s'il n'avait pas ledroit d'entrer dans cette terre promise après l'avoir pétrie de sa semence • et de son mal.

Difficile, injuste, brutal, comparant un chacun à ce qu'il devrait être, souffrant de toutes les taches du soleil et des taches des moindres soleils, avec son rire de chien de fusil, avec ses abois de chien de braconnier, nerveux, agité à la fois et serein d'une grande paix hautaine, Octave Mirbeau est malheureux parce que, avant tout, il est un délicat.

Il a brisé et adultéré des fleurs pour avoir plus de parfum et plus de joliesse, il a mâtiné des marbres et des bronzes pour qu'ils fussent plus tendres et plus en pâte d'à me, il a eu une générosité pathétique qui rougissait, qui éclatait des générosités plus grossières, des apitoiements qui ne discernent pas, qui ne choisissent

OCTAVE MIRIiKAU 183

pas, qui vont au tas, — au las des Mauvais herii^ers. Il n'a fait de concession ni à la foule, ni aux élites de semaine : il a peiné pour tous ot pour peu ; il a surtout ce mérite sacré, c'est qu'il n'a jamais joui lui-même de ses phrases, de ses mots, de ses cris, c'est qu'il s'en est éloigné tout de suite, allant plus loin, dans sa quête berceuse de bibelots, de livres, de fantômes anciens qui le distrayaient de sa lièvre de Nouveau, c'est qu'il s'est arrêté longtemps devant des reliures séculaires tandis qu'il brisait le moule de l'art du jour, c'est qu'il a toujours demandé pardon aux vrais morts des blessures qu'il faisait aux faux vivants.

Mars 1901.

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