VII. — Pendant que l'on se battait sur la Marne
Vous vous souvenez, Messieurs, qu'au début de la guerre, l'Allemagne avait soi-disant vendu à la Turquie en remplaçant son propre pavillon par le pavillon turc, le Goeben et le Bréslau, qui avaient réussi à pénétrer dans les détroits des Dardanelles. La Turquie disposait ainsi de cette force supplémentaire, au cas d'une guerre navale contre nous. Et, tant que la saisie du Sultan- Sélim — qui devait être livré en novembre — n'avait pas encore été opérée par l'Angleterre, l'équilibre des forces, que nous avions réussi à assurer par l'acquisition des deux navires américains, était complètement rompu à notre préjudice. Si bien que deux ou trois mois plus tard nous nous serions trouvés, au point
de vue naval, en présence d'une Turquie beaucoup plus puissante que nous.
Ce fut alors, Messieurs, vers le 23 août je crois, que j'ai exigé et obtenu l'autorisation de déclarer que la Grèce, se souvenant de tout ce qu'elle devait aux grandes puissances garantes, et ayant aussi une conscience exacte de ses intérêts vitaux, comprend que sa place se trouve aux côtés des puissances de l'Entente. J'ajoutais que sa participation militaire dans la guérie n'était pas possible — puisque nous ne pouvions ni intervenir en faveur de la Serbie, à cause du danger bulgare, ni, encore moins, envoyer des troupes en France — mais que, quand même, la Grèce estime de son devoir de déclarer a l'Entente que, si la Turquie entreprenait une guerre contre elle, nous mettrions à la disposition des puissances toutes nos forces de terre et de mer, à la condition, toujours, d'être garantis contre le danger bulgare.
On m'a reproché, Messieurs, de mètre, sans nécessité, lié, par ces déclarations, aux puissances de l'Entente; on m'a encore reproché de les avoir faites sans avoir marchandé, au préalable, avec ces puissances les compensations que nous recevrions pour notre participation a la guerre contre la Turquie.
G. Popp. — Il s'agit, par conséquent, d'une nouvelle violation d'un engagement assumé par la Grèce ?
E. Venizélos. — Certainement. Je vais en faire l'exposé, en communiquant l'incident Karr. Ma lettre au roi, en date du y septembre, qui fut communiquée à la Chambre, rapporte tout cela.
G. Popp. — C'est pour la première fois que la question nous est exposée de celte façon.
E. Venizélos. — Mais, Messieurs, quel sage gouvernant aurait hésité, en ce moment, à faire ces
déclarations aux puissances de l'Entente? Et je dois peut-être vous dire , Messieurs , que cette déclaration a été faite avant la bataille de la Marne, ou plutôt pendant qu'elle se poursuivait, à l'heure où les Allemands avaient atteint Compiègne. Or, j'insistais alors à faire cette déclaration et à ne pas attendre le résultat de cette bataille, car je ne voulais pas laisser supposer, en cas de défaite allemande, que je courais au secours de la victoire. Mais j'ai voulu montrer quel est le sentiment profond du pays et de ses gouvernants (Applaudissements et acclamations.) sur la solidarité, sur la coïncidence qui existe entre les intérêts grecs et les intérêts que les deux puissances occidentales possèdent en Orient, et notamment dans l'Archipel.
Et comment peut-on critiquer, Messieurs, une pareille démarche, lorsqu'on sait que, si la Turquie participait à la guerre, la Grèce ne pouvait demeurer neutre? Elle avait avec la Turquie une guerre en suspens, la guerre pour les îles, qu'elle avait intérêt à poursuivre avec d'aussi puissants alliés ; si nous ne participions pas à une guerre où la Turquie serait éventuellement engagée, en cas de victoire de la Turquie, la destruction de l'Hellénisme de l'Asie-Mineure serait complète, et la Grèce devrait restituer les îles situées près de la côte asiatique; et, en cas de défaite de la Turquie, le règlement de la question de l'Asie-Mineure se ferait en dehors de l'Etat hellénique. Imbécile eût été le gouvernant qui n'aurait pas agi comme j'ai agi à ce moment-là. Et s'il y eut à cette époque divergence et contestation, et si cette divergence disparut à cause de l'autorité qu'à cette époque encore la couronne ne me contestait pas, au point qu'elle n'osait pas se montrer en désaccord avec moi — l'opinion contraire ne pouvait naître que chez ceux qui, dès
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le premier instant de la guerre, sinon avant elle, s'étaient virtuellement rangés du coté des puissances étrangères à l'Hellénisme, ennemies de notre race et opposées à l'Entente, vers laquelle nous poussaient tous nos intérêts.
