‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 33 sur 71 · XLIX. — La connivence avec les Bulgares · texte numérisé non relu

XLIX. — La connivence avec les Bulgares

A M. Scouloudis succéda M. Zaïmis, mais le véritable Gouvernement fut toujours le même, celui qui

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nous a valu l'organisation des réservistes et qui a prolongé criminellement la mobilisation. Et le roi d'alors nous a offert un spectacle pénible : il a abaissé la couronne au niveau des associations des réservistes; à leurs télégrammes il répondait avec ostentation, comme, par exemple, à ce télégramme qui disait, d'une manière expressive, que les réservistes étaient prêts à tomber à ses cotés pour écraser ses ennemis, tant extérieurs qu'intérieurs. Mais, malgré toute cette organisation, Messieurs, et bien que le roi fût devenu le chef de la lutte électorale contre le parti des libéraux, tout faisait prévoir la défaite terrible du monarchisme dans les élections. On calculait que, sur les 146 députés que compte la Nouvelle-Grèce, le monarchisme ne gagnerait probablement pas un seul. Quant à la Vieille-Grèce, à Larissa, le monarchisme n'espérait pas, non plus, avoir le moindre succès; en Attique il ne pouvait pas espérer avoir la majorité; en Achaïe et en Élide de même. Je ne veux pas dire que le parti libéral y aurait fait réussir tous les candidats inscrits sur ses listes, mais il aurait gagné en Attique les trois quarts des sièges, et en Achaïe et en Élide la moitié au moins. Il n'aurait la majorité ni à Céphalonie, ni à Zante, ni dans les Cyclades; il aurait pu certainement remporter des succès en Arcadie et en Laconie et il aurait eu la majorité en Argolide et en Corinthie et en Phthiotide et en Phocide ; quant aux autres provinces, la lutte y aurait été poursuivie avec des chances égales. Dans de pareilles conditions, les élections auraient donné environ 200 libéraux contre 100 députés antilibéraux. Tel était le tableau qu'offrait à cette époque l'étude de la situation électorale en Grèce, et c'est alors que les Bulgares sont venus au secours. Ils envahirent la Macédoine orientale et occidentale, pour rendre en Macédoine les élections impossibles. Je n'ai ni la preuve, ni la sincère convic-

tion qu'ils aient été invités par les « sauveurs » et que ce soit pour cette raison qu'ils sont entrés ; mais le cours des choses était tel qu'on ne peut exclure le soupçon ou plutôt la probabilité, qu'il fut exprimé le désir, coïncidant avec l'intérêt militaire des Bulgares, que ceux-ci entrassent dans la Macédoine orientale et occidentale. Dissimulaient-ils seulement alors — les « sauveurs » — leur souhait et leur espoir de voir les Bulgares arriver jusqu'à Gozani et jusqu'à Larissa? Et pourquoi pas jusqu'à Athènes?

Mais si, Messieurs, je manque d'éléments pour prouver cette accusation; si je ne puis, non plus, établir avec conviction que ce furent nos adversaires qui invitèrent les Bulgares, j'ai cependant formulé déjà une accusation dont le bien-fondé fut démontré : à l'heure où ils ont stipulé la livraison de Rupel, ils n'ont pas insisté pour obtenir qu'au moins l'armée bulgare n'avancerait pas en Macédoine orientale. Et ce ne fut que plus tard, après l'invasion de la Macédoine, lorsque les Bulgares commencèrent leur cruautés, décrites, dans le Livre blaîic, dans le rapport du commandant en chef de la gendarmerie en Macédoine, et lorsque l'opinion publique a commencé de s'émouvoir, que ceux qui pratiquaient à Athènes la politique allemande se sont adressés à Berlin; ils demandèrent à être assistés, pour que les Bulgares n'entrassent pas au moins à Sérès, à Drama et à Cavalla, et pour atténuer ainsi, dans la mesure du possible, l'émotion de l'opinion publique. Et le G. Q. G. allemand a offert cette miette, en récompense de tous les services qu'on lui avait rendus à Athènes ; il a fait signer, par M. de Mirbach, un document affirmant que les troupes bulgares n'entreraient ni à Drama, ni à Cavalla, ni à Sérès, c'est-à-dire dans aucune des villes de la Macédoine orientale. Ce document, je ne l'ai pas vu: mon collègue, le ministre des

