DISCOURS DE M. E. VE.MZÉLOS
Pendant les élections, on disait aux réservistes, à leurs parents et à leurs frères, qu'aussitôt après, la mobilisation serait levée: « Venizélos est parti maintenant; c'est lui, le spadassin, qui a fait la mobilisation ; il voulait pousser le peuple à verser du sang: à présent que nous nous sommes débarrassés de lui, nous allons vous libérer pour que vous rentriez chez vous! » Mais, les élections se passent, les Anglo-Français reculent en territoire grec et nous voilà menacés de l'invasion des Germano-Bulgares. Vous avez entre les mains la circulaire confidentielle de l'état-major, sub. n° 633, en date, je crois, du 8 février 1916, qui ordonne aux divisions et aux corps d'armée de laisser les Bulgares entrer sans leur opposer la moindre résistance. Cette décision avait été prise depuis longtemps, mais depuis ce jour des ordres formels furent donnés, autorisant l'invasion des Bulgares. Après une pareille résolution, quel but avait désormais le maintien de la mobilisation?
J'ai, à l'heure qu'il est, le droit de considérer l'absence de l'honorable député de l'Attique (M. Rhallysi comme une pure désertion. {Applaudissements prolongés.) C'est une pure désertion, car il savait que je lui demanderais des comptes, non seulement pour l'affaire de Rupel, mais surtout pour la prolongation indéfinie de la mobilisation. Pendant des mois entiers la nation était, Messieurs, dans l'agonie : « Que nous voulezvous? disait-elle. Que nous gardez-vous? Pourquoi maintenez- vous la mobilisation? » Et le Gouvernement des « sauveurs », laissait les familles des réservistes affamées, plongées dans le malheur et exposées à tous les dangers de la misère, à des dangers physiques et à des dangers moraux, tandis qu'il gardait le peuple mobilisé; il l'eût même gardé pour qui sait encore combien de mois, si la note des puissances du 21 juin n'était pas intervenue, exigeant la démobilisation. Ils
n'ont démobilisé qu'une fois forcés de le faire. Pourquoi? dans quel but maintenaient-ils une mobilisation qui, en usure de matériel et en frais d'entretien, a coûté au Trésor plus de 3oo millions de francs?
Pourquoi ont-ils maintenu la mobilisation durant neuf ou dix mois et ne l'ont-iis levée qu'après avoir été forcés, après que l'économie nationale eût subi un préjudice beaucoup plus considérable encore que le coût de la mobilisation elle-même? Pourquoi ont-ils maintenu une mobilisation, qui a fait subir à l'Etat un dommage matériel aussi considérable, et un dommage beaucoup plus grand encore à l'économie nationale du pays par suite de l'enlèvement de 3oo.ooo hommes à leurs travaux productifs et de leur inutile internement dans les casernes? Pourquoi ont-ils maintenu une mobilisation durant neuf à dix mois, alors qu'ils n'avaient l'intention de combattre ni contre les Allemands, ni contre les Bulgares et qu'ils protestaient chaque fois qu'on leur imputait la pensée criminelle de vouloir combattre contre les Anglais et contre les Français ?