Mais, en faisant cette déclaration aux puissances de l'Entente, je n'envisageais pas le moyen d'affronter le danger turc seulement, mais aussi le danger bulgare. Depuis le premier moment de la guerre il est devenu évident qu'à moins de commettre, comme en 1918, de nouvelles fautes grossières, la Bulgarie ne pouvait que sortir de la guerre agrandie. Gela arriverait au cas où elle interviendrait en faveur des empires centraux et au cas de leur victoire : en ce cas elle se transformerait en une Bulgarie colossale, telle que nous la voyons sur la carte qu'elle s'est tracée aujourd'hui; cela arriverait encore au cas où elle interviendrait en faveur de l'Entente, qui la récompenserait au préjudice de la Serbie et de la Turquie ; cela arriverait, enfin, même au cas 011 elle resterait neutre : en ce cas, elle s'assurerait des bénéfices du côté de la Serbie qui lui cédait, de tout temps, la rive gauche du Yardar, et aussi du côté de la Turquie, en cas de victoire de la Triple- Entente.
Je voyais donc, qu'indépendamment des dangers immédiats menaçant l'œuvre que nous avons accomplie dans nos deux guerres, l'issue de la guerre européenne marquerait l'agrandissement de notre principal adversaire balkanique, la Bulgarie. Je n'aurais certes pas montré de la mauvaise humeur contre un agrandissement bulgare raisonnable, non susceptible de troubler essentiellement l'équilibre des États balkaniques, tel qu'il fut établi par le traité de Bucarest. Mais j'avais le devoir d'empêcher que les questions fussent traitées de façon à ce qu'à la fin de la guerre l'équilibre du
traité de Bucarest fût radicalement rompu par suite de l'agrandissement excessif de la Bulgarie, obtenu à l'heure où la Grèce demeurerait telle qu'elle était avant la guerre.
VIII. — Les premiers résultats de la politique ententophile de M. Venizélos
Je recherchais, Messieurs, un contact étroit avec les puissances vers lesquelles nous portaient aussi bien nos traditions que nos intérêts vitaux. Et à quoi mes efforts aboutirent-ils? Le résultat en fut le suivant : c'est qu'avant même que la Turquie ne sortit de la neutralité contre les puissances de l'Entente, le Gouvernement anglais me déclara que la flotte anglaise ne permettrait pas à la flotte turque de sortir des Dardanelles, fùl-ce pour attaquer exclusivement la Grèce. (Applaudissements prolongés et enthousiastes.)
Ceux qui, aujourd'hui, jugent les choses froidement et a posteriori peuvent estimer que ce succès était insignifiant. « Qu'est-ce que cela signifie? » peu vent -ils dire. « Les Turcs, nous ont-ils fait courir le moindre danger au cours de la guerre? » Mais reportez-vous à l'époque dont nous nous occupons; vous verrez combien grand était le succès politique que nous obtenions par la déclaration du Gouvernement anglais. Cette déclaration nous a permis de dormir tranquilles et de ne pas redouter la suprématie navale de la Turquie, après môme que l'arrivée possible du Sultan- Selim l'aurait renforcée.
Mais, par ma politique ainsi établie, par ma déclaration précitée aux puissances de l'Entente, j'ai remporté,
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peu après, un nouveau succès également précieux, qui fut plus tard sacrifié par nos indignes successeurs. J'ai oblenu, Messieurs, avec le consentement des trois puissances protectrices de l'Entente et de l'Italie elle-même, la réoccupation de l'Épire septentrionale par l'armée grecque; celle-ci, en vertu de l'accord, se rendrait dans l'Épire du Nord dans les mêmes conditions que les Italiens à Vallona; quant à la solution définitive de la question d'Epire et d'Albanie, elle restait réservée au Congrès de paix. {Applaudissements et acclamations.) Nos successeurs ont voulu exploiter jusqu'à ce succès; appelés en octobre 191.5 au pouvoir, ils ont pu, par les élections de 191D, introduire dans cette salle les députés de l'Epire du Nord. Le président du gouvernement d'alors déclara que la question de l'Épire du Nord était résolue en faveur de la Grèce et que l'Italie reconnaissait cette solution. Mais, il donna cette affirmation pour se trouver obligé, quarante-huit heures plus tard, de déclarer — sur l'invitation du ministre d'Italie — que la question restait pendante. Il fallait bien, selon lui, poursuivre la politique de la neutralité, qui, ainsi exercée, a amené la perte — provisoire, espérons-le — de l'Épire du Nord.
