VI. — La perfidie de Pétat«major
Ce qui jusqu'à ce jour, disait le document, a empêché la Grèce de réaliser son désir, en sortant de la neutralité, c'est le danger bulgare. Nous avons jusqu'ici pensé que, pour annihiler ce danger, l'intervention simultanée de la Bulgarie était nécessaire. Mais puisque cette condition est irréalisable, nous vous proposons autre chose : de coopérer avec vous contre la Turquie en mettant en ligne toutes nos forces de terre et de mer, à deux conditions : i° que la guerre ait pour objectif final la dissolution de l'empire ottoman; 20 que le secteur où les forces grecques agiraient soit dans la Turquie d'Europe. Ces conditions une fois acceptées, on conclurait un double accord : un accord politique établissant en détail les compensations territoriales, politiques et économiques, et un accord militaire qui serait établi par les soins des états-majors. • Je répète que cette proposition, et notamment les formules employées dans ce document, avaient été l'objet de longues délibérations et discussions. Le texte avait été soumis à l'approbation du roi et de l'état-major à deux ou trois reprises. Mais, trois jours s'étaient à peine passés, lorsque le chef de l'état-major s'empressa de me rendre visite pour m'exprimer les inquiétudes qu'il éprouvait : la rédaction du document ne lui paraissait pas suffisamment claire, le passage surtout où
nous déterminions le secteur éventuel des opération, grecques. Le document portait, -je viens de le dire -~ que le secteur grec ne serait pas placé en dehors de la Turquie d'Europe. « Mais, suivant le chef de L'étatmajor, les côtes de la Turquie d'Europe sont encore assez longues, puisqu'elles s'étendent de la frontière bulgare jusqu'aux Dardanelles. Nous ne pouvons pas agir en dehors de la Turquie d'Europe. Pour ce qui est de la Turquie d'Europe nous devons préciser. Il serait préférable de placer le secteur grec plus vers l'ouest. » Il arrêta là ses explications; j'ai immédiatement compris qu'au fond il craignait que la proposition du Gouvernement en date du 14 avril ne fût acceptée.
M. Zographos eut la même impression lorsqu'il prit connaissance, le lendemain, des pensées du chef de 1 état-major. Et il me souvient, — je dois le dire à l'honneur de M. Zographos, — qu'une scène très violente eut lieu entre lui et le général Dousmanis en présence de M. Gounaris, premier ministre, et de moi. M. Zographos s'est écrié : * Vous voulez donc de nouveau nous tromper? »
Le ministre des affaires étrangères n'avait pas malheureusement assez de force de caractère pour s'imposer. Il s'est soumis et a accepté d'adresser le 20 avril un document complémentaire d'ordre militaire, destiné à mieux expliquer aux puissances la proposition qui leur était faite et à les éclairer sur le plan militaire, a Pour effectuer — disait ce nouveau document — une opération sérieuse contre la Turquie, on a besoin d'une force militaire égale à celle que ia Turquie et la Bulgarie réunies pourraient mettre en ligne, car nous ignorons ce que la Bulgarie fera au dernier moment ; il est possible qu'elle coopère avec la Turquie et que nous ayons à affronter les deux armées réunies. » Et quelles seraient les forces que la Turquie et la
Bulgarie pourraient réunir? Elles furent évaluées à 44o-ooo combattants, c'est-à-dire à 760.000 hommes. La Grèce ne devant donner que 3oo.ooo hommes au plus, les alliés devraient participer à la lutte commune avec 400.000 hommes.
Mais ce n'était pas tout : on éclairait les puissances sur un autre point aussi, en spécifiant le secteur grec. « Il est impossible, était-il dit, de faire une opération sérieuse entre Enos et les Dardanelles; nous, du moins, nous ne la tenterons pas. Si vous voulez, tentezla et, en cas de succès, nous pourrons nous y rendre nous aussi ! Le secteur grec doit être placé à l'ouest d'Enos. »
Ceci paraît étrange à première vue, mais devient compréhensible quand on y pense. En comparant notamment le premier document au second, on se rend compte de l'arrière-pensée de l'état-major. Elle était la suivante : « Nous marcherions à travers la Bulgarie pour combattre la Turquie. » La Bulgarie étant encore, aux yeux des puissances qui persistaient dans leur erreur, une amie éventuelle, la condition était irréalisable. C'était le raisonnement qui avait inspiré la première démarche. Ainsi, ou bien les puissances accepteraient, notre proposition et, en ce cas, nous utiliserions leurs troupes pour écraser la Bulgarie ; ou bien, ce qui était plus probable, elles ne l'accepteraient pas et le projet du Gouvernement échouerait. Le plan était cousu d'un trop gros fil pour qu'il passât inaperçu.
Xiros. — Le Conseil des ministres en avait-il connaissance?
Politis. — Certainement. La solution la plus probable était donc, selon l'état-major, que les puissances trouveraient les conditions des deux documents trop nombreuses et inacceptables.
VII, — « Intervenez, sans conditions! »
En effet, aucune réponse ne fut donnée à la proposition. Et ce qui fut pis encore, c'est que depuis ce jour on a commencé à comprendre qu'il arrivait quelque chose de grave en Grèce et qu'on avait à y affronter un élément de mauvaise foi. Les représentants du Gouvernement et le haut personnage, dont a parlé l'honorable député d'Etolic et d'Acarnanie, ne cessaient de montrer au Gouvernement qu'il s'était exposé à un grand danger; qu'il devait prendre garde et qu'il ne devait pas jouer avec l'honneur et avec l'estime dont le pays était encore entouré à l'étranger. « Faites attention, — disait un télégramme du 29 avril — que la conception militaire n'ait le dessus sur la conception politique; nous le paierons cher, en compromettant les intérêts vitaux de la nation. 9
Nakos. — Qui parlait ainsi?
