XXVI. — La mobilisation bulgare
Un mois à peine après que nous avions assumé le pouvoir, notre ministre à Sofia, M. Naoum, nous com-
muniquait que la Bulgarie avait décidé de procéder à la mobilisation partielle de son année. Je me suis rendu au palais et j'ai demandé que, si la nouvelle se confirmait, la Grèce mobilisât immédiatement les deux corps d'armée de Macédoine, le IIP et le IVe ; avant même la guerre européenne, ces deux corps d'armée avaient leurs effectifs renforcés et deux de leurs divisions étaient sur le pied de mobilisation, l'une générale, l'autre partielle.
Ma proposition fut acceptée. Mais, juste le lendemain, arrivait un télégramme de M. Naoum, annonçant que la Bulgarie avait proclamé la mobilisation générale. Le télégramme est parvenu, je crois vers 9 h. i/a du matin. Le roi se trouvait à Tatoï. J'ai demandé une audience par téléphone, pour lui communiquer la nouvelle et pour lui soumettre un décret de mobilisation, générale cette fois. Il ne m'a pas reçu tout de suite. Il m'a reçu à 5 heures de l'après-midi. (Sensation.)
J'ai convoqué, auparavant, le Conseil des ministres; nous sommes tombés d'accord et j'ai chargé notre collègue, le général Danglis, ministre de la guerre, d'inviter le chef de l'état -major et de lui confier la rédaction du décret de mobilisation. Je devais me rendre à Tatoï à 5 heures, et le général Danglis viendrait une heure et demie plus tard, alors que j'aurais terminé ma conférence; le décret serait prêt à être signé.
Mais quand j'ai dit au roi qu'il ne s'agissait plus de mobilisation partielle mais générale, puisque nous nous trouvions devant une mobilisation générale de la Bulgarie, il révéla ses intentions et sa politique. Il ne m'a certes pas dit que nous n'étions pas obligés de secourir la Serbie; il n'a pas osé le dire, car il savait très biensous quell es conditions le traité gréco-serbe avait été signé et combien clair était notre engagement de secourir la Serbie, même dans une guerre purement
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européenne; mais il m'a dit : < Vous savez? Moi, je ne veux pas que nous aidions la Serbie, parce que l'Allemagne va vaincre et que je ne veux pas être battu! »
J'ai développé en premier lieu le point de vue militaire de la question. J'ai, en conséquence, attiré son attention sur les conditions topographiques des Balkans, sur la position géographique de la Grèce, sur le manque de moyens de communications dans la péninsule balkanique ; et j'ai soutenu que, selon ma conviction ou, du moins, selon mon ferme espoir, si nous attaquions, nous autres, les Bulgares, alors que ceux-ci attaqueraient les Serbes sur un seul front, il y aurait probabilité, avec le moral vigoureux qu'avait l'armée grecque et le moral abattu que l'armée bulgare avait par suite de sa récente défaite, que nous pourrions remporter la victoire sur les Bulgares et même que nous pourrions arriver jusqu'à la capitale de la Bulgarie.
Je lui ai rappelé le fait, qu'il connaissait déjà, que la Bulgarie ne disposait que de 4°° obus pour chaque canon, ce qui ne suffit pas, de nos jours, pour une seule véritable bataille. De sorte que, si nous parvenions, en un mois, à prévenir l'écrasement de la Serbie, nous pourrions atteindre Sofia sans résistance sérieuse. Mais j'ai dit encore au roi que, même si nous ne réussissions pas à écraser la Bulgarie à temps, cependant, en maintenant notre liaison avec les Serbes et l'armée serbe reculant devant une pression allemande plus forte, nous atteindrions une ligne qui, d'une manière générale, s'étendrait depuis nos frontières de la Macédoine orientale, par la vallée de la Strumitza jusqu'à Krivolac et Tetovo; au delà de cette ligne, toute avance austroallemande serait absolument impossible, pour des raisons matérielles. Car vous savez, Messieurs, quels sont les besoins de ravitaillement dans la guerre moderne.
Une voie ferrée simple, comme celles du front balkanique, ne peut pas assurer les services d'une armée supérieure à 120 ou i3o.ooo hommes. L'Allemagne et l'Autriche étaient donc dans l'impossibilité de concentrer et de ravitailler sur ce front non seulement une armée supérieure à la nôtre et à l'armée serbe réunies, et à l'armée anglo-française, qui arriverait progressivement, mais même une armée à peine égale aux deux tiers de ces troupes.
