XXIX. — Les Anglais et les Français débarquent à Salonique
Je sortais du palais vers 6 heures un quart ou 6 h. 3o de l'après-midi, alors que le général Danglis y entrait pour faire signer le décret de mobilisation. J'étais de retour au ministère à j heures et je téléphonais aux ministres de l'Entente, les priant de venir d'urgence à ma rencontre. Aussitôt arrivés, je leur annonçai que le décret de mobilisation était signé en ce moment,
qu'il serait publié le soir même, mais que, pour notre conduite ultérieure, il m'était nécessaire de savoir si les puissances seraient disposées à remplacer les i5o.ooo combattants dont, en vertu de son traité d'alliance, la Serbie était obligée de disposer dans une guerre contre la Bulgarie. Les ministres me promirent de télégraphier; ils envoyèrent immédiatement des dépêches très urgentes et ajoutèrent qu'ils me communiqueraient les réponses.
Il était 8 heures du soir. A 8 h. io, arrive M. Mercati (le maréchal de la Cour du roi), qui me dit avoir reçu un coup de téléphone du roi pour me prier de ne pas faire cette démarche auprès de l'Entente : « Je vous prie de communiquer au roi, lui répondis-je, que cette démarche est déjà faite. Je vous prie encore d'ajouter que, même si je ne l'avais pas faite, l'opinion du roi né m'eût pas empêché de la faire, parce que, en ma qualité de gouvernant responsable, j'ai besoin de savoir si les puissances sont disposées à m'accorder leur concours ; cela m'aidera à former mon opinion. » {Bravo! bravo!)
Quarante-huit heures après, arrivait la réponse des puissances disant qu'elles étaient disposées à donner les troupes métropolitaines demandées, et fixant les délais dans lesquels ces troupes arriveraient. Aussitôt la réponse des puissances parvenue, je la communiquai au roi; celui-ci me dit : « Je vous prie de déclarer aux ministres que, tant que la Bulgarie n'attaque pas la Serbie, tant que, par conséquent, notre obligation de sortir de la neutralité n'est pas créée, ces troupes ne doivent pas être envoyées ; » (il est à noter que la préparation de l'envoi de ces troupes avait commencé tout de suite) ; « car leur arrivée, sur le territoire grec, ajoutait le roi, constituerait une violation de la neutralité, puisqu'il est encore possible que la Bulgarie n'attaque pas la Serbie. »
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS B5
J'ai communiqué le désir du roi aux ministres. Ils ont télégraphié dans ce sens, mais ils m'ont remis une nouvelle réponse des puissances ; celte réponse disait qu' « elles avaient ordonné le départ de leurs troupes » , — il est à noter qu'elles étaient parties de près d'ici, de Moudros, et aussi de Marseille; — « elles se dirigent vers la Grèce, ajoutaient les puissances, et du moment que vous nous déclarez que, suivant votre politique, au cas où la Bulgarie attaque la Serbie, vous contre-attaquerez la Bulgarie, vous rangeant à nos côtés comme alliés, nous ne voyons pas pourquoi l'arrivée des troupes de secours doit être retardée. Nous sommes en effet certains que la Bulgarie ne maintiendra pas sa neutralité armée, mais attaquera la Serbie, et qu'alors vous nous remercierez d'avoir des secours prêts, au lieu de les attendre. Nous assumons à ce sujet toute responsabilité ».
Je leur ai répondu que tout ce qu'ils me disaient était très juste; que je ne pouvais contester que cela me plaisait, à moi aussi, beaucoup, mais qu'il existait, pour la forme, la question de la neutralité, du moins jusqu'au moment où l'attaque aurait lieu. « Je vous fais par conséquent savoir, ajoutais-je, que je suis obligé de protester contre le débarquement des troupes, comme contre un acte constituant une violation de notre neutralité. » — « Bien, me dirent-ils, très bien. Vous protesterez, mais nous espérons que votre attitude sera amicale et non hostile. » — « Très amicale, répondis-je. Non seulement vous n'allez pas vous trouver en pays hostile, mais, après les protestations, nous vous accorderons toutes les facilités possibles de débarquement, de cantonnement, etc. »
J'ai vu le roi et lui ai communiqué cette conversation. Et le roi de me répondre : « Ça va bien, je vous prie seulement que votre protestation soit, en tout cas,
énergique. » — « Energique, dis-je, oui; mais jusqu'à un certain point, car, étant donné ce qu'elle dissimulera, elle ne peut pas être trop énergique ; je m'efforcerai cependant qu'elle le soit jusqu'au point où il lui est permis de l'être, tout en étant sérieuse aussi. »