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Ju C'A. Veling.
Rien n'est plus rare qu'un vrai Polonais. J'éprouve quelque émotion à en découvrir un, publiquement.
Je donne tout de suite la preuve de son authenticité : il écrit en français. Il n'attend ni traducteurs, ni exégètes. Il a appris notre langue à la lueur de notre sympathie d'antan et à celle [sic] des incendies de son pays. Sa famille réside à Paris depuis Balzac.
Il a été lui-même sous-officier de dragons et vainement candidat à des élections municipales et législatives.
Mais citons, sans pire préambule, un de ses plus pathétiques sonnets :
A E.-C. Saint-Blancard.
Tu m'as donné le fils que me devait la Terre, Rêve d'or que mes jours avaient tissé sans fin, Que mes jours, un par un, jetaient, rêve d'or fin, Au creuset profond et fécond de ma prière.
Tu m'as donné ce fils. Tu m'as donné l'amère Horreur de ne savoir de lui que son lointain. Il sucera le lait de ton amour éteint, Il sucera l'oubli de mon cœur solitaire.
Je n'aurai ni tes pleurs sacrés ni tes baisers, Mon fils, ni tes premiers mots purs et malaisés. Tes cheveux me refuseront leurs boucles molles.
O lèvre et front veufs de ma lèvre et de mon front, La gloire vous dira mon nom dans les écoles Et vous ferez effort pour retenir mon nom [
Il y aurait beaucoup à reprendre dans ce sonnet. D'abord il s'adresse à deux personnes, puis il y a comme une hésitation de langage. Il n'est pas jusqu'à « premiers mots purs et malaisés y> qui n'étonnent. Mais il a un je ne sais quoi de sincérité furieuse et tendre, une douleur égoïste et orgueilleuse qui sentent leur poète et qui le révèlent. Ce n'est pas français : c'est humain. M. 0. P. Zistezestvskycz a souffert. Il a souffert dans sa chair et dans son cœur. Voici un autre sonnet que, trop évidemment, il adressa à une infidèle — la même peut-être :
A Renée Partir.
Il m'a dit : « Prends mon cœur de ta dextre livide, Exprimes-en le sang, exprimes-en les pleurs ; Quand il sera béant, alors qu'il sera vide. Tu le pourras lancer aux molosses hurleurs.
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Il ne lui restera ni la flèche homicide Qui l'aura transpercé ni les rauques stupeurs, Ni les cruels refus dont je pleure et je meurs Ni l'horreur d'une lèvre et coquette et perfide.
Puis lorsque je serai l'enveloppe qu'on voit Flotter, vaine, d un mort sans tombeau, sans convoi, Ou d'un fantôme trouble et misérable et pire,
Dès qu'elle passera, la chère au cœur de fer,
Tu me verras sortir des cieux ou de l'enfer
Et ma bouche sans dents saignera d'un sourire.
Il ne faudrait pas croire que l'inspiration de M. Zistezestvskvcz soit exclusivement personnelle. Il imagine et trace des légendes profanes et sacrées. Qu'on en juge par cette Salomé :
A Suzanne Desprès.
Quand la tête s'en vint prêcher sous tes doigts blancs,
Salomé, de celui qui sut braver ta chair
Et qui de sa voix rauque et charmante, de fer
Et d'or, troua ta gorge et ton cœur et tes flancs.
Tu la reçus, stupide, et tes désirs troublants. Ta soif de chair, ta soif d'amour, ton rut amer, Tout se tut, et, pareil à la foudre dans l'air, Un respect écrasa ton rire entre tes dents.
De ton fardeau sanglant, honteuse, embarrassée,
Clouée au sol et terrassée, hâve, cassée,
Tu te courbas, enfant, sous la loi du Saint mort.
Et, prête au châtiment, pour amuser le sort, Captive, ayant dausé comme pour une fête, Pour toi, de tes doigts morts, tu fis danser la tête.
Cette imagerie est assez nouvelle. Il faut lui pardonner la prétention des rimes masculines qui se succèdent au début, pour un puéril effet de force et de terreur.
