‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 16 sur 71 · XVI. — Les Turcs abandonnaient Constantinople · texte numérisé non relu

XVI. — Les Turcs abandonnaient Constantinople

Si l'on n'avait pas obtenu l'avorlement de cette opération, nous nous serions trouvés en fin février ou au début de mars à la péninsule de Gallipoli. Mais, si, notamment, un corps d'armée y avait été transporté, dans dix ou quinze jours une partie de l'armée de Gallipoli se serait trouvée à Constantinople, abandonnée par les Turcs. (Applaudissements prolonges.)

Vous connaissez, Messieurs, l'importance que la surprise possède dans une guerre. Si l'ex-roi s'était hâté pour que l'opération des Dardanelles fût étudiée dès le mois de septembre ; si le roi et son état-major

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n'avaient pas donné, dès cette époque, aux puissances de l'Entente, des raisons de les soupçonner — car c'était un secret de polichinelle que les attachés militaires d'Allemagne et de Bulgarie passaient, au plus grand étonnement des autres, la plupart de leur temps, depuis le début de la guerre, à l'état-major — : si les paroles du roi à l'amiral Karr n'étaient pas venues augmenter la méfiance; si, tandis qu'en septembre on nous demandait d'étudier en commun l'opération des Dardanelles, nous n'avions pas tout fait pour qu'en février et mars on tentât cette opération sans s'adresser à nous et sans nous demander les troupes de débarquement nécessaires ; si l'on ne craignait pas que létatmajor n'annonçât, au préalable, l'opération à l'ennemi; bref, si tout cela n'était pas intervenu et si la politique inaugurée par le parti libéral avait été, dès le debut, appliquée avec sincérité par tous les facteurs de l'Etat, quel en eût été le résultat? L'opération des Dardanelles eût été étudiée dans le secret le plus complet et, avant même la première attaque contre les forts extérieurs des Dardanelles, subitement, un beau matin l'armée grecque se fût trouvée débarquée à Gallipoli ou elle n'eût trouvé, dans toute la péninsule, qu'une force de troupes turques d'à peine 6.000 hommes, non concentrée mais répartie dans les divers forts' Et vous comprenez qu'elle en eût été l'impression à Constantinople. Je ne veux pas dire qu'au point de vue militaire Gallipoli n'eût pas pu tomber et Constantinople être quand même conservée par la Turquie. Mais je suis certain que l'occupation de Gallipoli eût entraîné i evacuation de Constantinople et, aussi, la signature de la paix avec la Turquie, si seulement une signature de paix eût été alors possible. 11 me suffit, en effet, Messieurs, de vous communiquer certains télégrammes datant de cette époque et qui sont précisément contem

porains de la première attaque contre les forts extérieurs des Dardanelles, et aussi les nouvelles qui étaient envoyées à Constantinople et qui annonçaient que la Grèce songe à participer et à envoyer des troupes. (// Ut.)

« (Confidentiel.)

« A Péra, le 27 février icjiS.

« Ministère Affaires étrangères.

« Banques turques et allemandes furent avisées devoir transporter or à Konieh. Transport déjà commencé. Archives sont également transportées.

« (S.) : Tsamados. »

« A Péra, le 1" mars 1910, 22 heures.

« Ministère Affaires étrangères.

« On a pris la décision d'abandonner Constantinople. Le jour du départ ne fut pas fixé. L'ambassadeur des États-Unis m'a communiqué qu'il resterait ici et que l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie et l'ambassadeur d'Allemagne n'abandonneraient Constantinople qu'avec les troupes turques. On m'informe que la Société « Union-Progrès » a décidé, dans sa séance d'aujourd'hui, la résistance jusqu'au bout. Un « iradé » impérial ajourne la Chambre jusqu'au 28 septembre.

« (S.) : Tsamados. »

« Philippopoli, 2 mars 1910, 20 heures 3o.

« Suis informé que ambassadeur Autriche à Constantinople a télégraphié au consul Autriche ici, prendre soin trouver au plus vite maison à Philippopoli pour sa famille dont arrivée imminente. Communiqué à la légation de Sofia.

(S.) : Baraklis. »

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« Sofia, y mars 1910.

« L'attaché militaire de Bulgarie à Constantinople, ayant demandé à son Gouvernement des instructions pour savoir s'il devait, le cas échéant, suivre le Gouvernement à Konieh, fut invité à venir ici et à donner verbalement des renseignements sur la situation. Le ministre des finances de Bulgarie a démenti l'existence d'une crise ministérielle.