Mais nous n'avons pas obtenu seulement ces résultats par la déclaration que j'ai faite au mois d'août aux puissances de l'Entente. Sans qu'on m'eût fait la moindre communication formelle ou allusion, rien que par mon intuition politique, je comprenais, j'étais certain, j'étais convaincu que, par la politique suivie, j'obtiendrais à la fin de la guerre un autre fragment très précieux de l'Hellénisme, l'île de Chypre, qui pourrait, dans une mesure plus ou moins grande, contrebalancer l'agrandissement imminent, selon moi, de la Bulgarie. Or, mes prévisions et mes convictions n'étaient pas erronées : cela fut démontré un peu plus tard, lorsqu'on nous a
oifert Chypre et que cette offre fat repoussée par les « sauveurs » qui nous gouvernaient à cette époque. {Applaudissements répétés.)
De nombreux députés. — C'est honteux! c'est honteux !
IX. — Le roi Constantin viole son engagement envers l'Angleterre
E. Venizélos. — Mais. Messieurs, alors que j'avais obtenu l'autorisation de la couronne de faire cette déclaration, le roi, auprès de qui M. Streit ou le général Dousmanis s'est rendu dès mon départ, a oublié ce que nous avions dit. Je devrais plutôt dire qu'il a changé d'opinion : il ne pouvait, en effet, rien oublier puisqu'il recevait cinq ou six jours après, par l'entremise du ministre d'Angleterre à Athènes, un télégramme du roi George qui lui était directement adressé et dans lequel le roi d'Angleterre exprimait ses remerciements de ce que la Grèce n'hésitait pas à se ranger du côté où se trouvait l'Angleterre; — le roi Constantin, semble pourtant avoir oublié ce qui était convenu, dans la mesure où cela était contraire à ses pensées intimes. Et lorsqu'à la suite de notre déclaration précitée, l'amirauté anglaise a chargé l'amiral Karr de s'entendre avec notre état-major, en vue d'étudier et d'élaborer un projet d'attaque et d'occupation de la péninsule de Gallipoli, — l'amiral Karr a entendu le roi dire : « A quoi bon tout cela? Je n'ai pas, moi, l'intention de faire la guerre à la Turquie. » Le roi ajoutait cependant à l'amiral Karr : « Vous savez certainement que M. Venizélos m'a parlé de tout cela et qu'il insiste, mais je ne suis d'accord avec lui que sur un point : c'est que
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si la Turquie nous fait la guerre et que vous vouliez: nous aider, j'accepterai votre aide. »
Ce que je dis là, Messieurs, n'est pas exagéré. Cela résulte de la lettre que je fus obligé d'adresser au roi. Quant à l'amiral Karr, il s'est vu obligé de demander au roi s'il lui permettait de communiquer sa réponse. Et le roi de lui répliquer : « Je vous autorise à la communiquer à votre Gouvernement, mais — il se rappelait encore qu'il était souverain constitutionnel; 1ère des « sauveurs » n'était pas encore arrivée — n'oubliez pas que vous devez aller voir le premier ministre, afin qu'il approuve votre télégramme, car cette réponse ne peut pas être envoyée sans son approbation. »
J'ai alors déclaré à l'amiral Karr que cette réponse ne saurait être envoyée; je ne l'approuvais pas. Et j'ai adressé au roi la lettre que vous connaissez et dont je vous prie de me permet tie devons lire certains passages, car ce que le roi a dit semble être vraiment incroyable : « Je viens avec vous, mais seulement si la Turquie me fait la guerre ; si, en ce cas, vous voulez nous aider, je vous ferai l'honneur d'accepter votre aide! »
Zamanos. — Il était fou à lier.
X. — La lettre de M. Venizélos au roi Constantin du 25 août/7 septembre 1914
E. Venizélos. — Voici ce que j'écrivais au roi. (Il lit la lettre suivante.)
« Après les déclarations que j'ai laites, autorisé à cet effet par Votre .Majesté, aux représentants de la Triple-Entente et après les télégrammes échangés entre le roi d'Angleterre et Votre Majesté, je ne crois pas que votre réponse d'aujourd'hui a la nouvelle démarche
du Gouvernement anglais (de l'Amirauté) puisse être que la Grèce refuse de faire la guerre à la Turquie, tant que la Turquie ne s'attaque pas, la première, à la Grèce.
« Comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, il n'est pas possible que nous nous laissions entraîner à une guerre offensive contre la Turquie, tant que nous ne nous sommes pas assuré le concours de la Bulgarie, ou, au moins, sa neutralité absolue. Mais déclarer qu'en aucun cas, même si cette condition préalable est remplie, nous ne sommes disposés à l'aire la guerre à la Turquie avant que celle-ci ne nous attaque, c'est, selon toute évidence, agir contrairement aux intérêts bien compris de la nation.