Mais ne louons pas notre auteur, faisons-le connaître. Son ambition est simple : il embrasse toute l'existence ; les siècles, les choses et les gens. Dans une série qu'il a intitulée VHistoire cVun crime, il a dessiné au trait, comme dans des tableaux de foire, la suite logique et ordinaire du plus vulgaire fait-divers.
Histoire d'un Crime.
A ce Briinot [E. A.).
« La honte s'adoucit, de songer à sa mère. » Murmurait sur la route un libéré pensif: Il revoyait la chambre avec le Christ massif En plomb, où, tout enfant, proche le presbytère,
Il priait pour les prisonniers du château d'If.
Puis c'était le collège et sa jeunesse amère,
La faute, le haVd'af, l'eau d'aff, l'amer — Ah ! Mère
Du Seigneur! tu ne protégeas pas le captif! —
Le repentir luttait on son cœur — et l'audace : Une vieille passa. Du fond de sa besace L'or tintait, bruissait, dansait, appelait. Or,
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On le sait,. rien ne peut nous tenter comme l'or. L'Iiomme se décida — tel l'enfant qui s'éveille c Sursitm corda! » dit-il en évcntrant la vieille.
A Henri de Brucliard.
Les gendarmes devraient être myopes. Leur œil Qui du fourré d'en face au champ voisin se joue Pourrait-il pas garer d'une flaque de boue La jument blanche ou d'une sirène ou d'un treuil?
Non ! cet œil se démène et devine et voit, troue Le vasistas de la maisoimelte et le seuil Du palais souriant, de la joie et du deuil, Il scrute du passant et la joie et la moue .
Vous étounerez-vous que deux gendarmes, deux
Serviteurs de la loi portant des képis bleus
A bande blanche et des ceinturons et des bottes,
Aient aperçu le meurtrier souillé de sang Et passé, vainqueurs de la lutte d'un instant, A ses poignets d'acier l'acier de leur menottes?
A Gaspard Meyer.
Hors de la salle des séance
Les jurés se sont retirés,
Dies illa ! Dies irœ !
Pesant, marchandant leur sentence,
Tout à l'émoi des circonstances,
« Comment donc, Messieurs, vous irez
Voir guillotiner, vous, jurés ! »
(Le brave homme dit ce qu'il pense),
192 CIXQ AXS CHEZ LES SAUVAGES
Ils laissent s'écouler le temps...
Les gendarmes sont peu coulenls:
« Avant que la tête on lui coupe
Rouspète l'un, mon vieux colon, Faut pas trouver le temps trop long C'est pourtant l'heure de la soupe I »
lY
A David Louis Pelet.
« Avez-vous fait votre service militaire ? » Risque celui de droite à l'accusé qui sent Sa mâchoire claquei-, entre autres celte dent De devant, précisons, la troisième molaire
Que jadis il fit plomber au Louvre dentaire. Mais il ne veut avoir, eu ce danger pressant. Ni l'air intéressé ni l'air intéressant. Il répond doucement au rauque garnisaire :
« Je comptais à la deux du cinquième léger », Au travers du verrou (brevet S. G. D. G.), S'entend une sonnette, une toux, un silence.
Le gendarme sourit d'un sourire subtil
(A cause que l'esprit ne meurt jamais en France)
e Je donne votre tête à cent contre un ! dit-il. »
A François Castanié.
Parmi l'après-midi, s'il regarde sa main, Le bourreau se permet quelque mélancolie : Ce n'est pas que son âme se sente amollie Par l'exercice de son métier inhumain.
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Ce n'est pas que. dans l'asphodèle et l'ancolie, Le deuil, le repentir, Thorreur, l'angoisse — amen ! Le visitent! Pardieu non ! il n'est plus gamin! Il a sacrifié jadis à la folie,
A l'amour, à ces babioles des vingt ans : La iille d'un exécuteur des hautes œuvres L'arracha jeune à ces caprices éreintants.
Il a l'air cependant d'avaler des couleuvres :
C'est qu'après son travail, germe, cuisant, troublant.
