‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 42 sur 71 · III. — La politique du cabinet Gounaris = Zographos · texte numérisé non relu

III. — La politique du cabinet Gounaris = Zographos

Je rappelle que le Gouvernement qui a succédé au cabinet Venizélos n'avait pas de programme et a adopté les grandes lignes du programme des libéraux. Le nouveau Gouvernement s'est empressé d'annoncer au bout du monde et notamment aux puissances de l'Entente, qu'« il suivrait la politique déjà inaugurée » ; « qu'il n'avait nullement l'intention de s'éloigner de la ligne

de conduite dictée par les sentiments séculaires du pays, par les liens qui l'unissent aux puissances protectrices et par ses intérêts vitaux » ; qu'il avait « pleine conscience de la communauté d'intérêts rattachant les deux nations amies et alliées » et qu'il « était toujours fidèlement attaché au traité d'alliance entre la Grèce et la Serbie ». Tel était le programme du cabinet formé le 10 mars. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 mars, le ministre des affaires étrangères, M. Zographos, se livrait, avec sincérité et conviction, — il faut l'avouer, — à sa première démarche, afin de dissiper tous les doutes sur les sentiments très amicaux du Gouvernement à l'égard des puissances protectrices.

« Nous sommes informés, a-t-il dit aux trois ministres des puissances, que vos Gouvernements seraient disposés à s'entendre avec la Grèce en vue d'une coopération. Le Gouvernement est prêt à donner un témoignage des sentiments d'amitié et de sympathie qui animent le pays vis-à-vis des puissances protectrices. Il est, en conséquence, disposé à coopérer avec elles, dans des conditions politiques et militaires assurant l'intégrité territoriale et la défense des droits de l'Hellénisme, si cette coopération pourrait présenter de l'utilité. Il y eut jusqu'ici deux obstacles, — ajoutait le ministre, et l'on voit que le Gouvernement voulait se justifier de n'avoir pas encore réalisé la politique interventionniste. — L'un de ces obstacles, c'est le danger bulgare. Tant que la Bulgarie ne se range pas aux côtés de l'Entente, la Grèce ne peut pas combattre, de peur d'être attaquée par elle. L'autre obstacle, c'est le danger encouru par l'Hellénisme de l'Asie-Mineure. Si la Grèce intervenait contre la Turquie, elle aurait à craindre l'extermination de ces populations helléniques. »

La coopération du Gouvernement était par conséquent subordonnée à l'annihilation du danger bulgare qui serait obtenue par l'intervention simultanée de la Bulgarie. En communiquant cet entretien au ministre de Grèce à Paris, M. Zographos le chargeait d'exprimer au Gouvernement français « l'espoir que cette démarche, inspirée par les sentiments les plus amicaux serait appréciée et regardée comme un nouveau témoignage de la profonde affection et de la respectueuse reconnaissance de la Grèce envers la France, qui aux yeux de tout Grec, symbolise la justice et la liberté »

L'intervention criminelle de M. Streit

Cependant, le souhait du ministre des affaires étrangères se heurta aux résolutions déjà prises par le Gouvernement occulte ; celui-ci pouvait sans crainte permettre au ministre de formuler des propositions irréalisables; il défiait le danger auquel des démarches non sincères exposaient l'honneur de la nation *n voulez-vous les preuves? Les voici : L'état-major savait que la condition à laquelle le Gouvernement subordonnait la sortie de la neutralité était irréalisable, la Bulgarie s'étant déjà mise d'accord avec l'Allemagne. Nouveau témoignage : Le conseiller secret de la couronne s'était déjà fermement prononcé en laveur de la neutralité permanente.

Il développa sa pensée, entourée d'arguments sophistiques, dans un mémoire dont je possède la copie et dont la lecture vous éclairera. Mais je vais vous épargner la fatigue de l'entendre tout entier : il est trop long. Le conseiller secret y examine les divers cas d in-

tervention ou de maintien de la neutralité, de coopération avec l'un ou avec l'autre groupement et arrive à la conclusion suivante...

Plusieurs députés. — C'est Strcit.

Xiros. — Vous ne vous adressez pas seulement aux personnes qui sont ici présentes et qui savent de qui vous parlez, mais aussi au reste du peuple grec. Il peut, par conséquent, y avoir confusion, et des personnes qui ne le méritent pas peuvent être injustement soupçonnées.

Vellianitis. — Y a-t-il un poste ofliciel de conseiller secret de la couronne ?

Politis. — Non.

Stratos. — Quelle est la date du mémoire?

Politis. — Il est daté du 26 mars.

Stratos. — Je vous assure que j'ignore complètement ce document.

Politis. — Permettez-moi de profiter de cette interruption pour ajouter le renseignement suivant : l'attitude conservée par les personnes des coulisses vis-à-vis des ministres différait suivant les conceptions, la psychologie et la clairvoyance de chacun.

Le mémoire nous éclaire non seulement sur l'étal psychologique dans lequel se trouvaient les gouvernants du pays, mais aussi sur la mesquinerie avec laquelle ils envisageaient les questions nationales. Je n'exagérerai pas en disant que le lecteur du mémoire s'arrête et se demande si vraiment il s'agit d'un mémoire concernant une affaire nationale ou si ce n'est que le budget d'une épicerie de province. Le mémoire est divisé en Doit et en Avoir. D'un côté sont rapportés les profits que nous pourrions retirer en nous rangeant avec l'un des groupements ; de l'autre les pertes que

nous subirions en nous rangeant avec l'autre. Le conseiller secret aboutissait à la conclusion suivante :

« L'hypothèse du maintien simultané de la neutralité bulgare et grecque n'est vraiment profitable que dans une certaine mesure seulement et ne saurait l'être d'une façon certaine que tant que l'issue de la guerre reste indécise. L'hypothèse de notre neutralité maintenue alors que la Bulgarie interviendrait, nous offre des avantages pour tous les cas, mais comporte aussi le danger d'un accroissement démesuré des forces de la Bulgarie, au cas où le groupement, avec lequel elle collabore, serait victorieux. Mais le danger de l'agrandissement de la Bulgarie devient plus redoutable encore au cas où elle coopérerait avec les puissances centrales, où celles-ci seraient victorieuses et où nous nous trouverions dans le camp adverse. Enfin le danger de l'accroissement disproportionné des forces de la Bulgarie par rapport à nos possessions européennes existerait, même si nous coopérions avec elle aussi bien qu'avec l'Entente et si cette dernière était victorieuse. J'hésite donc à regarder comme profitable à la Grèce l'intervention bulgare n'importe comment elle se produirait. »

Le conseiller secret ignorait peut-être, contrairement à l'état-major, que la Bulgarie avait lié son sort à celui des puissances centrales, ou, du moins, il jugeait inutile que M. Zographos le sût. C'est pourquoi on discutait l'hypothèse où la Bulgarie resterait neutre. On devait présenter les choses à M. Zographos de façon que la neutralité lui semblât être la meilleure politique que la Grèce put suivre.

Plusieurs députés. — Déposez le document.

Politis. — Puisque vous en exprimez le désir, nous le déposerons.

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