XLIII. — Les preuves de la trahison de Rupel
Mais nous tenons déjà des documents qui prouvent dune manière définitive comment les choses se sont passées. Nous avons la preuve qu'aucune pression préalable ne fut exercée, que M. Scouloudis n'a reçu qu'une lettre de M. de Mirbach, ministre d'Allemagne, et une autre de M. Passaroff, ministre de Bulgarie. Les ministres annonçaient que les leurs avaient besoin d'occuper Rupel et de pénétrer dans la vallée de la Strouma et affirmaient que cette invasion ne toucherait nullement les droits souverains de la Grèce, qui seraient respectés. Et M. Scouloudis, aussitôt cette communication reçue, s'empressa de répondre qu'il prenait acte des assurances qu'elle contenait, ce qui, en langage diplomatique veut dire : « Nous sommes d'accord. » Où est la pression? Où est la contrainte? Vous avez lu le télégramme de notre ministre à Berlin disant qu'aucune négociation préalable n'avait eu lieu et que, d'après lui, une avance dans la vallée de la Strouma était imminente, avec comme but l'occupation de Rupel.
Pourquoi avons-nous livré Rupel? Parce que nous
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pratiquions une politique allemande. Et pensez, Messieurs, quelle devait être dans l'esprit de l'Allemagne la confiance en notre servilité ou en notre complète soumission aux intérêts allemands, pour que cette avance se fût décidée, sans la moindre crainte qu'elle ne pût créer des complications. On avait persuadé les Allemands que le peuple grec accepterait tout désormais, et qu'on l'avait livré, les pieds et les poings liés, à l'Allemagne et à ses alliés.
Mais, encore à l'heure qu'il est, je demande : si l'on ne pratiquait pas une politique purement allemande, mais simplement neutraliste, pourquoi lorsqu'on nous a réclamé Rupel, n'a-t-on pas exigé que l'occupation se fit par des troupes allemandes et non pas bulgares ? Pourquoi n'a-t-on pas obtenu en plus l'engagement que rien de ce qui concerne l'intérieur de Rupel ne serait communiqué aux Bulgares? Ni les « sauveurs », ni l' état-major, ni le roi n'ont-ils donc pas cru devoir offrir au moins ce ménagement à la susceptibilité de l'opinion grecque? Pourquoi? La réponse est bien simple. Parce que, s'ils exigeaient quoi que ce soit de pareil, l'Allemagne serait obligée d'immobiliser pour l'occupation de Rupel deux compagnies ou un bataillon de troupes allemandes. Et ils n'ont pas formulé une pareille exigence, parce qu'ils ne voulaient rien faire qui pût gêner l'Allemagne.
Mais pourquoi, du moins, dans sa réponse à M. de Mirbach, le chef des « vieillards », après avoir déclaré qu'il n'avait pas d'objection contre l'occupation de Rupel, ne demandait-il pas, au moins, comme compensation — du moment que Rupel est la clef de la Macédoine orientale — l'assurance que les Bulgares n'entreraient pas en Macédoine orientale? Pourquoi ni lui ni les autres n'y ont-ils pas pensé? Quelle explication en trouverez-vous? Vous me direz peut-être : même si une
pareille promesse avait été donnée, serait-elle tenue? Quant à moi, je n'y aurais certes pas accordé une grande importance. Mais je demande : pourquoi, l'esprit des « vieillards », de l'état-major et de l'ex-roi — si tous ces hommes pensaient comme des Grecs — ne fut-il même pas effleuré par une pareille pensée? Parce qu'ils pratiquaient une politique allemande et non une politique neutraliste grecque.
D. Pazis. — M. Georges Zoras, sous-gouverneur de Demir-Hissar, en Macédoine orientale, m'a informé que M. Gounaris télégraphiait le 3o mars : « Ne vous inquiétez pas de l'occupation. La livraison de Rupel aux Germano-Bulgares fut définitivement décidée et toute avance des Anglo-Français est rendue impossible ». Et sur l'autre question : Les métropolites de Demir-Hissar, de Drama et de Sérès, perdant tout espoir en le gouvernement des « vieillards », ont protesté en commun auprès de Sa Majesté. Et la réponse de Gounaris fut que la population de Macédoine ne devait pas s'inquiéter, le Gouvernement ayant pris toutes les mesures nécessaires et les Germano-Bulgares ne venant pas en tant qu'ennemis de l'Hellénisme.