Dedans sa paume rouge un panaris trop blanc.
Si nous avons tenu à publier intégralement cette suite d'esquisses, c'est pour montrer clans leur décousu apparent un eflort d'intensité narquoise, et de je ne sais quel humour synthétique. L'historien n'a nul besoin d'évoquer les noms, les incidents d'audience, les stratagèmes du juge dinstruction et de l'avocat. Même, il renonce à dresser un échafaud !
Cinq sonnets, cinq phrases, le mépris de la vie humaine, les conversations plus précieuses qu'un réquisitoire, qu'une plaidoirie, voire qu'un verdict, — et c'est tout. Ici encore on peut reprocher ;i notre ami la pauvreté de son vocabulaire, l'abus des mots horreur, amer, etc., mais n'est-il pas étranger? Sa sensibilité et son impartialité sont très caractéristiques. Il n'est ni romantique ni parnassien : il est les deux. Il
emprunte des effets aux classiques et des trucs aux décadents. Il ne dédaigne point l'école romane et je lui découvrirais du naturisme si je m'y connaissais en cette partie.
On sait en quoi consiste la poésie : c'est un rugissement, un cri, un sanglot et un râle. Lorsqu'on a essayé de modeler une pensée dans le carcan des vers, on a abouti à un hurlement ou à un long bêlement.
Avec l'âge, M. 0. P. Zistezestvskycz a voulu ravaler les vers à leur vrai emploi, à leur rôle de moyen mnémonique, de mannequin passepartout. « On peut tout y mettre, affirme-t-il, à condition que ce ne soit rien ». C'est dans cet esprit que je qualifie de détestable et dont je lui laisse la responsabilité qu'il a composé ses Sonnets professionnels. Pour rendre tangible leur humilité voulue, je ne publie que les deux pièces par lui consacrées aux métiers les moins lyriques.
A Paul Virgile Frémeaux.
Le Médecin-màjor.
Tant qu'il a pu rester debout sous les obus, Qu'il a pu ramasser les blessés, dans les balles, Que d'un pas ferme, il a pu traverser des salles Où l'on guérit du croup, du choléra-morbus,
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De l'emphysème ou des syphilis triomphales, Tant qu'il a pu, riant d'un gônôieux rictus, Extirper, sécher, cicatriser les lupus, Blanchir comme à la chaux les tons de chrysocale
Dont à l'aube s'arrête le faciès
Des gars trop sanguins ou les reins cmaciés
Des plitisiques aux yeux pâles du gris des limbes.
Il a gardé sa luniquc au velours grenat.
Mais la limite d'âge avant-hier l'engrena.
Sans cesse il se fera les cartes — dans un nimbe.
A Michel Tas'cra.
Le Pharmacien .
Comme des phares ronds et courts, brillants, liquides, Aux reflets lourds, aux i-eflets d'or, aux reflets pers, Les bocaux sont pensifs, veillant aux bord des fers Bravais de provenance et diverse et perfide.
Les juleps. les lichens et l'ipéca bifide,
Et tous les vins Mariani de l'univers.
L'eau de mélisse et les Géraudels (pour l'hiver),
Les pilules du concitoyen d'André Gide,
Monsieur Vincent, font un décor cosmopolite Et terne à l'officine du sieur Hippolyte, Pharmacien de première classe, entre mille.
Qui, bravant le Codex, les nerfs, le sang, le chyle, Les rayons X, hiératique et simoniaque, Sereinement, coupe d'eau son ammoniaque.
Nous ne nous arrêterons pas aux imputations
évidemment gratuites que porte le poète contre un savant dont le nom est d'ailleurs inconnu aux informateurs de Didot-Bottin.
Tenons nous en à cette affectation de rythme sautillant et alaxique, à cette constante préoccupation de laisser l'objet de son sonnet dans son milieu, dans son essence, dans sa médiocrité, — à ce paradoxe enfin de faire de la prose en vers.
J'ai écrit paradoxe et je le regrette.