Politis. — Le haut personnage auquel M. le député d'Etolie et d'Acarnanie fait allusion. En attendant, M. Zographos insistait, en dépit des obstacles qui devenaient de plus en plus nombreux. Il voulait sauver la Grèce et l'écarter de la voie où elle s'engageait. Le Ier mai le Gouvernement décida de formuler de nouvelles propositions. Le savant projet de l'état-major n'ayant pas été accepté, notre armée tiendrait en respect la Bulgarie, alors que la ilotte, qui restait disponible, serait offerte contre la Turquie. Mais l'occasion s'éloignait bien vite. Les représentants de la Grèce à l'étranger disaient : « Prenez garde! Jusqu'ici on recherchait la participation de la Grèce et on lui offrait des compensations; désormais, pour en obtenir, c'est la
Grèce qui devra offrir son concours. Si elle tarde encore, elle se trouvera matériellement et moralement isolée, sans amis et privée des sympathies des puissances qui ont la maîtrise des mers. » On a sondé les puissances, pour que le Gouvernement grec ne fût pas exposé à ce que la nouvelle démarche qu'il ferait restât encore sans réponse.
On demanda d'avance aux puissances si elles seraient disposées à accepter une pareille proposition. La réponse fut la suivante : « Oui, mais sans conditions, Nous n'avons plus aucune confiance en vous, mais vous devez en avoir en nous. Venez, si vous voulez, combattre avec nous et, après la victoire nous ferons notre possible pour les intérêts grecs. »
Un député. — Il s'agissait toujours de la flotte?
Politis. — Oui. . . « Ne pouvez- vous pas au moins nous dire, avons-nous demandé, ce que nous pourrions obtenir? » Et l'on nous a répondu, à voix basse: « Votre part est encore disponible. Nous l'avons mise de côté. Elle est intacte. Mais ne discutez plus. » Les puissances avaient déjà conçu le projet, qui échoua comme vous savez, d'induire en tentation la Bulgarie en lui offrant divers territoires, serbes et grecs, pour qu'elle acceptât de prendre part à la guerre. Et nos amis, nos représentants à l'étranger, disaient sans cesse : « Dépêchez-vous; fiez-vous aux puissances; ne formulez plus de conditions; et soyez certains que notre part est garantie. »
M. Zographos était sur le point d'accepter, lorsqu'à la dernière minute, on lui imposa un télégramme qui chargeait le ministre de Grèce à Paris de dire : « Nous acceptons de faire la proposition sans poser des conditions, mais nous désirons savoir, du moins officieusement : toutes les conditions formulées dans notre note du 14 avril, sont-elles sous-entendues? » Et les gouvernements étrangers de répondre : « Doutez-vous
de notre parole? Craignez-vous que nous ne vous trompions? N'avez-vous pas coniiance? » Et l'une des puissances nous a suggéré officieusement la formule de la proposition qui pourrait être acceptée.
La question en est restée là. M. Zographos n'a jamais pu envoyer cette note. On ne le lui a point permis. Les jours se passaient, et de nombreux télégrammes arrivaient de l'étranger, dont plusieurs étaient adressés personnellement au roi déchu. On y faisait appel, en des ternies émouvants, à son patriotisme et à son dévouement à la nation. Je voudrais vous demander la permission de vous en lire quelques-uns.
Plusieurs députés. — Nous vous en prions.
Politis. — Le prince Georges télégraphiait : « Je supplie le Gouvernement royal d'entrer sans discuter dans l'alliance, car j'ai acquis la pleine conviction que nous n'avons plus de temps à perdre. En entrant dans l'alliance, nous avons tout à gagner. En restant hors d'elle, nous avons tout à perdre. »
Autre dépêche, du même : « Je vous supplie à genoux, de toute mon âme et de toutes mes forces, au nom des intérêts de la nation, dont les destinées ne dépendent plus que de vous. En avant, au nom de Dieu. Si vous ne vous y décidez pas, ce sera le suicide de la nation. »
Autre dépêche : « Le manque de confiance, dont nous faisons preuve, indispose de plus en plus les puissances à notre égard. Les puissances disent que le roi empêche de nouveau la Grèce d'agir et que, dans ces conditions, elles se trouvent en présence d'un Étal non constitutionnel. Elles se demandent si elles pourront négocier désormais avec un pays gouverné d'une manière absolutiste. » Cette dépèche se terminait par ces mots : « Je vous supplie de nouveau, de toute mon âme, de toute la force du dévouement que j'ai envers
vous et envers la patrie, dont les intérêts sont les vôtres, de mettre un terme à cette situation pleine de dangers et grosse de conséquences terribles. Croyezmoi. Vous n'avez plus un instant à perdre, si vous voulez sauver la Grèce de tous ces dangers. »
Autre dépêche : « Les gouvernements regarderont comme une offense particulière toute demande de garantie autre que celle indiquée dans la formule qui fut suggérée. On me disait hier : « Vous pouvez vous « adresser de la sorte à la Turquie, mais des puisce sances telles que la France, l'Angleterre et la Russie « peuvent être crues sur parole. » Je crains donc beaucoup que la Grèce ne sacrifie elle-même k la Bulgarie ses intérêts et ceux de l'Hellénisme. Je remercierai alors Dieu de ne pas être compris parmi ceux qui porteront, devant l'histoire grecque, cette lourde responsabilité. »