‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 13 sur 71 · XII. — L'opération des Dardanelles · texte numérisé non relu

XII. — L'opération des Dardanelles

Nous avons donc maintenu notre politique première, la politique de la neutralité, doublée cependant de la promesse que, si jamais les puissances nous jugeaient utiles à la guerre contre la Turquie sous les conditions toujours que nous avions posées, nous serions à leur disposition. On nous annonça alors l'opération contre les Dardanelles, non pas l'opération principale qui, comme l'a dit l'honorable député d'Attique (M. Rhallys), a eu lieu le 19 mars, mais l'attaque

préliminaire contre les forts extérieurs des Dardanelles. J'ai acquis immédiatement, Messieurs, la ferme conviction que l'occasion se présentait à nous d'obtenir les très importantes compensations territoriales promises en Asie-Mineure, mais sans les risques auxquels elles étaient initialement soumises, c'est-à-dire sans que notre armée dût s'avancer jusqu'au Danube, au secours de la Serbie. J'ai compris que l'opération des Dardanelles demandait des troupes de débarquement, et que ces troupes faisaient pour le moment défaut à la ilolte combattante. Ce sont ces troupes de débarquement que je proposais à la couronne d'offrir aux alliés.

J'ai demandé la mobilisation d'un corps d'armée, que nous enverrions aux Dardanelles, pour participer ainsi à la guerre contre la Turquie. Le règlement des détails appartiendrait aux puissances. Ceci n'excluait pas notre participation ultérieure à la guerre, au cas où celte opération entraînerait la Bulgarie du côté de l'Entente. Car, malgré l'emprunt de 5oo millions, qui fut conclu à Berlin et à Vienne, la Bulgarie était de force a trahir ses amis d'alors et à se tourner vers ceux qui lui promettraient de plus larges bénéfices.

L'état-major s'est montré hostile à cette opération que je préconisais. L'état-major qui, comme il fut prouvé par la marche ultérieure des événements, était au service d'une politique nettement allemande, — et qui ne se trouvait là que pour faire échouer les efforts de tout gouvernement, pouvant dresser la Grèce contre l'Allemagne, — s'est opposé à cette opération. Ses raisons n'étaient pas d'ordre seulement militaire, mais aussi purement politique : il disait, comme mon honorable confrère (M. Repoulis) l'a dit hier : « Qu'estce qui nous attire vers l' Asie-Mineure? Que cherchonsnous dans cette galère? Qu'avons-nous à faire, là-bas? »

Et la politique de 1 état-major fut si profondément allemande, qu'elle en est atrivée jusqu'à nier notre essence nationale. J'eus certes été le dernier à méconnaître les difficultés auxquelles nous nous serions heurtés, par suite du nouveau doublement de la Grèce. Mais la guerre balkanique avait prouvé que la nation avait en elle ime grande vitalité, et j'étais sûr que si l'on faisait de nouveau appel à tous ses enfants, on réussirait à organiser aussi ces régions et à créer petit à petit, suivant nos conceptions d'après 1909, un État grand, prospère et vraiment moderne. (Applaudissements prolongés.)

Mais on m'a encore opposé un autre argument : « Pourquoi irions -nous en Asie-Mineure, doubler la Grèce, pour devenir les voisins de grandes puissances? Flanqués des Russes qui atteindront Constantinople par la côte sud du Pont-Euxin; voisins, du côté méridional, de l'Italie et de je ne sais qui encore, nous ne pourrions nous défendre contre ces grands Etats. » Comme si la coexistence des petits Etats avec les grands n'est pas assurée par l'équilibre des groupements européens !

XIII. — Le roi Constantin cède, mais le colonel Métaxas remet tout en question

En ce moment, Messieurs, je ressens le devoir de faire une autre révélation qui est, dans une certaine mesure bien entendu, à la décharge du roi déchu. L'état-major s'opposait à l'opération. Le roi s'y opposait également. J'ai alors demandé à voir le roi pour lui parler de nouveau de la question, et je lui portais mon troisième mémoire, qui ne fut jamais publié et

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qui ne saurait l'être malheureusement encore. Je lui ai demande la permission de le lui lire, car j'y avais exposé avec précision et avec suite toute l'argumentation qui imposait, à mon avis, la participation à l'opération. Il a lu le mémoire. J'ai vu qne sa lecture l'a troublé. Car, je dois lui rendre cette justice et avouer que, très rarement, il ne se laissait pas à la fin convaincre, chaque fois qu'il disentait avec moi. Telle était l'émotion avec laquelle je lui ai parlé, si nombreux étaient les arguments exposés dans ce mémoire, que le roi, bien qu'ayant, — comme cela fut prouvé plus tard par la suite des événements, — promis dès le début de la guerre à l'empereur d'Allemagne qu'il ne s'opposerait jamais à lui, sauf s'il était directement attaqué par un des Etals balkaniques, m'a dit cependant, rempli d'émotion, ces mots dont je me souviens exactement : « Alors, ça va bien, au nom de Dieu! » C'est-à-dire, il approuvait.

Mais en sortant du cabinet du roi, j'arrive dans la salle des aides de camp et me trouve en face du colonel JeanMétaxas, alors chef intérimaire de l'état-major, qui me remet un pli et me dit : « Monsieur le président,' ('est ma démission. Je ne puis pas rester chef de l'étaimajor, du moment qu'on décide une politique que je n'approuve pas. » Cette communication me troubla profondément, non pas tant à cause de l'estime que j'avais pour l'instruction militaire du colonel Métaxas, que parce que je commençais à me rendre compte que les conceptions militaires étaient faussées par des conceptions politiques. Je craignais que le mouvement d'indiscipline du chef de l'état-major, qui, malgré ses longues etudes en Allemagne, n'a pas appris que la première vertu d'une armée c'est la discipline, n'ébranlât la confiance de l'opinion publique au sujet de la gestion ultérieure des affaires nationales. Et lorsque je suis des-

cendu en ville, j'ai appris que les journaux avaient déjà annoncé ,1a démission et j'ai compris en face de quelle situation je me trouvais. Le chef de l'état-major foulait aux pieds toutes les règles de la discipline; l'état-major n'est pas responsable des conceptions politiques du Gouvernement; sa responsabilité se borne aux exécutions militaires: mais une guerre est décidée par les hommes politiques et non par l'état-major. Cependant, la méconnaissance par le chef de l'état-major de son devoir créait un danger; en apprenant à Sofia la nouvelle de sa démission, on en conclurait que l'état-major considérait la position de la Grèce comme très dangereuse pom' le cas où elle enverrait un corps d'armée à Gallipoli ; autrement, se dirait-on, son chef n'aurait pas remis sa démission, contrairement à la discipline.

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