Ce n'est pas un dandysme, c'est une nécessité. Les poètes modernes ont tâché à tant assouplir le vers que le vers n'existe plus. Ils l'ont courbé de césure en rejet "jusqu'à lui rompre la colonne vertébrale ; la rime n'est pour eux — quand elle est — qu'une gageure, un anachronisme, un archaïsme, un trompe-l'œil. Etiquette fausse, signature frauduleuse, elle est l'instrument d'une escroquerie ou d'une mystification. Nous craignons que, dans le cas présent, M. Zistezestvskycz se soit laissé abuser par les erreurs de son époque. Sa voie n'est pas là : qu'il ne disloque pas, qu'il serre son inspiration, qu'il se rende compte que la forme fixe est, si j'ose dire, fixe, qu'elle fige, qu'elle pétrifie — un marbre éternel (s/c).
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Il ne fiiut pas croire que notre poète méprise sa patrie d'origine. An moment des retentissants succès de M. H. Sienkiewicz, nons demandâmes à M. Zistezestvskvcz pourquoi il n'c'crivait point dans sa langue paternelle (sa mère est française).
Il me répondit que « en ce qui touchait le polonais, il le comprenait peu et ne le parlait pas, qu'il pouvait l'employer comme tout le monde, en tant que truchement de ses sensations et idées, mais que son inspiration n'étant pas exclusivement polonaise il avait le devoir de s'exprimer dans tous les idiomes de l'univers.
Il signifiait par là qu'il était universel.
Il se calomniait : il est Français. Les sonnets qu'il va puhlier prochainement aux Editions de la Revue tricolore{2^, boiilecm-d des (jaulois) sous ce titre : Cloches, sonnets et sonneries, vibreront dans tous les cœurs de patriotes sentimentaux.
Terminons en affirmant que M. Zistezestvskycz est un vrai poète, maniéré et fort, pas encore assez maître de son instrument pour se refuser les trilles, les vocalises et toutes les élégances d'élève. Mais il se recommande par des dons certains, par une vision sobre de la nature et des hommes, par un art délicat des tons et
des nuances, par une philosophie encore vivante et optimiste.
S'il sacrifie parfois à la poésie de circonstance, ce n'est qu'en des occasions dignes de ce nom. Habitant de Vincennes , il s'est associé noblement à la réception du 26® bataillon de chasseurs à pied au mois d'octobre 1900. C'est un plaisir pour nous de citer les vers qu'il récita en ce jour d'émotion et d'espérance :
Le grand Coadé captif et ce cadavre, Enghien, Verront, de leur donjon, rappliquer ta fanfare. Vingt-sixième chasseurs à pied, bataillon rare, Unique bataillon qui donnes un regain
De jeunesse au drapeau, ta gloire et ton béguin, Qui, depuis le départ du vingt et neuf se carre En ton centre auquel nul centre ne se compare ; Et, pour le protéger, tu serres tes rangs, hein?
Commandant Berge et vous. Messieurs les chasseurs,
[halte !
Salut à cette croix qui, mieux que croix de Malte, Astre d'honneur, à cette hampe se planta!...
Hardy de Périni, poète de brigade
Etant absent, salut! — il a le même grade —
Au général baron Kirgeuer de Planta.
Nulle part, peut-être, la précision héroïque de M. Zistezestvskycz n'a été aussi absolue; tout y est. Souhaitons-lui une infinité de poèmes
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aussi pleins. Notre ami peut donner au sonnet assez momifié depuis les chefs-d'œuvre de J. M. de Ilérédia, un peu de vie, de liberté, de fantaisie, de la jambe et de la gorge.
M. Zistezestvskycz n'a qu'à travailler.
Les Français encourageront ce Polonais qui pourrait ne les charmer qu'après des traductions et des préparations de librairie et qui consent k leur parler leur langue, tout de suite, comme cent mille poètes, natifs de Sens ou de Longwy et qui meurent de faim tous les jours pour la plus grande gloire de ce Français préhistori([ue qu'on nomme, en mythologie, feu Apollon.