ATous me direz : « Et pourquoi ne pouvaient-ils pas, eux, ravitailler une armée égale à la nôtre, mais seulement les deux tiers, tandis que vous, vous pouviez ravitailler plus de troupes ? » Parce que l'armée bulgare n'avait pour ses services qu'une seule voie ferrée, celle du Vardar et, peut-être une autre encore, la ligne Sofia-Philippopoli, alors que nous, nous avions sur le même front trois chemins de fer, c'est-à-dire une voie ferrée de plus qu'eux.
Mais ce n'est pas tout. La base de ravitaillement de nos adversaires était Budapest, alors que notre base, à nous, était à Salonique. Et, comme vous vous rappelez, les résultats de la guerre sous-marine étaient, à cette époque, tout à fait insignifiants et n'étaient pas pris en considération. D'un autre côté, la distance entre notre base de ravitaillement, c'est-à-dire Salonique, et la ligne que j'ai tracée, comme ligne du recul éventuel de l'armée serbe et de la nôtre, était beaucoup moins grande que la distance entre cette ligne et Budapest; nous pouvions en même temps construire plusieurs voies carrossables menant verticalement vers notre front, grâce auxquelles les services des armées grecque et serbe seraient admirablement assurés.
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XXVII. — Constantin conteste le principe de la souveraineté populaire
Je disais donc au roi que l'Allemagne, même si les autres fronts laissaient à sa disposition cinq millions de troupes, ne pourrait pas les amener ici; le danger de notre défaite locale n'était, par conséquent, pas à prévoir et il n'existait aucune crainte que nous subissions le^ort de la Belgique, ce dont létat-major menaçait l'opinion publique. Mais la discussion militaire se montrait malheureusement inefficace. Aucun argument ne m'était opposé, mais le leitmotiv était toujours le même : « Je ne veux pas prendre part à la guerre. Nous serions battus par l'Allemagne. »
Je me suis vu alors forcé de faire avancer l'artillerie lourde, d'employer les remèdes héroïques et de dire r « Sire, je n'ai pas réussi à vous convaincre. Je le regrette beaucoup, mais j'ai le devoir de vous dire, cette fois en ma qualité de représentant de la souveraineté populaire, que vous n'avez aucunement le droit d'être, en cette nouvelle circonstance, en désaccord avec moi. Par les élections du i3 juin, le peuple a approuvé ma politique et m'a accordé sa confiance. » Or, il savait que ma politique avait pour base de ne pas permettre à la Bulgarie d'écraser la Serbie, de s'agrandir démesurément et de nous écraser demain, nous aussi. « Vous ne pouvez donc pas en ce moment vous éloigner de cette politique. Sauf, si vous décidez de mettre le régime de côté; en ce cas, vous devez le dire clairement, en supprimant le régime par un décret et en assumant les responsabilités- »
Il m'a dit : « Je reconnais mon obligation d'obéir au
verdict populaire chaque fois qu'il s'agit des questions intérieures du pays, mais quand il s'agit de questions extérieures, des grandes questions nationales, j'estime que, tant que j'ai l'idée qu'une chose est juste ou ne l'est pas, je dois insister pour que cela se passe suivant mon idée, car, moi, je suis responsable devant Dieu... » {Très vive sensation.)
Vous comprenez quelle fut mon impression. Je me rappelle qu'un sentiment très pénible s'est emparé de moi et qu'en joignant les mains, j'ai fait, avec tristesse, un mouvement de la tète et j'ai dit : a Hélas ! nous nous trouvons en présence de la théorie de la royauté par la grâce de Dieu ! Pauvre Grèce! » Et j'ai dit peu après : « Dans les circonstances actuelles je ne puis assumer la lutte pour le régime et après avoir attiré votre attention sur la Constitution, je suis disposé à donner ma démission et vous prie de l'accepter. »
« Comment pouvez-vous démissionner, me répondit alors le roi, le lendemain du jour où la mobilisation bulgare est décrétée? Vous savez que, dans ces circonstances, nous ne pouvons être en retard, pas même de vingt-quatre heures. » — « Je ne puis pas savoir, lui répondis-je, si la politique de mes successeurs sera une politique de mobilisation. Je pense personnellement qu'il en sera ainsi; car, même si vous abandonnez la Serbie, vous ne savez pas ce qui peut arriver, tant que vous ne serez pas assurés que la Bulgarie ne nous attaquera pas les premiers. Mais je ne puis pas imposer ma politique à mes successeurs. Je ne peux pas procéder à une mesure aussi sérieuse que la mobilisation. Invitez tout de suite le Gouvernement qui me succédera à prêter serment, même s'il n'est provisoirement composé que de quatre ministres, pourvu qu'il ait un ministre de la guerre ; convoquez-le, immédiatement, ce soir, et publiez le décret de mobilisation.
