XLII. — La livraison du fort de Rupel
Cela se passait en avril; peu après, au mois de mai, Rupel était livré. Or, vous ne devez pas oublier, Messieurs, que les Anglo-Français avaient fait sauter, plusieurs mois auparavant, le pont de DemirHissar; ils avaient ainsi manifesté nettement et d'une manière absolument certaine, au point de vue militaire, leur intention de n'opérer de ce côté-là la moindre opération militaire offensive. Les Allemands le savaient; l'occupation de Rupel par les Bulgares ne fut donc pas un acte défensif, mais un acte offensif. Je ne suis pas
DISCOURS DE M. E. VEMZÉLOS 97
certain de ce que j'avance, puisque je n'en ai pas la preuve, mais pourquoi, puisque je l'ai dans mon àme, ne vous le communiquerai-je pas? Je considère comme probable que l'initiative de la livraison de Rupel ait été une idée grecque, soi-disant grecque, que l'état-major* aurait lancée en vue d'équilibrer le renfort obtenu parles Anglo-Français par suite de l'arrivée des troupes serbes, par la livraison de Rupel aux Germano-Bulgares. Ceux-ci pourraient ainsi menacer les flancs du front anglo-français. Vous vous rappelez que, lorsqu'à cette époque l'opinion publique se révoltait et demandait « pourquoi avez-vous livré Rupel? », leur réponse était la suivante : « Que vouliez-vous que nous fissions? Les Allemands étaient décidés à avancer; nous avons ordonné de résister; certains coups de feu furent tirés: ils ont insisté, eux, à vouloir avancer; si nous avions insisté davantage, nous serions sortis de la neutralité, car l'Allemagne nous aurait déclaré la guerre et,, comme nous voulons une politique neutraliste, nous sommes obligés de subir l'occupation. »
Mais d'où résulte-t-il, Messieurs, que la livraison de Rupel fut exigée sous menace de guerre? A défaut même des documents officiels, grâce auxquels nous savons ce qui est arrivé, personne ne pourrait admettre que les Allemands et les Bulgares auraient poussé les choses jusqu'à une guerre pour obtenir Rupel, si nous leur avions dit : « Les forts que nous avons armés contre notre voisin, et dont le secret est gardé avec un tel culte que des officiers supérieurs, se rendant pour les visiter, n'y sont pas admis tant qu'ils ne sont pas invités à y servir, de peur qu'ils n'apprissent tout ce qui concerne leur mécanisme intérieur, — ces forts, nous ne les livrerons pas à ceux contre lesquels nous les avons justement construits. » Enfin, si, après avoir opposé une résistance réelle, ils s'étaient heurtés à l'in-
sistance des Allemands et si, effectivement, ils s'étaient trouvés devant un ultimatum allemand, ils auraient pu, au moins, ne reculer qu'à ce moment-là, en expliquant que, conformément à leur politique, ils ne pouvaient rien faire de plus. Mais la nature des événements ne donne aucune indication nous permettant de croire que, si nous leur avions refusé fermement de leur livrer Rupel, quitte à faire la guerre, les Allemands et les Bulgares auraient décidé d'obtenir quand même son occupation.