I. — Un espoir déçu
N. Politis. — Messieurs les députés, en déposant, il y a une semaine, le Livre blanc, j'exprimais le vœu que tous ceux qui ont été trompés et qui, de ce fait, ont soutenu le régime criminel aboli reconnaîtraient leur faute ou leur erreur, et ne voudraient pas être compris parmi ceux qui porteront à jamais la responsabilité de la catastrophe nationale dont nous fûmes menacés. Je regrette, Messieurs les députés, de constater que jusqu'à présent mon espoir fut déçu. Nombreux sont ceux qui pouvaient parler et avaient le droit de désavouer l'ancien régime dont ils ne partagent pas les responsabilités; cependant, bien qu'ayant parlé longuement, ils n'ont pas saisi l'occasion de rejeter de leurs épaules le poids de a responsabilité morale. J'ai particulièrement éprouvé ce regret, en écoutant avec grande attention le discours de l'honorable député d'Etolie et d'Acarnanie (M. Stratos), sur les deux sujets principaux qui ont trait à la politique extérieure de la Grèce : à savoir, l'orientation générale
de la politique étrangère et le traité d'alliance grécoserbe.
Son discours peut malheureusement être regardé comme une approbation du régime aboli. Peut-être — je souhaite de me tromper — mon impression est-elle fausse et ne correspond-elle pas au sentiment intime de l'orateur. Je prie néanmoins la Chambre de me permettre de l'occuper pour quelques minutes : je veux réfuter, sur ces deux questions, les arguments de l'honorable député d'Etolie et d'Acarnanie et contribuer ainsi, dans la mesure de mes moyens, à éclairer l'opinion publique sur les questions vitales qui absorbent actuellement l'attention de la Chambre.
L'honorable député d'Etolie et d'Acarnanie fut de tout temps partisan de l'action nationale. Il a rapporté qu'après l'intervention de la Roumanie, en septembre dernier, il s'est prononcé pour l'intervention de la Grèce. Je suis en mesure de certifier l'extrême chaleur qu'il a mise effectivement à soutenir cette politique ; cette politique fut alors adoptée par M. Calogéropoulos, aussitôt devenu président du Conseil; elle avait été suggérée avec une réelle vigueur patriotique par le ministre des affaires étrangères d'alors, M. A. Carapanos, l'honorable député d'Arta. Mais l'honorable député d'Etolie et d'Acarnanie n'a fait aucune mention des causes qui, en dépit de toutes ses exhortations et de tous ses conseils, ont empêché la réalisation de cette politique, bien que, selon son propre aveu, son adoption fût une nécessité impérieuse aussi bien pour les intérêts nationaux que pour la tranquillité intérieure du pays. Il n'a pas dit où se trouvait l'obstacle, à cause duquel cette politique ne fut pas appliquée et qui a motivé la démission du cabinet Calogéropoulos. Cette politique a-t-elle rencontré des objections capables de détruire ses convictions? Et si de pareilles objections
ont été formulées, pourquoi n'a-t-il pas pris soin d'éclairer l'opinion publique, suivant son devoir de chef reconnu d'un groupe politique ?
II. — L'Entente a proposé officieusement à la Grèce d'intervenir (mars 1915)
Mais il y eut un autre cas où M. le député d'Etolie et d'Acarnanie avait une bien meilleure occasion de manifester son opinion et de réaliser sa politique. Il faisait partie du Gouvernement constitué le 10 mars 1910. Son autorité au sein du cabinet était grande, parce qu'il connaissait les questions et qull suivait avec un intérêt particulier les affaires étrangères. Dans ces conditions, il a eu, plus d'une fois, l'occasion d'agir. Il n'a fait cependant la moindre mention de tout ce qui s'est alors passé : il n'a fait qu'une seule allusion, en disant que, sur la suggestion d'un haut persoimage, le Gouvernement Gounaris a proposé l'intervention de la Grèce, mais que ce projet n'a pas été réalisé., les puissances de l'Entente ayant refusé de garantir l'intégrité territoriale de la Grèce.
Stratos. — Ces propositions furent portées par un haut personnage, sur la suggestion d'un membre du Gouvernement français.
Politis. — Je n'avais pas le droit de le dire. Mais cette période de notre histoire mérite d'être examinée avec plus d'attention, car l'évolution des événements a commencé, à cette date, de révéler l'influence du Gouvernement occulte, cette même tendance qui, pour le malheur de notre patrie, devait, plus tard, se développer et ia mener au bord de l'abîme. J'attendais que l'honorable député d'Etolie et d'Acarnanie eût le courage
politique de ne point se borner à faire le procès des puissances de l'Entente, pour les fautes incontestables, diplomatiques à la fois et militaires, qu'elles ont commises et que l'opinion publique d'Angleterre et le Gouvernement britannique ont reconnues avec la sincérité que les distingue. J'attendais, dis-je, qu'il eût le courage politique de révéler l'action infernale poursuivie par les conseillers secrets pour contrecarrer l'œuvre de la diplomatie grecque et faire échouer toute politique nationale. Une pareille révélation eût, certes, exigé de la part de M. le député un réel courage politique, car on lui aurait immédiatement posé la question, ou plutôt on l'aurait placé devant le dilemme suivant : « Comment, vous, l'homme politique clairvoyant que vous êtes, ne vous ètes-vous pas aperçu de ces sombres machinations ? Ou bien, vous en étant aperçu, comment avez-vous admis de continuer à porter, dans ces conditions, la charge du pouvoir ? »
Cependant, pour que le débat soit sincère, il faut, aujourd'hui, éclairer complètement l'opinion publique. Je crois de mon devoir de communiquer à la Chambre ce que vous n'avez pas communiqué et de faire les révélations que vous n'avez pas faites.