‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 32 sur 71 · XLVI. — La déchéance morale de la Grèce et l'Italie · texte numérisé non relu

XLVI. — La déchéance morale de la Grèce et l'Italie

En effet, Messieurs, jamais Etat ne s'est abaissé au degré d'avilissement où le Gouvernement des « vieillards » avait jeté l'Etat grec. (Applaudissements.) Lisez le Livre blanc pour voir quelle était l'impression produite dans les capitales des Etats de l'Entente. Mais permettez-moi de vous lire un télégramme de M. Coromilas (ministre à Rome), consigné dans ce Livre, pour en déduire certaines conclusions (Il lit) :

« De Rome, 3o mai 1916.

« J'ai vu certaines personnalités depuis le jour où les télégrammes de Grèce et de Sofia ont annoncé l'invasion de notre territoire par les Bulgares, qui, tam-

bours battants occupèrent nos gares et nos villages, en suivant pas à pas nos soldats qui se retiraient, eux. sans résistance. L'impression produite ici est lamentable. On se rappelle la déclaration que nous avons faite autrefois et suivant laquelle nous ne permettrions jamais à notre ennemi héréditaire, de qui nous ne pouvons attendre que des malheurs et des catastrophes, de traverser nos frontières et de fouler, en conquérant, le territoire de la Grèce. Or, nombreux sont ceux qui se demandent quelle valeur ont nos assurances. Et les Italiens sont prêts à croire qu aussi bien en Macédoine qiien Epire, nous allons reculer devant les Bulgares, accompagnés ou non d'Autrichiens, et qu'il est préférable de ne pas nous prendre en considération, aussi bien nous, que nos promesses trompeuses et nos garanties fantaisistes. La Bulgarie, ayant à sa tête un feld-maréchal allemand qui est son propre roi, a envahi la Grèce sous des auspices auxquels elle n'eût jamais osé rêver. Elle ne partira jamais si nous n'avons pas la Jorce de la chasser nous-mêmes de notre territoire. Mais cette force, on ne l'entrevoit ni dans notre volonté ni dans notre armée. Si la Bulgarie est battue, elle le sera par d'autres que nous. Si elle est victorieuse, elle va planter de nouveau fermement son drapeau sur ces mêmes régions qu'elle a arrosées de sang grec par ses anciens massacres, et très trompeur est Vespoir qu'on Ven chasserait au profit de ceux qui n'auraient pas combattu. »

Je vous ai lu, Messieurs, le télégramme de M. Coromilas, car il se rapporte au renseignement suivant lequel la perte de l'Épire du Nord, survenue deux mois plus tard, était, elle aussi, la conséquence de la trahison de Rupel. Cette trahison une fois commise, il était naturel que l'Italie, se tournant vers les autres puissances, avec lesquelles avait été stipulée l'avance des

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troupes grecques dans l'Epire du Nord en même temps que le débarquement des troupes italiennes à Valona, eût réussi à les persuader qu'elle ne pouvait pas confier, dans ce secteur, la sécurité de ses troupes aux autorités grecques. Bien que j'ignore, certes, la correspondance échangée entre les puissances je ne doute cependant pas que c'est à ce moment-là que fut entamée l'action diplomatique qui a abouti à ce qu'on ne nous permit plus d'occuper l'Epire du Nord.

XLVÏI. — La suppression complète des libertés populaires

Mais ce ne fut pas la seule conséquence de la livraison de Rupel. Cet acte a eu pour conséquence immédiate la proclamation de la loi martiale en Macédoine par le général Sarrail, c'est-à-dire la suppression virtuelle de la souveraineté grecque. Mais le chef sinistre des « vieillards » n'a pas seulement supprimé de fait la souveraineté grecque en Macédoine ; il n'a pas seulement détruit l'occupation grecque dans l'Epire duNord. Avant d'être chassé honteusement par suite de la note du 21 juin, il avait réussi à ne rien laisser debout dans ce pays. Il avait réussi à supprimer toute liberté et aussi toute manifestation de l'opinion politique, sauf la presse. Vous connaissez tous le langage tenu à cette époque par la presse gouvernementale et par celle de la Cour. L'idée monarchique était déjà soutenue ouvertement et sans ambages. Les conférences des libéraux étaient interdites, contrairement à une disposition formelle de la Constitution ; et un grand parti politique, qui ne voulait pas entrer dans la Chambre, était empêché de rester en contact avec le peuple, fût-

ce par des conférences privées. Une terreur militariste avait été instituée. Vous vous souvenez des articles publiés par un immonde journal sous le titre : « Il faut être sincère », qui paraissaient avec l'approbation, ou du moins avec la tolérance du ministère de la guerre, sous prétexte qu'ils interprétaient les conceptions de l'armée. Écoutez ce qu'écrivait un autre journal nationaliste : (Il lit.)