( (S.) : Naoum. »

XVII. — Les conséquences de la prise éventuelle de Constantinople

Telle était, Messieurs, la situation psychologique à Constantinople; telles étaient les pensées qui prévalaient dans les milieux officiels de Turquie avant l'occupation de Gallipoli; vous vous imaginez, dans ces conditions, si j'ai raison en soutenant fermement que l'envoi à cette date de l'armée grecque à Gallipoli et l'occupation de celte région auraient entraîné non seulement la conquête des détroits, mais aussi l'abandon de Constantinople et son occupation par l'armée grecque...

Un député. — Seule?

E. Venizélos. — Entourée, peut-être, de détachements anglo-français... Nous n'aurions pas revendiqué des droits politiques et territoriaux sur Constantinople, mais nous aurions été certains d'assurer à la question de Constantinople et des détroits la solution qui, de tout temps, était la meilleure, non seulement au point de vue purement international, mais encore au point de vue grec; qui consiste à l'internationalisation

des détroits et qui est peut-être aussi la solution à laquelle aboutit aujourd'hui, après sa démocratisation, îa grande nation russe. (Applaudissements.) Comme il est question dans le télégramme du colonel Frantzis de la conclusion éventuelle de la paix avec la Turquie, mes adversaires me diront certainement : « Mais alors, n'était-il pas probable qu'après que vous seriez allés à < ïallipoli et à Constantinople, la paix se fit sans apporter à la Grèce les compensations promises en Asie- Mineure? » Cela aussi était probable. Car, je n'ai, certes, jamais pensé demander qu'on me promit la dissolution de l'empire ottoman, alors que je participais à la guerre avec une seule division. Si les intérêts plus généraux de l'Europe imposaient la conclusion de la paix avec la Turquie et si je voyais que la nation, lassée de se battre, ne voulait pas une participation plus active k la guerre, je n'aurais pas hésité à accepter même cette paix. Je me serais contenté si, grâce à l'action de la Grèce, j'étais allé à Gallipoli et à Constantinople et si, par l'épée grecque et par la coopération, sinon par l'initiative, grecque, j'avais réglé la question des détroits et j'avais déterminé le sort de l'Hellénisme micrasiatique ; ceci n'exclurait pas que nous aurions pu faire davantage et obtenir même les compensations, en insistant pour une action ultérieure qui eût naturellement provoqué de nouveaux sacrifices aussi.

Je n'ai pas besoin de vous développer davantage, Messieurs les députés, l'influence qu'une pareille action de la Grèce aurait exercée sur le cours ultérieur de la guerre. La Turquie aurait été annihilée. La Russie aurait été ravitaillée par mer et n'aurait pas subi l'attaque qu'elle a subie en été 1910, à cause du manque de munitions. En plus, la Russie aurait exporté son blé aux pays alliés. La Bulgarie, qui avait déjà orienté sa politique vers l'empire allemand, de même que nous

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avions orienté la nôtre vers l'Entente, aurait sur ses derrières les troupes grecques, françaises et anglaises et n'aurait pas osé intervenir — vous le comprenez facilement. Bref, une pareille action et un pareil succès de la Grèce non seulement auraient agrandi son prestige international et nous auraient, selon toute probabilité, fait gagner les compensations territoriales de r Asie-Mineure, mais encore auraient contribué à abréger dans une mesure étonnante la guerre européenne. Si, Messieurs, la poigne de la Grèce s'était abattue en ce moment, le coup eût été si terrible pour l'Allemagne, que celle-ci, sans plus espérer réaliser son projet grandiose du chemin de fer Hambourg-Bagdad, aurait perdu l'Orient et n'aurait certes rien à attendre du côté de l'Occident.

Gontikas. — Harden lui-même l'a écrit.

E. Venizélos. — Et imaginez-vous quelle autorité et quel prestige aurait eu la Grèce, qui aurait atteint, par son action, des résultats d'une importance historique mondiale aussi étonnante : abréger la guerre qui aurait fini un an plus tôt (Applaudissements.)