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Je ne puis, moi, signer un pareil décret, puisque j'ai remis ma démission. »
« Mais, en fin de compte, me dit-il, qui nous assure que la Bulgarie attaquera la Serbie ? Il se peut qu'elle garde une neutralité armée (vous vous rappelez que c'est ce qu'on disait alors) ; et il est très probable qu'elle n'attaquera pas la Serbie; en ce cas la divergence disparait; vous pouvez continuer à rester au Gouvernement et à appliquer votre politique. » Il m'a ainsi persuadé de rester et de signer le décret de mobilisation, tandis que, comme il fut ensuite démontré, il avait déjà donné au kaiser l'assurance qu'il n'entendait pas frapper ses alliés.
Je vous laisse à présent apprécier la loyauté de ce roi envers son premier ministre responsable, qu'il trompait en lui disant qu'il pouvait faire usage de cette dernière affirmation.
Un député. — Il a publié aussi le communiqué bien connu.
XXVIII. — L'accord apparent entre le roi Constantin et M. Venizélos
E. Venizélos. — Certainement. Mais mon désaccord avec la couronne était connu de tout le monde. La presse, qui tenait ses renseignements de l'état-major, écrivait le lendemain matin que le roi n'était pas tout à fait d'accord avec moi et que, tandis qu'il voulait la mobilisation pour la défense du pays, moi, je la voulais pour faire la guerre.
Je me rends, le lendemain, tout troublé au palais et je dis au roi : « Sire, la conduite de l'état-major est
insupportable; car, du moment que nous sommes tombés d'accord pour que vous signiez le décret de mobilisation, il est inadmissible que létat-major fasse écrire par la presse anti-venizéliste et par la presse de la Cour tout ce qu'elles écrivent ; il amoindrit ainsi toute l'importance de la mobilisation. Appelez le chef de létat-major et mettez de Tordre dans le langage des gens de la Cour. Mais permettez aussi que ce communiqué soit publié, où je dis que c la couronne s'est « trouvée d'accord avec le Gouvernement responsable, « non seulement en ce qui concerne l'appel à la mobili- « sation, mais aussi pour ce qui est de la politique de « l'avenir. » Car ce n'est qu'à ces conditions, ai-je dit au roi, qu'il est possible d'exercer une force d'intimidation sur les Bulgares ». Le roi a approuvé le communiqué. Et, moi, naïf que j'étais, je croyais que cela pouvait avoir quelque importance, ne sachant pas jusqu'à ce moment les assurances qui avaient été données à l'Allemagne.
Il est à noter, Messieurs, que pour ce qui était de la question militaire qui nous préoccupait, c'est-à-dire de la question de notre obligation de secourir la Serbie, le roi, lorsque j'avais invoqué le verdict des élections, n'aAait même pas songé à le contester. Non ! Cela fut une trouvaille des « sauveurs » ! Le roi n'a contesté ni la force obligatoire du traité serbe, ni le verdict populaire ; il m'a seulement dit : « Ce verdict ne me lie que pour les questions intérieures et non pour les questions extérieures. » Il était évident que le roi s'était transformé, depuis ce moment-là, en un monarque par la grâce de Dieu.
C'est au cours de la discussion relative au secours à donner à la Serbie que fut posée la question soulevée par l'état-major; celui-ci soutenait que la Serbie ne pouvait pas disposer dans une guerre contre la Bul-
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garie des 100.000 combattants qu'elle était tenue de donner en vertu de la convention militaire. Sans même examiner si la Serbie avait une pareille obligation, j'ai dit au roi : « Ne croyez-vous pas que, pour lever cet argument et, plus encore, pour augmenter sensiblement notre force militaire et celle des Serbes, nous pourrions demander aux Anglo-Français s'ils ne voudraient pas, eux, nous donner ces 100.000 baïonnettes ? Car, en ce cas, nous aurions, avec les 200.000 combattants serbes et les iSo.ooo grecs, ooo.ooo combattants en tout, c'est-à-dire environ 800.000 hommes de troupes; les Bulgares et les Austro-Allemands ne peuvent pas, sur ce front, en entretenir même la moitié. » — « Certes, me répondit le roi, mais qu'ils envoient des troupes métropolitaines et non coloniales. »
Je ne dis pas cela, Messieurs, pour prétendre que le roi a, en ce moment, admis qu'il sortirait de la neutralité, si les Anglo-Français nous donnaient iSo.ooo combattants. Cet homme était résolu à n'intervenir en aucun cas. Mais placé devant cette question, il ne s'était pas cru en droit de me dire : « Ne faites pas cela. >■>