XLI. — La politique pratiquée était une politique allemande
Messieurs, ce ne fut qu'après la fin de la mobilisation qu'ils se sont crus obliges de nous dire à quoi ils Font employée, car il fallait qu'en rentrant chez eux les hommes démobilisés pussent en donner une justification. Ecoutez ce que leur presse écrivait (Il lit) :
«■ (Les partisans de l'opposition), ne pouvant pas connaître, y est-il dit, quels étaient les buts politiques sérieux et très nationaux auxquels servait la mobilisation, croyaient, dans l'étroitesse de leurs conceptions, que celle-ci n'avait pour mission que de servir une politique de parti. Ils ne pouvaient pas entrevoir que, dans la politique actuelle de la Grèce, le maintien du peuple grec sous les armes tendait à V obtention d'autres objectifs purement helléniques et aathentiquement nationaux. »
Telle était une des réponses. En voici une autre (Il
lit) : « En démobilisant, la Grèce reprend sa vie régulière (!) et normale. Les motifs de la mobilisation n'existent plus, le but, pour lequel la politique en vigueur a maintenu la mobilisation, ayanl été obtenu. » Quel but?
Un député. — Celui de Gounaris.
E. Venizélos. — Certes. Et plus loin (Il lit) : « En démobilisant, la Grèce prend soin d'elle-même et arrange ses affaires domestiques. Elle se recueille. » Hélas ! quel recueillement ! Troisième réponse (Il lit) : « Et pour ce qui est de cette question, le Gouvernement grec, qui est obligé de se taire pour le bien des intérêts mêmes de la nation, n'était tenu à donner à personne des explications, pourquoi il maintenait la mobilisation. » A personne. Pas même au peuple. Telles étaient leurs conceptions constitutionnelles : Sic volo sic jubeo.
Voilà les réponses qui furent données, Messieurs, chaque fois que le régime des « vieillards » cherchait à expliquer les buts de la mobilisation. Mais, Messieurs, puisqu'ils maintenaient la mobilisation, que ne l'ontils pas au moins utilisée pour obtenir quelque chose? J'ai déjà expliqué précédemment quelles compensations ils auraient pu obtenir des Allemands. Mais si, pour ne pas mettre ce» derniers dans une position difficile, ils n'ont même pas pensé à demander ces compensations, pourquoi, au moins, puisque la question de l'Hellénisme de Turquie était arrivée à un point aigu, ne se sont-ils pas tournés vers l'empereur d'Allemagne pour lui dire : « Savez-vous qu'à la fin des fins nous avons atteint les bornes de la complaisance ? » Que n'ont-ils songé au moins à la protection de l'Hellénisme de la Macédoine orientale? Car vous avez, Messieurs, devant vous, la preuve, puisée dans les documents officiels qui furent déposés à la Chambre, de ce que l'initiative des persécutions de l'Hellénisme en Asie-Mineure
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS 95
est purement allemande. Pourquoi donc, puisqu'ils maintenaient la mobilisation, qui donnait plus d'autorité à leur voix, n'exigeaient-ils pas, au moins, que nos malheureux compatriotes fussent épargnés? Pourquoi donnaient-ils tout et pourquoi n'ont-ils jamais rien reçu ni même demandé comme compensation? Pourquoi, sinon parce qu'ils pratiquaient une politique allemande ?
De cette politique allemande, nous avons encore, Messieurs, d'autres preuves. Aux Anglo-Français nous avons permis, au début, de pénétrer en territoire serbe par la vallée du Vardar, et nous y avons mis une telle insistance que, lorsque les Anglais ont demandé à utiliser le chemin de fer Salonique-Dédéagatch pour envoyer des renforts à leurs troupes de Doïran, on a prétendu que ce chemin de fer, ne suivant pas la vallée du Vardar, ne saurait être utilisé dans ce but ; les troupes devraient être envoyées par les chemins de fer orientaux qui, cela s'entend, étaient consacrés aux services des Français. Vingt-quatre heures se sont ainsi passées pendant lesquelles les troupes anglaises de Doïran restaient sans renforts, jusqu'à ce que l'étatmajor cédât et permit que les renforts fussent aussi transportés par le chemin de fer de la Jonction. Puisqu'on agissait de la sorte envers les Anglo-Français, pourquoi n'a-t-on pas au moins stipulé que l'invasion éventuelle des Germano-Bulgares se ferait également par la vallée du Vardar, de façon à garantir la Macédoine orientale et occidentale contre l'invasion et à éviter que toute la Macédoine devint un théâtre de guerre? Pourquoi? Mais parce qu'ils pratiquaient la politique allemande !
Mais nous avons encore une preuve, Messieurs, de ce qu'ils pratiquaient une politique qui n'était pas neutraliste, mais qui était une politique allemande, une poli-
tique d'étrangers. Lorsqu'il s'agissait du transport de l'armée serbe, de Corfou, où elle avait été reconstituée, en Macédoine, vous vous rappelez avec quelle résistance on s'est opposé à son passage par voie de terre. On a voulu rendre son transfert non seulement plus long mais aussi plus dangereux. Sur ce point aussi on pratiqua de la politique allemande. Et comme les intérêts allemands exigeaient que les Serbes ne fussent pas transportés par voie de terre, en utilisant notre réseau de chemins de fer, on n'a pas permis ce transport. Le Gouvernement des « vieillards » n'a pas pensé qu'après la honte que nous avait value la violation de nos obligations d'alliance, qu'après la haine qu'il était naturel que l'âme de nos alliés sentit contre nous, nous avions un suprême intérêt à profiter de l'occasion présentée pour offrir un petit service à l'héroïque nation alliée, et pour combler autant que possible la distance qui nous séparait d'elle. Non seulement ils ne l'ont point voulu, mais encore nous avons cherché à rendre plus profond le gouffre qui s'interposait en ce moment entre cette nation amie et la Grèce.