XVIII. — La couronne ne doit pas avoir de politique personnelle

Messieurs, après l'échec de l'opération, les « sauveurs a de la Grèce ont prétendu l'avoir vraiment sauvée. Mais, Messieurs, vous comprendrez facilement combien grande est la mauvaise foi de nos adversaires : ils discutent notre politique, non pas en se basant sur les résultats que cette politique aurait donnés en cas d'application, mais en se fondant sur les conséquences survenues justement parce qu'elle n'a pas été appli-

quée! Et ils nous disent : « Voyez-vous? l'opération a échoué. » Certes, elle a échoué, parce que précisément la coopération immédiate et foudroyante de la Grèce, si elle s'était réalisée sans la réaction de létat-major ou de quelqu'un d'autre, aurait pu, elle seule, amener le succès. Les « sauveurs » actuels ne diffèrent en rien de ces autres & sauveurs » que nous aurions eu, si, en 1912, quand j'ai proposé notre participation h la guerre décidée par les deux autres Etats balkaniques, le roi Georges, qui était contre cette guerre, ressemblait, fût-ce de loin, à son fils, s'il avait voulu appliquer, lui aussi, sa propre politique et s'il avait dit : « Je ne veux pas la guerre; je ne puis coopérer avec la Serbie et la Bulgarie dans une guerre contre la Turquie, puisque vous n'avez même pas éclairci la question de savoir ce que nous gagnerons ensuite.' »' Faites cette supposition. Peut-on douter que la politique royale aurait été considérée comme la plus sage; que j'aurais été, en apparence à juste raison, accusé d'être victime de mes illusions et de mon amour de la guerre, et que le monde aurait dit : « Certes, notre pauvre roi a raison. Nous n'avions même pas réglé ce que nous allions prendre! »? Imaginez-vous à présent quelles auraient pu être les conséquences de notre non-participation à la guerre contre la Turquie. A la suite de l'inaction de la flotte grecque, la Turquie aurait pu transporter son armée de l'Àsie- Mineure dans la Turquie d'Europe et aurait, probablement, battu la Serbie et la Bulgarie. Quel homme aurait pu avoir raison des « sauveurs » de cette époque, qui auraient dit : « Voyez-vous? Ce pauvre roi nous l'a fait échapper belle! Voyez -vous ce Venizélos, ce fou furieux qui voulait prendre part à la guerre pour nous anéantir, alors qu'il était évident que la Turquie vaincrait ? » — Et en effet, tous les militaires le disaient à cette époque, et l'attaché militaire de Russie à Cons-

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tantinople informait que la Turquie mettrait en ligne 900.000 hommes. Je fais cette supposition pour vous démontrer combien peu sérieux sont nos adversaires, qui, je le répète, veulent juger les résultats de notre politique qui ne fut pas appliquée, d'après les résultats survenus précisément parce qu'ils n'ont pas permis, eux, qu'elle fût appliquée. (Applaudissements enthousiastes.)

Messieurs, après avoir été momentanément entraîné par moi et après m'avoir donné l'autorisation d'appliquer ma politique, le roi s'est repris plus tard. Entouré par ceux que vous connaissez, il a fini par s'opposer non seulement à mon opinion, bien que je représentais alors la majorité du pays, mais aussi à l'opinion du pays tout entier, puisque, comme je vous l'ai exposé, tous les facteurs politiques du pays, du moins ceux connus jusqu'alors, avaient recommandé au roi de suivre mon opinion. Ceux qui se sont occupés de la question constitutionnelle viendront-ils à présent nous dire, que c'est en respectant la Constitution que le roi a dissous alors la Chambre et a confié le gouvernement à M. Gounaris? qu'il a agi pareillement au roi Georges, qui, lui, avait à plus d'une reprise dissous le Parlement, mais en confiant toujours le Gouvernement non point à des minorités mais à des gouvernements d'affaires, par lesquels il cherchait à se rendre exactement compte de l'opinion publique? L' ex-roi Constantin, quelles indications avait-il pour croire que ce que je soutenais était contraire aux exigences de l'opinion publique? Navaisje pas amené devant lui tous les autres chefs politiques qui, dans une discussion contradictoire, lui ont dit que ma proposition devait être acceptée, parce que j'avais le peuple grec avec moi? En invitant M. Gounaris et en l'achetant, en lui accordant la faveur de l'oindre chef de parti, et en lui faisant accepter le gouvernement, le

souverain appliquait-il le régime? Ne le déchirait-il pas plutôt tout à fait? Et pourtant, Messieurs, mon loyalisme fut tel que je n'ai même pas contesté au roi, la première fois, le droit de la dissolution, ni je ne m'en suis plaint, ni moi ni mes amis. Je voyais à peu près où nous allions de ce pas, mais je n'ai pas voulu déchaîner une tempête sur la mer nationale, qui semblait être calme et que commençaient à peine à troubler quelques vagues plis. Je me suis éloigné du pouvoir, malgré l'opinion de mes adversaires politiques eux-mêmes et en application de la politique personnelle de la couronne, politique dont l'inspiration était d'origine étrangère; je me suis éloigne du pouvoir, bien qu'ayant jusqu'à ce moment à mes côtés la totalité du peuple grec.

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