XLIV. — Les mensonges du gouvernement Scouloudis sur la trahison de Rupel
E. Venizélos. — Mais la livraison de Rupel ne doit pas, Messieurs, être examinée seulement de ce point de vue ; elle ne prouve pas seulement de la façon la plus évidente que ces hommes étaient prêts à tout sacrifier à la politique purement allemande, à la condition d'apporter quelque profit ou de s'abstenir de
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porter le moindre préjudice aux intérêts allemands. Cette affaire offre encore un tableau d'abaissement national tel que celui qui étudie les documents du Livre blanc se sent emparé d'une honte nationale. Vous voyez le président du Gouvernement grec se présenter devant la Chambre pour mentir de la façon la plus effrontée. Il décrit la manière dont l'occupation a eu lieu et rapporte que c'était là une surprise militaire. Des ordres de résistance auraient été donnes ; le fort aurait résisté, mais les envahisseurs auraient insisté : que vouliez-vous que nous fissions, puisque nous ne voulions pas aboutir à la guerre contre l'Allemagne? « Le Gouvernement, dit M. Scouloudis dans ses déclarations à la Chambre, se trouvant dans une pareille situation, a constaté la résolution des envahisseurs d'occuper le fort ; il a vu encore que la continuation de la résistance armée pouvait d'un moment à l'autre se transformer en un eonllil général et aboutir à la sortie de la grèce de la neutralité. Ne voulant pas abandonner cette politique, il a ordonné, par l'organe du ministère de la guerre, qu'on cessât toute résistance et qu'on déclarât au commandant allemand qu'en présence de l'invasion générale de l'armée allemande dans le défilé de Demir-Hissar, où se trouve le fort, la garnison était obligée de se retirer. » Et il poursuit, plus loin : « Ainsi se fit l'occupation des défilés de Rupel. Cet exposé rend manifeste le mal fondé des bruits multiples qu'on mit en circulation à dessein pour calomnier la Grèce, l'accusant d'avoir pratiqué une politique de mauvaise foi à l'égard des intérêts de l'Entente et de partialité en faveur de ses adversaires ». Et plus loin : « Les bruits malveillants selon lesquels le service de l'état-major ou quelque autre service aurait établi un accord préalable avec les Germano-Bulgares en vue de livrer Rupel, ces bruits ne méritent ni démenti ni
même une simple réponse. Aucun service, ni celui de l'état-major ni un autre, n'opère de son propre chef; ils agissent, tous, sous les ordres et la responsabilité du Gouvernement », — du Gouvernement allemand, a-t-il seulement négligé d'ajouter.
Vous me direz : oui, mais le Gouvernement des « vieillards » devait dissimuler l'acte honteux qu'il avait commis en stipulant la livraison de Rupel. Il n'était pas opportun de le dire aux étrangers, car cela eût tendu les rapports, déjà sufffsamment tendus par les soins du président des « vieillards ». Mais je demande : Pourquoi en ce cas, le Gouvernement des « vieillards » n'a-t-il pas considéré qu'il était possible d'ajourner pour quelques jours les travaux de la Chambre, afin qu'il ne se trouvât pas dans la nécessité de dire devant la Chambre ces mensonges éhontés ?
G. Popp. — Au contraire, le Gouvernement demandait la discussion. Et quant à moi, ayant l'intuition que dans cette affaire il y avait quelque chose de tragique au ooint de vue national, j'ai prié ce soir-là, de celte même place, le Gouvernement de prononcer la clôture le soir même. Un des membres de ce Gouvernement m'a déclaré que le débat devait se prolonger le plus longtemps possible, pour que le peuple grec fût complètement éclairé. Je dois ajouter en même temps, puisque ce soir nous nous confessons tous, que M. le premier ministre, sachant que j'allais parler, que je me réservais de parler après le Gouvernement et que je l'attaquerais au sujet de cet événement, sans que j'eusse les éléments nécessaires, mais placé au point de vue purement national, m'a prié, au nom de la patrie, et pour le bien des intérêts nationaux, de ne pas prendre part aux débats. Le Gouvernement assumait l'engagement de ne pas répondre à tout ce qui, sur un ton modéré, serait formulé contre lui et notamment contre M. Gounaris, par
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quelques orateurs de la Chambre et, particulièrement, par l'honorable député d'Arcadie (M. Dimitrakopoulos), qui n'assiste pas actuellement aux séances. J'ai cru de mon devoir de ne pas participer au débat et, en même temps, le Gouvernement n'a pas répondu aux critiques. La vérité, c'est que, comme il est prouvé parle récit que vous avez fait jusqu'ici, la réponse destinée à éclairer le peuple grec est donnée en ce moment seulement. (Applaudissements. )
E. Venizélos. — Je demande, donc, pourquoi n'interrompait-on pas les travaux de la Chambre, pour que le Gouvernement ne se trouvât pas dans la nécessité de dire ces mensonges éhonlés?