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affaires étrangères l'a vu; il est mentionné dans le registre du ministère des affaires étrangères, mais on ne peut le retrouver. Je ne pense pas que sa disparition ait eu un mobile frauduleux ; on ne peut formuler de soupçon à ce sujet; il existe, du reste, dans le registre, un résumé de son contenu et mention en est faite aussi dans un document ultérieur, consigné dans le Livre blanc. Ces promesses ont été données: M. Zaïmis, avec la naïveté que je lui reproche, s'est empressé de se fonder sur elles ; il a déconseillé aux habitants de Cavalla d'enlever les stocks de tabac, d'une valeur évaluée à des millions, qu'ils y avaient laissés, parce qu'on leur avait dit que nous ne courions aucun danger, garantis comme nous étions par les assurances les plus solennelles ; la sécurité que nous donnaient ces assurances a pourtant vécu ce que vivent les roses. Et ce qui est caractéristique, Messieurs, dans le cas présent, c'est que, lorsque nous avons protesté auprès de l'Allemagne, pour la violation de sa promesse écrite qui était si catégorique, on nous a donné l'étonnante réponse que voici {Il lit) :

« Le comte von Mirbach Hartt à M. Al. Zaïmis. ' Monsieur le Président,

« Me référant à la communication que M. Caradja a bien voulu me faire, en votre nom, mardi dernier, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence que la situation dans le district de Cavalla s'est modifiée depuis , par le fait que les troupes grecques ont livré aux Bulgares, de par leur propre volonté, les forts et les batteries dont il s'agit. »

C'est là, Messieurs, un document qui constitue un nouveau soufflet porté à la crédulité des « sauveurs » et qui montre la valeur des promesses allemandes. Alors que nous nous plaignons qu'on ait laissé les Bulgares

entrer, contrairement à des promesses écrites, on nous répond : « Vous n'avez pas le droit de vous plaindre; ils ne sont pas entrés de force : vous vous êtes livrés vous-mêmes. » Et je ne puis pas dire, à ce sujet, que réellement nous nous soyons livrés nous-mêmes ; nous nous sommes livrés parce que, confiants dans les promesses données, nous avons laissé les Bulgares nous encercler et nous tenir à leur merci. Il y a donc ici un eas de mépris de promesses écrites, une nouvelle manifestation de la théorie des « chiffons de papier » , — théorie qui est appliquée chaque fois que les intérêts de l'Allemagne, qui doivent être au-dessus de tout, sont contraires aux promesses données.

L. — La livraison de Cavalla. La capture des troupes grecques

Mais en parlant de la livraison de Cavalla et du matériel de guerre considérable qui s'y est trouvé, j'ai à formuler un nouveau chef d'accusation, que, j'espère, la commission parlementaire d'enquête, qui s'occupe de rédiger le projet de réquisitoire, ne négligera pas non plus. Nous avons démobilisé, sans avoir depuis le commencement voulu conserver une mobilisation partielle et sans avoir même tenté de voir s'il nous était possible de garder une mobilisation partielle à la suite de la note du 21 juin; nous savions pourtant que notre ennemi héréditaire était mobilisé, non plus déjà devant nos frontières, mais en deçà de nos frontières. Pourquoi, dans ces conditions, les officiers de l'état-major ne voulaient-ils pas consacrer quelque temps à leurs véritables fonctions, pour suggérer au ministre de la guerre et au Gouvernement que, du moment que nous

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retirions nos troupes de cette région-frontière, nous ne pouvions pas y abandonner du matériel de guerre à la merci d'un ennemi mobilisé et dont l'armée était sur le pied de guerre? Comment cette pensée élémentaire n'est-elle pas venue dans l'esprit des officiers de l'étatmajor et du ministre de la guerre?