e Depuis plus d'un an nous nous occupons à persuader les classes cultivées et les milieux politiques, qu'un nouveau facteur, inaperçu mais très réel, participe, depuis nos deux guerres, à la vie active de notre régime constitutionnel. C'est le iacteur militaire. Ce nouveau facteur n'a pas seulement donné une vitalité particulière au facteur royal, que M. Yenizélos a cherché à anéantir ou à serrer dans les langes étouffants de la Constitution, au milieu desquels on ne lui permet qu'un seul battement libre parmi 999 battements de vie passive et de servitude. Le facteur militaire a aussi créé dans notre pays une force morale, mais non moins réelle, qui est destinée à intervenir, pour ainsi dire automatiquement, chaque fois que les partis politiques semblent être impuissants à protéger ce pays et à V empêcher de se suicider au point de vue politique et gouvernemental. »

Mais la suppression de toute notion de liberté. Messieurs, fut si complète que, sous le Gouvernement des « vieillards » dans lequel le 'député de TAttique. en ce moment absent (M. Rhallys), était ministre de la justice, les messes des morts furent elles-mêmes prohibées. Écoutez ce qu'écrivait un des principaux journaux gouvernementaux à l'occasion d'un Requiem qui devait être célébré pour la mémoire des réfugiés de l' Asie-Mineure, massacrés lors des persécutions des Grecs en 1914- (Jl Ht) : « L'organisation d'un Requiem

pour la mémoire des victimes des massacres de V Asie- Mineure, faite par une Association qui ne représente pas les opinions de la population des réfugiés, tendait manifestement à une tentative, stupide certainement, de révolte contre le régime. » Un Requiem qui devait être célébré dans une église pour la mémoire des victimes des persécutions est une tentative de rébellion, pour la simple et unique raison qu'il rappelle l'extermination de nos compatriotes. (Il lit :) « Qu'une pareille tentative fût osée inconsciemment ou sciemment, il était en tout cas naturel qu'elle provoquât l'indignation légitime du peuple qui s'est rendu à l'église de Saint-Constantin pour partager la douleur patriotique de ses frères. L'exploitation de la religion elle-même et des lieux sacrés par les agents du parti venizéliste a provoqué la légitime colère du peuple athénien, qui aurait durement châtié les exploiteurs de la douleur patriotique, si la police n'avait pas pris à temps les mesures nécessaires. » Mais aussi la messe commemorative de la mort de Paléologue, qui est célébrée régulièrement depuis vingt ans si je ne me trompe, fut, cette année, considérée comme une tentative contre le régime, car elle nous aurait rappelé des heures et des lieux que nous avions désavoués.

Le monde commercial d'Athènes avait, par un mémoire adressé au chef des libéraux, déclaré qu'il continuait de l'entourer de la confiance dont il avait de tout temps fait montre à son égard. Le Gouvernement des « sauveurs »a organisé une contre-requête de la part des « commerçants », comme il les appelait, pour dire quoi? La requête était adressée au roi et disait (Il lit/ : « Seule la représentation de la nation par le roi, est authentiquement patriotique et dépourvue de tout calcul inspiré à des groupes ou à des individus par l'intérêt politique ou par l'intérêt de parti. »Et plus loin, on

lit des blasphèmes constitutionnels (Il lit) : « Audessus de toute loi et de tout régime nous plaçons, tous, l'intérêt du peuple, de la nation entière et de la patrie grecque, son salut et son avenir national, que nous confions aux mains habiles de notre grand roi, qui est le véritable père et le seul maître dans notre maison grecque. » Telles étaient les conceptions qu'ils formulaient, Messieurs, en premier lieu, pour que des responsabilités politiques fussent lâchement rejetées sur la couronne et, ensuite, pour encenser le roi reconnu comme le maître de notre maison. Un autre journal, parmi ceux qui interprétaient alors avec autorité les idées des « vieillards », expliquait, de son côté, pourquoi le roi n'est pas lié par le verdict populaire pour ce qui est de la politique applicable et écrivait (11 lit) : o Car l'opinion des peuples, quand il s'agit de teurs chefs politiques, ne se manifeste pas toujours dans des conditions garantissant son infaillibilité par rapport à l'objet de leur illusion politique; c'est comme si le peuple, qui à un certain moment de son histoire, — de même qu'il arrive à présent avec M. Yenizélos, — est en proie à une maladie, devrait représenter à jamais t'i/itérét général de la race à laquelle il appartient ; l'intérêt ne se confond pas seulement avec le présent, mais découle aussi de tout un passé et régit tout l'avenir de la race. »