A cette question, qui était de tous côtés et avec agonie adressée aux « vieillards », aucune réponse ne fut donnée, Messieurs, jusqu'ici! Le Kiryx, qui interprétait alors d'une manière autorisée l'opinion du parti libéral, a posé la question dans des articles successifs. Je ne parle pas des autres journaux qui faisaient de même, parce que vous reconnaîtrez qu'il y avait un peu plus d'autorité dans les questions posées par le Kiryx, puisque ce journal était l'organe officiel d'un grand parti, qui se trouvait même en dehors de la Chambre. Je demandais donc, dans le Kiryx; « Pourquoi maintenez-vous la mobilisation? » Pas de réponse! Mais, leur disais-je, alors : « Pourquoi, ô hommes sinistres, pourquoi, à la fin des fins, puisque vous voulez garder
DISCOURS DE M. E. YENIZÉLOS 89
l'armée mobilisée, pourquoi ne tenez-vous pas mobilisés seulement le IIP et le IVe corps d'armée, ceux de Macédoine, et, à la rigueur le Ve, celui d'Epire qui avait été transporté en Macédoine ? Pourquoi tenezvous en même temps mobilisés le Ier et le IIe corps d'armée, ceux d'Athènes et de Patras, qui n'ont pas été transportés en Macédoine et n'ont pas fait leur concentration stratégique? » Car, Messieurs, la mobilisation n'a de valeur que quand elle est immédiatement suivie de ce qu'on appelle la concentration stratégique ; celle-ci permet à l'armée d'être prête à marcher contre l'ennemi, si, en attendant, les buts politiques de la mobilisation ne sont pas obtenus. Mais une mobilisation qui met sur pied toute la population d'un pays et la maintient quand même dans ses garnisons habituelles, sans qu'il y ait concentration stratégique, c'est une hérésie militaire, pour laquelle, je vous assure, la pendaison de nos officiers de l'état-major eût été un trop petit châtiment. (Acclamations et applaudissements.)
La mobilisation, Messieurs, a pour but d'amener les réservistes aux régiments, aux unités de l'armée; de les équiper, de les armer, de constituer tous les services inhérents à la mise de l'armée sur le pied de guerre; d'opérer les réquisitions nécessaires, pour organiser ces services et pour que, une fois les services organisés, le transport des troupes puisse commencer. C'est là une première opération qui s'accomplit, suivant les États, en trois, cinq ou six jours.
Les États, qui ont ce qu'on appelle des formations de montagne, ont une mobilisation plus longue; ceux qui peuvent se contenter des chemins de fer et des automobiles complètent leur mobilisation plus rapidement. Le Ier corps d'armée, celui d'Athènes, et le IIe, de Patras, ayant une force de 90.000 hommes, avaient été mobilisés; les hommes s'étaient rendus à leurs régiments,
avaient reçu leur équipement et leurs armes; les bêtes, les camions des citoyens avaient été réquisitionnés, et pourtant les deux corps d'armée demeuraient à leurs sièges. A quoi bon cette mobilisation? A supposer, c'est-à-dire, que nos gouvernants neutratralistes devaient sortir de la neutralité, six jours ne leur suffisaient-ils pas pour mobiliser le Ier et le IIe corps d'armée? Pourquoi leur mobilisation n'avait-elle pas été suivie de leur concentration stratégique? Un retard de quelques heures, au début de la guerre, a certes souvent une grande importance, car il donne à l'adversaire l'initiative de l'attaque. Mais ici, il ne s'agissait point de cela; il ne s'agissait pas de régler, par la mobilisation grecque, la question de savoir laquelle serait l'armée défensive et laquelle l'armée offensive. Il existait déjà sur nos frontières deux armées, l'une en face de l'autre, l'armée anglo-française et l'armée bulgaro-germanique ; quant à nous, nous pouvions mobiliser, sans nous préoccuper de notre couverture qui était complète. Pourquoi donc, leur demandais-je, maintenez-vous la mobilisation du Ier et du IP corps d'armée? Pas de réponse ! Je leur disais encore : « Vous n'avez pas encore appelé les classes de 1910 et de 1916. Pourquoi ces classes ne sont-elles pas appelées? Elles vont vous donner 5o.ooo hommes, et vous pourrez libérer dix ou peut-être douze classes des plus anciennes. »
Je leur disais encore : « Que n'appelez-vous pas les classes des hommes non-exercés de la Nouvelle-Grèce, pour remplacer par elles d'autres classes, de façon à pouvoir tenir mobilisées les plus jeunes classes seulement? » Pas de réponse. Pas de justification.
G. Popp. — On ne donnait pas de réponse non plus aux questions qu'on leur posait à la Chambre.