XLV. — Après la trahison et le mensonge, l'hypocrisie inutile
L'abaissement national devint encore plus complet, par suite de certains autres agissements du président des « vieillards ». Celui-ci proteste contre ces complices eux-mêmes, il s'adresse aux légations de Berlin, de Vienne et de Sofia, avec lesquelles il s'était entendu sur la livraison, et écrit (Il lit) : '« Cette invasion du territoire grec est contraire à l'accord intervenu entre les autorités militaires germano-bulgares et les nôtres, en vertu duquel leurs troupes, dégagées de l'obligation de respecter la zone neutre établie par la mobilisation, pouvaient s'avancer jusqu'à la ligne frontière, mais sans la dépasser. En présence de l'émotion provoquée par l'invasion, aussi bien parmi les populations des régions occupées qu'auprès de l'opinion publique de la Grèce tout entière, le Gouvernement royal doit adresser la protestation la plus énergique aussi bien au Gouvernement impérial allemand qu'à ceux de ses
alliés et insister pour que des ordres soient donnés en vue de la plus prompte évacuation du territoire grec occupé par les troupes allemandes et bulgares. Veuillez procéder sans retard à une démarche pressante, dans ce sens, auprès du Gouvernement auprès duquel aous rtes accrédité et m'en faire connaître d'urgence le résultat ».
A quoi bon ce document honteux? Quel devait être l'accueil fait à nos ministres par les ministres des affaires étrangères d'Allemagne, d'Autriche et de Bulgarie, puisque ces derniers savaient que tout avait été fait à la suite d'un accord? « Comment protestez-vous, ont-ils dû dire et même avec énergie, et comment demandez-vous que nous évacuions ces territoires? » L'explication n'en peut être que la suivante : il fallait communiquer au peuple grec qu'une protestation avait été faite; mais on ne s'est pas, au moins, borné à dire qu'on avait protesté, mais encore a-t-on commis cet acte honteux supplémentaire de s'adresser aux complices pour protester auprès d'eux. Et M. Scouloudis ne se contente pas seulement de cela, il s'adresse aussi à M. de Mirbach et à M. Passaroff, avec lesquels il avait échangé les documents et stipulé l'accord, et leur dit : Il lit) :
« Cette invasion subite du territoire grec par des forces importantes non seulement constitue une violation de la neutralité de la Grèce, mais, de plus, est contraire à l'accord intervenu entre nos autorités militaires et les autorités des armées allemande et bulgare, en vertu duquel les troupes des empires centraux, dégagées de l'obligation de respecter la zone neutre établie par la mobilisation, pouvaient s'avancer jusqu'à la ligne frontière grecque, mais sans la dépassser. » Il parle de troupes allemandes et bulgares ; ce n'est qu'une façon de s'exprimer, puisqu'il n'y avait qu'un
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seul officier allemand et que tout le reste n'était que des Bulgares (Il lit) : « En présence d'une pareille violation de la neutralité et de la vive émotion qu'elle a provoquée, aussi bien parmi les populations des régions occupées, qu'auprès de l'opinion publique de la Grèce tout entière, je dois adresser à Votre Excellence, avec la prière de la transmettre à son Gouvernement, la protestation la plus énergique du Gouvernement royal et insister afin que les troupes allemandes et bulgares évacuent au plus vite les territoires grecs qu'elles ont occupés 9. A ce document, M. Passaroff a répondu sur un ton protecteur : « Ne craignez rien : nous n'allons pas vous faire du mal ». Quant à M. de Mirbach, il a gardé un silence dédaigneux. Car un homme de sa dignité ne pouvait pas s'abaisser jusqu'à répondre au premier ministre de Grèce, alors que celui-ci mentait de la sorte et déshonorait ainsi sa fonction.