Nous avons ainsi perdu, Messieurs, pour ne pas mentionner le reste, le cinquième de notre matériel de mobilisation; sur plus d'un point, pour ce qui est de l'artillerie, la proportion est même beaucoup plus grande; en plus, nous avons perdu un grand nombre., ou plutôt la totalité presque de nos pièces lourdes, que nous y avions concentrées pour l'armement des forts de Cavalla.

Mais, si l'aveuglement des hommes responsables a permis que ce matériel de guerre tombât entre les mains de notre ennemi héréditaire, cependant, ditesmoi, je vous prie, comment les responsables de cette politique criminelle sont-ils parvenus à ce que notre armée, à ce que tout un corps d'armée fût capturé et transporté en Allemagne? De quel droit les Allemands ontils capturé, ont-ils gardé prisonnier un corps d'armée grec, lequel, pressé par l'armée bulgare qui encerclait la ville, a demandé leur protection? Étions-nous leurs ennemis? Nous trouvions-nous en guerre avec eux,, pour nous laisser capturer? Rien que ceci, après les services étonnants qui lui avaient été offerts, peut expliquer le légitime mépris que l'Etat militariste ressentait envers l'Etat des « sauveurs ».

Mais quelle fut l'attitude des gouvernants d'alors en présence de cette violation des règles les plus élémentaires du droit des gens et de l'humanité commise par l'armée du kaiser contre les soldats du feldmaréchal allemand, qui avait tout fait pour servir son beau-frère, en sacrifiant les intérêts grecs ?

Lï. — Constantin approuve la capture du corps d'armée grec

Messieurs, il n'y a, ni dans les archives du ministère des affaires étrangères ni dans celles du ministère de la guerre, la moindre trace de protestation qu'on ait osé formuler contre cette étrange capture d'un corps d'armée grec. Il n'y a pas de trace de démarche par laquelle on ait cherché à nous faire restituer nos troupes capturées. Notre matériel de guerre avait été pris par les Bulgares et il aurait fallu être des imbéciles pour demander à Ferdinand qu'il le restituât. Mais notre armée, nos 8.000 hommes, qui avaient été transportés en Allemagne soi-disant pour recevoir l'hospitalité mais en fait pour être retenus prisonniers à Gœrlitz, pourquoi le Gouvernement des « Sauveurs » n'a-t-il pas agi pour obtenir leur mise en liberté ? Et pourquoi le souverain grec ou plutôt celui qui était alors roi des Hellènes et feld-maréchal allemand, ne s'est-il pas adressé au kaiser, son beau-frère, pour qu'il lui rendit ses troupes? Que ne lui disait-il pas : « Suis-je en guerre avec vous? N'ai-je pas servi les intérêts allemands? Pourquoi gardez-vous mes troupes prisonnières? » Je crois qu'il y a là une des pages les plus noires de l'histoire de ces deux dernières années. Ces hommes n'ont pas protesté contre cette capture de nos troupes contraire à toute loi, parce qu'ils se réjouissaient d'assister à la perte de la Grèce. Ils auraient souhaité, eux, que d'autres troupes grecques fussent encore capturées, pour être certains, comme je l'ai dit, que, quelle que fût la tournure que prendraient les événements, la Grèce serait désarmée et incapable de se défendre et de nuire aux intérêts allemands. Avant de tourner cette page

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sombre, je me permettrai de vous lire, ce qu'écrivait à cette date un des organes du Gouvernement, pour vous prouver combien efficace avait été tout le travail, destiné à détruire le moral d'une partie du peuple grec ; c'était au lendemain de l'invasion des Bulgares en Macédoine orientale et de l'exode des populations vers la Macédoine occidentale, au lendemain de ces événements que décrit si tragiquement le rapport du commandant en chef de la gendarmerie de Macédoine, publié dans le Livre blanc. Voici ce qu'écrivait un des organes du Gouvernement :