« Car il ne faut pas nous leurrer : la Turquie poursuit depuis longtemps contre nous une guerre non déclarée. »
Et je continuais, en exposant toutes les raisons qui démontraient que nous avions une guerre pendante avec la Turquie. Je poursuis : (Il lit.)
« Et du moment que nous est offerte la possibilité d'entreprendre une guerre contre la Turquie avec de nombreux et puissants alliés, repousserons-nous cette occasion pour nous trouver dans la nécessité cl entreprendre plus tard cette guerre, seuls, sans alliés et sans amis? »
Et plus loin : « En refusant a priori et à n'importe quelles conditions notre coopération dans une guerre contre la Turquie, nous n'évitons pas cette guerre, mais V ajournons tout simplement, et encore pas pour longtemps. Il est évident que la Turquie ne voudra pas démobiliser avant d'avoir aussi réglé ses comptes avec nous. »
Et plus loin, j'expliquais ce qu'il adviendrait : « La voie que nous devons choisir est tout à fait manifeste.
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Mais ce qui, je crois, jette la confusion et fait naître dans l'esprit de Votre Majesté et de M. Strejt des tendances contraires aux miennes, c'est le désir de ne pas mécontenter l'Allemagne, en assumant une guerre contre la Turquie en coopération avec les puissances qui lui sont hostiles. »
Il en était ainsi. Je sentais la chose, bien que je n'eusse pas encore des preuves entre les mains. Certes, si j'avais eu alors connaissance du télégramme que le roi avait adressé par l'intermédiaire du ministère des affaires étrangères, à l'empereur d'Allemagne, j'aurais naturellement su que le roi ne ferait en aucun cas la guerre contre les alliés de l'empereur, sauf si ceux-ci l'attaquaient. Mais, tandis que j'avais pris connaissance du télégramme de l'empereur d'Allemagne; tandis qu'on avait été d'accord avec moi sur la réponse à donner, et que cette réponse devait être que nous resterions neutres, « pour le moment » seulement — car nous ne pouvions pas nous engager aussi pour l'avenir, — le télégramme de réponse fut cependant rédigé par le ministre des affaires étrangères, M. Streit, et fut expédié sans que j'en prisse connaissance. Car, vous comprenez quel en eût été le sort s'il avait passé par mes mains. Comme M. Répoulis l'a dit, l'acte de M. Streit était à mon égard un véritable abus de confiance. Mais cet abus n'avait été ni le premier ni le seul.
Cependant, ma lettre au roi vous apprend encore une chose que le ministre d'Allemagne à Athènes ne nous cachait du reste pas : que (il lit) « l'Allemagne d'accord aujourd'hui avec l'Autriche se propose, si elle a complètement le dessus dans cette guerre, de créer une grande Bulgarie s' étendant jusqii à l'Adriatique, pour F utiliser contre le Slavisme, à la suite de la récente découverte allemande que les Bulgaj^es ne sont pas des Slaves mais des Tartares ».
Et j'ajoutais encore au roi : (Il lit.)
« Pourquoi doue nous montrerions-nous tellement déférents envers la puissance qui rise au renforcement par tout moyen des deux principaux ennemis de V Hellénisme — tes Bulgares et les Tares — et pourquoi resterions-nous indifférents à l'égard des puissances qui, après avoir créé et protégé en toute circonstance la Grèce, sont encore aujourd'hui disposées à se trouver à nos côtés si nous étions attaqués par la Turquie? »
Et je terminais ma lettre en disant que, dans ces conditions, j'étais obligé de remettre ma démission.
Il est entendu que ma démission ne fut pas acceptée, que ce télégramme ne fut pas envoyé et que l'amiral Karr fut prié de s'entendre avec letat-major pour régler tout ce qui concernait l'étude de l'opération. Un peu plus lard, M. Streit se retirait du ministère, non point à cause du télégramme adressé au kaiser par le roi et dont je n'avais pas, comme je l'ai dit, connaissance, mais pour d'autres actes de mauvaise foi qu'il avait commis contre le gouvernement dont il faisait partie; il suggérait à mon insu au roi, verbalement aussi bien que par des mémoires, des opinions contraires à la politique du gouvernement dont il avait l'honneur de faire partie.
G. Popp. — Gomment ne lavez-vous pas aussi éloigné des conseils du trône ?
E. Venizélos. — Seule la nouvelle Constitution nous donnera ce droit. Il ne m'était même pas possible de formuler une pareille exigence au roi Constantin, tel que les deux guerres l'avaient fait.
G. Popp. — C'est pourquoi je m'empresse, de mon côté, d'élaborer la nouvelle Constitution.
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