XXXVI. — L'incident provoqué par le général Yannakitsa
Vous vous souvenez de cet incident. Le despotisme, qui s'affichait déjà tout à fait ouvertement, ne s'est pas borné à l'insulte qui fut faite ici par l'envoyé de la couronne; il l'a encore aggravée en nommant le ministre qui nous injuria à une haute fonction de la Cour. Vous vous rappelez quel effort sincère fut assumé par le parti libéral alin que, malgré cet incident, les choses ne fussent pas poussées jusqu'à la dissolution de la Chambre. Nous avons déclaré que, si le Gouvernement était remanié, le ministre en question restant exclu, nous serions prêts à collaborer avec le cabinet dans la Chambre. Plus encore. Nous avons déclaré que, même si le ministre était maintenu dans le cabinet remanié, nous serions disposés à ne pas nous présenter à la Chambre, pour laisser le Gouvernement et ses amis procéder au vote des projets de loi urgents. Ce vote aurait eu lieu en dix ou quinze jours et la Chambre aurait pu interrompre constitutionnellement ses travaux jusqu'en 1916.
Mais toutes ces déclarations et tous ces efforts enhardissaient davantage le despotisme, au lieu de le retenir sur la pente sur laquelle il était mené. 11 ne comprenait pas que nous voulions éviter de pousser les choses aux extrêmes, mais attribuait nos efforts à de
la faiblesse ou à des vulgaires calculs politiques. Il croyait que nous ne voulions prévenir -en ce moment les élections, que par la crainte qu'elles n'assurent le succès de nos adversaires.
J'ai pris soin de faire connaître aux responsables que, s'ils procédaient à la dissolution de la Chambre, ils devaient savoir que le parti libéral ne se présenterait pas aux élections. J'ai cru qu'il était de mon devoir de leur annoncer par un de mes amis, qui a, depuis, déserté le parti, que l'abstention électorale d'un grand parti politique qui se respecte, est un acte qui ne peut pas avoir les conséquences qu'avait eues, aux élections de 1910, l'abstention des anciens partis. Notre abstention poserait nettement la question constitutionnelle, la question des libertés du peuple, la question qui séparait la souveraineté du peuple de la couronne ; c'est-à-dire une question, dont nous ne voulions pas alors poursuivre la solution, pour les raisons que j'ai tout à l'heure expliquées, mais dont, en temps voulu, nous demanderions le règlement. Nos petits et vils adversaires ont accueilli cette nouvelle déclaration avec des sourires. Ils ont dit : « Ah! ah! il nous dit cela pour nous effrayer, alors que l'occasion est déjà venue de l'écraser, d'obtenir dans la Chambre la majorité et d'arranger nos affaires comme nous voulons ». Et c'est ainsi que fut formé le Gouvernement des nouveaux « sauveurs », qui, présidé par le « sauveur en chef », s'est abaissé jusqu'à la honte, jusqu'à l'ignominie, jusqu'à la trahison de Rupel.