« Tout phénomène tragique a aussi son côté comique. Il en est de même avec l'invasion germano-bulgare en Macédoine. Devant l'étranger envahisseur, on voit sortant de tous côtés et, fous de terreur, fuyant vers Salonique, tous les espions, tous les dénonciateurs, tous les négociants improvisés, bref toutes les canailles venizélistes, qui, parasites du Q. G. français, s'étaient répandus de Salonique dans tous les sens, pour opprimer et tyranniser les populations macédoniennes. Leur fuite, fantastique tant elle est rapide, constitue, parait-il, un spectacle du plus haut comique. »

Tel était le tableau tracé des Grecs de la Macédoine orientale et occidentale, fuyant devant l'invasion des Bulgares !

Les Bulgares eux-mêmes, [Messieurs, n'avaient jamais qualifié la fuite analogue des populations en 1918, de « spectacle du plus haut comique » ; ils en avaient euxmêmes parlé comme de quelque chose de tragique. Mais les Bulgaro-Grecs d'Athènes furent corrompus par la tyrannie, au point de qualifier de « spectacle du plus haut comique » la fuite de ces populations. Et ils ont appelé ceux qui fuyaient, des « canailles » parce qu'ils n'appartenaient pas à leur parti politique.

Plusieurs députés. — Interrompons pour cinq minutes.

Le Président. — La séance est interrompue pour cinq minutes.

{Après V interruption.)

Le Président. — La séance est reprise. (Il est i heure du matin.) M. E. Venizélos a la parole.

E. Venizélos. — Messieurs les députés. Permettezmoi de rectifier sur un point ce que je viens de dire. Le ministre des affaires étrangères d'alors, M. Carapanos, du cabinet Calogéropoulos, a fait une démarche auprès du Gouvernement allemand en vue de la restitution des troupes que nous avions livrées. Le Gouvernement allemand a répondu qu'il considère ces troupes comme « internées ». Vous savez que, lorsqu'en temps de guerre l'armée d'un des Etats belligérants pénètre sur le territoire d'un État neutre, celui-ci a le devoir de l'interner. M. Carapanos a donc répliqué que la réponse allemande était étrange, car il savait jusqu'ici que c'est l'armée belligérante qui est retenue et « internée » par un Etat neutre et non une année neutre par un Etat belligérant. La chose en est restée là. Ce qui demeure obscur, c'est comment le feld-maréchal allemand qui était en même temps roi des Hellènes, n'a pas réussi, s'adressant directement à l'empereur allemand, à obtenir la mise en liberté des troupes grecques. Et nous arrivons à la sortie de la Roumanie de la neutralité.

A. Carapanos. — M. le président, je vous prie.

Le Président. — M. Carapanos a la parole.

A. Carapanos. — Je sais qu'à ce sujet il n'y avait pas de réponse précise, et que les négociations se sont

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poursuivies avec le Gouvernement allemand qui n'a pas refusé la restitution, mais sous certaines conditions.

N. Politis. (Ministre des affaires étrangères.) — Mon souvenir, non plus, n'est pas net, à ce sujet.

LU. — Après l'intervention de la Roumanie

E. Venizélos. — Le résultat fut que les troupes ne sont pas rentrées et qu'après le départ de votre Gouvernement, le Gouvernement Lambros n'a fait aucune démarche à ce sujet.

