LIX. — Les résultats de la politique gréco=allemande
La politique allemande qui fut appliquée, dans le but exclusif de servir les intérêts allemands, a toléré et la perte de la Macédoine orientale et celle de l'Epire du Nord. Mais elle n'a pas réussi, d'autre part, à éviter au moins au pays les malheurs de la guerre. Ceux qui la
pratiquaient savaient qu'en permettant le débarquement des Anglo-Français à Salonique. et en n'accourant pas au secours des Serbes, ils transporteraient le théâtre de la guerre dans l'intérieur du territoire macédonien; et ils l'ont toléré sans même essayer de l'éviter, car tout effort dans ce sens nuirait aux intérêts allemands.
Si cette politique n'avait pas été appliquée et si l'on avait suivi la nôtre, non seulement l'ennemi n'aurait jamais envahi notre territoire, même si nous n'avions pas battu Les Bulgares, mais nous aurions encore occupé et la Macédoine orientale et l'Epirc du Nord et aussi l' île de Chypre, qui nous fut offerte; plus encore : dans l'hypothèse impossible oii les empires centraux auraient été victorieux, la Grèce se serait présentée an Congrès de paix avec son territoire inviolé, agrandi même par l'annexion de Chypre, et avec, comme défenseurs, cinq grandes Puissances, auxquelles une sixième s'est jointe depuis.
La politique contraire. Messieurs, n'a pas le droit de s'appeler conservatrice; ce fut simplement une politique de renonciation et d'abandon de tout intérêt politique et de tout idéal national.
Elle aurait pu, à la rigueur, s'appeler politique conservatrice si, tout en trahissant le traité d'alliance avec la Serbie, elle avait pris soin d'observer en tout cas, envers notre alliée, une neutralité très bienveillante et d'assurer au moins tout ce qui avait été l'objet de mes multiples suggestions, c'est-à-dire l'inviolabilité du territoire national, le non-agrandissement excessif de la Bulgarie, l'échange des populations, le salut de l'Hellénisme de l'Asie- Mineure, de Thrace et de Macédoine, la sauvegarde de notre flotte commerciale et la garantie de notre intégrité territoriale pour une période de dix ans après la guerre. Et personne, Messieurs, ne
DISCOURS DE M. E. VENIZÉLOS 139
peul soutenir que tout cela était inaccessible, puisque la Grèce avait, au début, entre ses mains une mobilisation générale qu'elle aurait pu au moins utiliser pour obtenir ces succès. Moi, Messieurs, cette politique dùt-elle être suivie, j'en aurais été quand même le véhément accusateur: l'idée que la Grèce se déshonorerait, en violant ses engagements, m'aurait toujours révolté et je saurais qu'il serait créé, pour la Grèce, une place inférieure vis-à-vis de la Bulgarie. Mais j'aurais, en tout cas, reconnu avoir devant moi une politique conservatrice. Je répéterai, cependant, Messieurs : cette politique, dite conservatrice, qu'at-elle conservé et que n'a-t-elle au contraire abandonné? La mobilisation qui dura dix mois; l'invasion des Bulgares en Macédoine orientale ; la dévastation de la Macédoine grecque ; la capture d'un corps d'armée, tout cela n'équivaut-il pas à une guerre malheureuse? L'anéantissement de l'Hellénisme de l' Asie-Mineure et de l'Hellénisme de la Macédoine orientale n'équivaut-il pas, en lui-même, à une seconde guerre malheureuse? L'avilissement enfin de tout sentiment généreux, l'inspiration de la peur et de la lâcheté, l'instigation de l'idée que non seulement un nouvel agrandissement de 1 Etat était inutile et dangereux, mais qu'aussi l'agrandissement obtenu déjà à la suite des guerres balkaniques était préjudiciable et que peu importerait de le perdre, pourvu que l'œuvre de l'odieux adversaire fût ainsi démontrée non viable, tout cela encore, n'équivaut-il pas à une troisième guerre malheureuse? Etait-elle donc conservatrice et pacifique, cette politique qui, suivie par les e sauveurs », a entraîné les infortunes de trois guerres malheureuses, et laisse encore une guerre en suspens, la guerre contre la Bulgarie agrandie, ce duel où la Grèce devait être définitivement écrasée?
Ils n'ont donc pas pratiqué, je le dis encore une fois, une politique conservatrice; ils ont pratiqué une politique allemande, pour ne recueillir que le mépris de ceux-là mêmes qu'ils servaient. Ils ont, de plus, perdu la Macédoine orientale et l'Epire du Nord; ils n'ont pas accepté l'île de Chypre ; ils sont restés, sans amis, sans alliés, en dehors du Congrès de paix de demain, où tous les peuples des Balkans seront présents, et où la Serbie aurait pu, invoquant la violation de notre traité d'alliance comme une des raisons de sa catastrophe, obtenir des compensations à notre détriment,
Bref, ils ont recueilli par leur politique dite conservatrice des ruines militaires, des ruines morales, des ruines politiques, pour nous exposer demain, plus sûrement, au coup que définitivement nous eût porté la Bulgarie démesurément agrandie.
Tels étaient, Messieurs, les résultats de la politique des « sauveurs ». Or, ces résultats, le parti libéral et son chef ne pouvaient les tolérer. Ce furent ces résultats qui ont fait de nous des révolutionnaires; et ce furent eux qui nous ont poussés à créer un second Etat et à constituer une nouvelle armée nationale. Par cet Etat et par cette armée nous avons obtenu l'abolition du despotisme et avons réussi à imposer notre politique, que le peuple avait approuvée à plus d'une reprise, non seulement directement par son verdict du i3 juin, mais encore par les votes de ses représentants légitimes.