VI. — Au seuil de la guerre européenne
Sur ces entrefaites, la guerre européenne a malheureusement éclaté ; elle n'a pas permis que cette entrevue eût lieu; car la guerre nous a surpris, au cours de notre voyage. Me trouvant à Munich, j'ai reçu la nouvelle de l'ultimatum autrichien et celle de la déclaration de la guerre entre l'Autriche et la Serbie. J'y ai encore reçu la demande de M. Pachitch sur l'attitude que la Grèce conserverait dans la guerre euro-
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS 11
péenne. La réponse est publiée dans le Livre blanc, et tous les documents qui y sont également consignés vous permettent de juger combien, à ce sujet, notre politique fut ferme jusqu'au bout. Nous avons, dès le premier moment, déclaré à la Serbie que, pour ce qui est de la guerre contre l'Autriche, nous avions besoin de plus amples informations et qu'après les avoir reçues nous prendrions une décision sur la réponse à donner ; mais qu'en ce qui concerne l'agression éventuelle de la Bulgarie contre la Serbie, nous nous trouverions aux côtés de notre alliée; en attendant nous tiendrions l'adversaire commun en respect.
Je ne crois pas devoir, en ce moment, parler de cette réponse, des critiques et des arguments de petits avocats que nos adversaires ont cherché à y puiser. Le moment viendra où j'exprimerai mon jugement sur l'alliance serbe, et je pourrai alors, je crois, parler de cette question d'une façon plus précise. En ce moment, je dirai seulement à la Chambre que, lorsqu'il s'est agi, pour nous, de régler notre attitude en présence de la guerre européenne, il était très naturel que les détenteurs responsables du pouvoir sentissent sur leurs épaules de très lourdes responsabilités.
Nous voyions notre œuvre, l'œuvre de nos deux guerres victorieuses, remise en discussion. Nous sentions bien tous les dangers que nous affrontions. Et ces dangers, moi du moins je les entrevoyais moins dans le cas où nous serions entraînés à une guerre contre la Bulgarie, celle-ci attaquant éventuellement la Serbie, que dans la possibilité d'une entente entre la Bulgarie et la Turquie : celles-ci, profitant du conflit européen, tomberaient sur la Grèce pour se partager ses dépouilles. La Macédoine grecque et les îles, c'était vraiment une proie susceptible de satisfaire
jusqu'aux plus insolentes réclamations de la Bulgarie et de la Turquie.
Je n'aurai pas honte, Messieurs, de dire que j'ai passé plusieurs nuits où le sommeil n'est survenu que très tard; mon inquiétude était continuelle; je me demandais comment nous affronterions la difficulté survenue et qui était la suivante : d'une part, notre alliée officielle, la Serbie, absorbée par la grande guerre européenne, n'était pas en fait capable de nous secourir sérieusement au cas où les Turco-Bulgares attaqueraient la Grèce; d'autre part, un troisième État qui avait l'obligation, sinon formelle, du moins morale, de s'intéresser au traité de Bucarest, était préoccupé lui aussi par la guerre européenne; il nous était impossible d'espérer qu'au besoin il considérerait ses intérêts vitaux comme atteints et empêcherait la Bulgarie et la Turquie de nous attaquer.