XXXV. — L'état=major faisait de la politique bulgare
Je m'étais, Messieurs, éloigné du pouvoir pour que la couronne imposât sa politique personnelle et le véritable Gouvernement du pays, l'état-major, savait que les Anglo-Français commençaient de débarquer à Salonique dans l'après-midi du jour de mon départ ; l'étatmajor savait encore que le nouveau Gouvernement ne devait pas formuler d'objection contre ce débarquement, que, par conséquent, une armée anglo-française viendrait à Salonique pour courir au secours des Serbes ; puisqu'il savait cela et qu'il proclamait à tort et à travers — et, en ceci, il avait raison — que l'aide de l'armée anglo-française venant, après que nous avions complètement trahi la Serbie, arriverait en retard et ne préviendrait pas sa destruction, l'étatmajor n'était-il pas obligé de prévoir qu'une retraite éventuelle des Anglo - Français , pressés par leurs ennemis, ferait de notre pays un champ de guerre? N'était-il pas obligé de savoir que, si les Anglo- Français se fortifiaient, dans leur retraite, autour de Salonique et constituaient ainsi une menace contre la droite du front germano-bulgare, leurs ennemis chercheraient naturellement à envahir notre territoire pour les chasser de Salonique? Pourquoi, sachant cela, ne prenait-il pas soin d'obtenir, alors qu'il avait entre ses mains la mobilisation et la liberté de ses mouvements, l'engagement que les Germano-Bulgares n'envahiraient, en aucun cas, le territoire grec? Et si, à
cause de la politique allemande qu'ils exerçaient, il leur était impossible de faire assumer une pareille obligation à l'Allemagne pour les troupes allemandes, pourquoi, s'ils n'exerçaient pas une politique non seulement allemande mais aussi bulgare, n'ont-ils pas veillé à s'assurer qu'au moins, les troupes bulgares n'entreraient pas et ne s'avanceraient pas en territoire grec ?
Quelle est l'explication de ces points d'interrogation? Que répondent les accusés à ces questions? J'ai parlé, sur ce point, de la responsabilité criminelle de l'état-major. Je n'en ai point rejeté la responsabilité sur le Gouvernement Zaïmis. M. Zaïmis, devenu, en ce moment — je ne vais pas hésiter à donner cette qualification — un premier ministre de petit bonheur, ne pouvait pas prévoir et étudier tout cela. Je ne le regarde pas, pour cette raison, comme responsable. Après l'avoir blâmé sévèrement pour ce qu'il a fait de blâmable, je dois à présent avouer que son Gouvernement exerçait réellement une politique neutraliste notamment tant que cela dépendait personnellement de son chef qui était aussi ministre des affaires étrangères. C'est pourquoi vous voyez qu'au début de sa présidence, pendant un mois, nos relations avec les puissances de l'Entente étaient très normales. Bien que ce fût M- Zaïmis qui foula aux pieds le traité d'alliance, les puissances de l'Entente lui donnèrent même de l'argent et montrèrent toute la bienveillance possible envers son Gouvernement. Mais justement pour cette raison, le Gouvernement de M. Zaïmis n'agréait nullement au véritable Gouvernement. Celui-ci ne se plaisait pas à cette orientation du Gouvernement apparent. M. Zaïmis semblait, il est vrai, disposé à servir, avec — dirai-je — une certaine souplesse de courtisan, les désirs de la couronne, mais, n'était aucunement disposé à commettre des actes de mauvaise foi. Il ne
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS 81
lui restait, dans ces conditions, qu'à démissionner. Et, lorsque l'incident Yannakitsa eut lieu à la Chambre, le Gouvernement des coulisses poussa les choses aux extrêmes, afin de l'éloigner du Gouvernement.