Ainsi, nous voici arrivés à la sortie de la Roumanie de la neutralité. Vous vous rappelez tous que les officiers de l'état-major, c'est-à-dire le véritable Gouvernement, disaient que quand la Roumanie déciderait de sortir de la neutralité, alors, nous en sortirions nous aussi. Pourtant l'événement a prouvé que, même après l'intervention de la Roumanie, nous n'entendions nullement, nous autres, suivre son exemple parce que nous avions donné la promesse formelle que nous n'interviendrions jamais. Je me suis alors adressé à M. Zaïmis ; je lui ai déclaré qu'à la suite de l'intervention roumaine, qui lève jusqu'au dernier argument de l'étatmajor, sans parler pi de l'invasion des Bulgares en Macédoine, ni de la capture de nos troupes, ni de la violation de la promesse écrite de l'Allemagne d'après laquelle les Bulgares n'entreraient pas à Sérès, à Drama et à Cavalla, — je considérais levées les conditions qui m'empêchaient jusqu'alors d'assumer la lutte contre le despotisme. J'ai donc fait savoir à M. Zaïmis que je l'autorisais à communiquer au roi que si, même dans ces conditions, il maintenait sa politique, je serais,

moi, résolu non pas à assumer une lutte intérieure, une lutte intestine, mais à diviser l'Etat et à demander à être suivi par la partie du peuple, disposée à affronter les sacrifices nécessaires pour éluder les dangers créés par la politique allemande. M. Zaïmis en a parlé au roi et comme, l'invasion des Bulgares, notamment à Cavalla, et l'intervention delà Roumanie, avaient causé une vive impression, le roi a cru, les premiers jours, qu'il serait bon de gagner un peu de temps. C'est pourquoi il a permis finalement à M. Zaïmis, non dès le début mais quatre ou cinq jours plus tard, de me communiquer sa décision d'intervenir et l'autorisation donnée à M. Zaïmis d'entamer des négociations avec les puissances de l'Entente sur les conditions de l'intervention. Au début, il a cherché à se retrancher derrière les élections, qu'il voulait alors effectuer, pour gagner deux mois. Ceci fut mis de côté ; il était impossible de faire des élections, les Bulgares étant en Macédoine. M. Zaïmis fut donc autorisé à entamer les négociations nécessaires et à me tenir au courant, non certes en ma qualité de chef de la majorité, que le roi ne me reconnaissait pas, mais en tant que chef d'un grand parti dont il devait enfin appliquer la politique. Peu de jours s'étaient écoulés ; l'élan patriotique de certains officiers, en Macédoine, guidés par le cœur et par le patriotisme mais non par la raison politique, venait de les pousser à se livrer prématurément au mouvement de Salonique ; un des résultats de ce mouvement avait été que toute la XI division, qui tenait garnison à Salonique, ne voulut pas participer au mouvement ; les officiers de cette division, rentrés à Athènes s'étaient présentés au roi; tous ces événements avaient fait supposer au roi que l'émotion de lopinion publique était passagère et qu'il n'existait aucune raison pour changer de politique; il a donc

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décidé de violer la promesse déjà donnée, par l'entremise de M. Zaïmis, et de reprendre son ancienne politique. M. Zaïmis fut, ainsi, éloigné et le cabinet préside par M. Calogéropoulos fut formé. Je savais que ce cabinet arrivait avec le programme de poursuivre, si possible, les pourparlers avec les puissances de l'Entente en vue de la sortie de la Grèce de la neutralité. Mais je savais encore, d'une manière déjà certaine, que M. Calogéropoulos tomberait lui aussi victime du véritable Gouvernement et qu'il ne servirait qu'à apporter un peu de variété dans nos affaires, tandis qu'en fait aucun changement ne serait apporté à la politique de la Grèce. C'est alors que je décidai de devenir révolutionnaire.

LUI. — Comment M. Venizélos se décida à organiser le mouvement national

Je n'ai pas besoin de vous analyser, Messieurs, la lutte longue et agitée qui s'est livrée dans mon âme avant que je n'eusse pris la décision de redevenir révolutionnaire et de prendre la direction du mouvement. La faiblesse humaine, dont personne d'entre nous n'est affranchi, puisque le Fils de l'Homme, se trouvant devant la croix s'en est vu lui-même rempli, — la faiblesse humaine me poussait à d'autres réflexions : je pensais que j'avais accompli tout mon devoir ; que j'avais fait tout ce qui était possible pour sauver l'Etat de la catastrophe, sans sortir des lois en vigueur; plus encore : j'avais le sentiment d'avoir offert au pays certains services dépassant la moyenne des services que chaque citoyen est tenu à offrir à sa patrie; j'avais,