XLVIII. — Les puissances interviennent en faveur des libertés du peuple

Vous voyez jusqu'où ces hommes s'abaissaient pour expliquer l'idée monarchique; ils soutenaient que nous, qui vivons pour un certain temps sur la terre grecque,

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ne pouvons pas prétendre représenter aussi la race. parce qu'il y a eu, avant nous, les morts et, parce qu'il y aura, après nous, ceux qui doivent naître sur cette même terre et parce que le représentant le plus autorisé de tous ceux-là, c'est le monarque, dut-il aller à l'encontre de l'âme de tout un peuple. La situation générale, Messieurs, qui avait été créée à cette époque avec les espions qui pullulaient, c'est bien la situation tyrannique dont Aristote a tracé un tableau merveilleux dans sa Politique. Et nous arrivons ainsi, Messieurs, à la note du 21 juin. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de m'attarder à la question internationale, qui fut soulevée de cette tribune. Les puissances qui ont fondé l'Etat grec, ont vraiment fait de lui un Etat indépendant ; mais elles ont pris soin d'ajouter, dans le premier document qui a suivi l'élection du roi Othon, qu'elles fondaient un Etat indépendant et monarchique, et dans le second document qui étendait leur garantie à l'élection du roi Georges, qu'elles le garantissent en tant qu'Etat monarchique, indépendant et constitutionnel. Cette garantie des puissances, Messieurs, a doté la Grèce de leur protection pour tout un siècle. Jamais, avant la présente circonstance, nous n'avons assisté à l'exercice complet des droits que cette garantie donnait aux puissances. Et comme il fut dit très justement par mon collègue, le ministre de l'intérieur, imaginez que les textes de ces traités n'existent pas, que ces puissances ne sont pas les puissances bienfaitrices et garantes de la Grèce ; supposez qu'elles poursuivent tout simplement cette grande guerre avec les buts auxquels elles tendent, qu'elles se trouvent sur notre territoire, qu'elles voient qu'un roi, exerçant le pouvoir en vertu d'une Constitution démocratique, se transforme en tyran, persécute une grande partie de son peuple, fait de lui un peuple d'esclaves, applique une politique

contre laquelle 1 opinion publique se révolte, ne prend pas en considération l'expression de la souveraineté populaire et le verdict des élections et prétend être responsable devant Dieu ; supposez cela et imaginez que les textes des traités n'existent pas : ces puissances n'auraient-elles pas dû chercher quand même à exercer leur influence bienfaisante en faveur de ceux qui luttent pour la liberté? Car, inspiré de l'étrange perversion des mentalités, qui a failli créer dans cet État deux Grèces, M. le député de l'Attique ÇSl. Rhallys) proteste ; il estime que l'intervention des puissances fut exercée à rencontre des libertés du peuple grec, avec qui les gouvernants, doivent, selon M. Rhallys, avoir le droit de faire tout ce que M. Scouloudis a fait, c'est-à-dire de supprimer toute liberté, toute pudeur et toute manifestation d'opinion, et de répondre, lorsqu'on leur fait remarquer qu'ils agissent mal : « Ah ! ne touchez pas à ma liberté ! »

Le Gouvernement des « vieillards », et notamment son chef, ont encore, paraît-il, conçu, à un moment donné, la pensée impie de résister aux puissances. Heureusement, le roi plus sage queux en cette circonstance, ne se laissa pas entraîner ni par le Gouvernement apparent, celui des « vieillards », ni par l'autre, le véritable. De ce dernier, je dois, d'ailleurs, excepter pour ce cas, le conseiller intime germano-grec, qui ne pouvait, certes, jamais suggérer une idée de résistance. C'est son opinion qui a prévalu, et la note a été acceptée.

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