XIV. — Le Conseil de !a couronne
J'ai alors adressé immédiatement au roi une lettre lui disant : « Sire, le colonel Métaxas m'a remis sa démission; je vous prierai de consentir à réunir, demain, sous votre présidence, le Conseil des anciens présidents du Conseil pour entendre leur opinion sur l'affaire en question. » Le Conseil de la couronne fut ainsi convoqué. MM. Rhallys et Dragoumis se sont déclarés en faveur de mon opinion. M. Théotokis a proposé que l'ancien chef de l'état-major fût invité pour que son opinion fût aussi entendue. C'est ainsi que la réunion du second Conseil de la couronne fut décidée. J'ai alors pensé, Messieurs, obtenir l'application de ma politique, et enlever à ceux qui s'y opposaient tout argument hostile, tout prétexte et toute objection, en
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS 29
diminuant le nombre des forces militaires qui seraient consacrées à l'opération. J'ai déclaré : « Messieurs, vous poussez les hauts cris et vous dites que, si j'envoie un corps d'armée, les quatre corps qui restent ne suffiront pas pour affronter le danger bulgare : je ne demande qu'une seule division. » Or, j'avais obtenu de la part du chef de l'état-major une consultation consignée dans un rapport, disant que cette division pourrait être remplacée par une division de réserve; si bien que toutes nos forces premières, composées de quinze divisions, resteraient disponibles pour le cas d'une agression bulgare, avec la seule différence qu'une de ces divisions appartiendrait à la réserve, au lieu d'être de l'active.
J'ai donc dit au second Conseil de la couronne : t Messieurs, voici à quoi je réduis ma proposition. Je ne demande qu'une seule division pour faire participer la Grèce à cette opération. » Et tout le monde opina que le roi devait accepter la proposition de son gouvernement.
M. Théotokis a dit : « Messieurs, vous connaissez mes idées personnelles; je dois cependant avouer que non seulement elles peuvent être considérées comme surannées, mais qu'elles ne sont même pas adoptées par le peuple grec. Sa Majesté ne peut donc pas se fonder sur ce qu'elle pourrait, si elle veut suivre une autre politique, me trouver disposé à en assumer l'application. » Vous comprenez qu'après la déclaration de M. Théotokis, nous sommes, tous, sortis du Conseil avec la conviction que la question était réglée et que nous participerions à l'opération avec une division au moins.
L'honorable député de TAttique (M. Rhallys) avait dit : « Sire, osez! osez! » Et lorsqu'au premier Conseil de la couronne il m'a vu demander, avec une
certaine hésitation, les opinions des antres, il m'avait dit : « Monsieur le président, vous avez le devoir d'aller de l'avant! »; M. Rhallys expliqua son revirement ultérieur en invoquant son ignorance de ce que plusieurs bateaux allaient être coulés, de ce que la Russie ne voulait pas notre participation à l'opération et de ce que la France désirait nous voir déclarer la guerre aux empires centraux.
Il est malheureusement vrai que notre participation à l'opération des Dardanelles n'était pas vue d'un œil bienveillant par l'opinion publique russe qui influençait aussi le gouvernement impérial. Mais, celui-ci ne s'est jamais opposé à notre participation à l'opération. Il existe, au contraire, un télégramme de M. Romanos, postérieur de deux ou trois joins à ma démission, qui annonce que la France avait obtenu le consentement de la Russie à la participation de la Grèce à l'opération des Dardanelles, sans aucune condition, c'est-à-dire sans nous obliger à déclarer la guerre à l'Allemagne. Tout cela est exact. Si, plus tard, je m'occuperai de la psychologie de l'honorable député de l'Attique, peut-être dirai-je quel était le fond de sa pensée et pourquoi il a changé d'opinion.
Messieurs, ceux qui nous ont alors succédé ; ceux qui ont entrepris l'application d'une politique contraire à celle que j'avais suggérée; ceux qui, depuis, ont incité la couronne à abolir tout à fait le régime et à instaurer le despotisme ; ceux qui furent la cause de tous les malheurs survenus, depuis, ou ayant menacé la Grèce, — ceux-là ont revendiqué en leur faveur le titre de « sauveurs » ; ils ont prétendu qu'après mon éloignement du pouvoir, en mars 1915, ils ont sauvé la Grèce de la catastrophe !
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS 3i