par conséquent, l'idée que je pouvais m'en contenter, puisque la politique de mes adversaires menait les choses jusqu'aux solutions que j'avais justement prévues. D'autre part, en dehors de cette faiblesse humaine, j'avais encore d'autres motifs pour hésiter. Je n'en étais pas à mon coup d'essai — mes précédents sont si nombreux, que j'en ai oublié le numéro d'ordre (Applaudissements pj^olongés); — je savais donc combien dangereuse est une révolution et combien constant est le danger qu'elle ne dégénère en anarchie, et qu'au milieu de cette anarchie les buts de la révolution ne sombrent. J'ai pensé encore à mon Age, qui n'est plus l'âge habituellement propice aux luttes révolutionnaires. J'étais enfin effrayé par les résultats de l'empoisonnement que la propagande allemande avait causé dans l'àme d'une partie du peuple, et j'arrivais à cette conclusion naturelle : « Je peux considérer, me disais-je, que mon devoir était de faire tout ce qui s'imposait sans sortir de la loi et que; dans ces conditions, je n'ai pas à aller encore plus loin, à supprimer les lois existantes, à abolir l'ordre en vigueur, pour pourvoir à la création d'un ordre nouveau, grâce auquel je pourrais prendre soin d'affronter la catastrophe imminente. »

Un jour, Messieurs, j'ai reçu la visite d'un de mes collègues actuels, qui est un des grands ouvriers de la Grèce économique, de la Grèce maritime. C'était un des hommes qui venaient me voir le plus souvent pour me pousser à l'action. Sans avoir l'air d'y attacher une importance extraordinaire, il me raconta une conversation que lui avait tenue, tout à l'heure, son coiffeur, qui était, semble-t-il, ardemment venizéliste. Il lui avait dit : « Monsieur Embirikos, nous autres gens simples, nous pensons, qu'en dehors du roi, Venizélos lui-même a une grande responsabilité ». Et à la question de

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M. Embirikos en quoi est responsable Venizélos qui proteste, qui cric, qui se déchire, le coiffeur lui répond : « Mais Venizélos nous dit que nous marchons à la catastrophe. Eh bien ! puisque nous allons à la catastrophe, pourquoi ne pas l'empêcher? » Et M. Embirikos de lui dire : « Et pourquoi n'essayez-vous pas de l'empêcher? » — « Comment pouvons-nous le faire? lui réplique le coiffeur ; tant que Venizélos existé, nous ne pouvons pas. Car chacun pense que, pour que Venizélos, qui voit mieux les choses, reste tranquille, cela veut dire que rien ne peut être fait. Tandis que, si Venizélos n'était pas là, alors, nous autres, le peuple, nous aviserions aux moyens de sauver le pays de la catastrophe. »

Cet entretien ne parait pas, Messieurs, avoir une grande importance. Et cependant, je suis obligé de vous avouer qu'il n'a pas été sans me troubler profondément. Aussitôt mon collègue parti, je me suis dit que le coiffeur parlait avec justesse et que je devais mettre un terme à mes hésitations; je devais remplir mon devoir jusqu'au bout et devenir révolutionnaire, car il se pouvait que mon sentiment contraire n'eût que des mobiles purement égoïstes. Je me disais : « Toi, qui as recueilli de tes nombreuses luttes et de tes nombreux succès un capital extraordinaire, tu ne veux pas le risquer et tu juges préférable de rester tranquille, en attendant que les choses prouvent que tu avais raison ; tu aurais ainsi la satisfaction morale d'avoir prévu les choses, mais tu oublies que tu laisserais jusqu'au bout se consommer le mal que, peut-être, sinon certainement, tu pourrais empêcher et qu'en tout cas, tu as le devoir d'essayer d'empêcher. » (Applaudissement*.)

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