I. — La politique extérieure de la Grèce
E. Répoulis. — Je ne vais pas m'occuper, Messieurs les députés, de l'interprétation des textes diplomatiques qui se rapportent à la question de la politique étrangère. Je ne vais pas m'occuper, non plus, des longues théories constitutionnelles émises en ce qui concerne la question de la politique intérieure. Si le Gouvernement voyait la nécessité d'expliquer à la Chambre les affaires extérieures, la parole appartiendrait à l'honorable ministre des affaires étrangères. Et c'est à M. le président du Conseil qu'est dévolue la tache de couronner le débat, en disant ce que lui seul peut dire. D'ailleurs, la vérité résulte d'une manière si flagrante des textes déposés aussi bien que des discours prononcés déjà, que ces textes et ces discours suffisent pour éclairer le monde sur le crime national qui fut perpétré. Egalement flagrante est la manière dont l'autre crime national, qui fut commis contre le libre régime du pays, résulte des événements de ces trois dernières années. Mais les preuves de l'infamie accomplie ne se trouvent pas seulement dans les docu-
ments que la Chambre a sous les yeux. La voie oh l'on poussait la nation à s'engager au point de vue de sa politique extérieure, la voie du crime national avait déjà été tracée, par ceux qui avaient établi ce plan, dès la déclaration de la guerre, ou plutôt bien avant même cette guerre. Car avant même que la guerre eût éclaté, s'étaient manifestées toutes les tendances par lesquelles on voulait pousser la Grèce vers l'Allemagne.
Ceci est vraiment étrange. L'Allemagne ne songeait pas encore à faire la guerre. Elle ne s'apercevait pas encore, en conséquence, du besoin qu'elle pouvait avoir de la Grèce. Elle avait au contraire, comme alliés dans les Balkans, les ennemis de la Grèce, aux intérêts desquels elle évitait de toucher. Elle nous tenait encore un langage sincère et déclarait à la Grèce que sa place n'était pas à côté d'elle. Et cependant cette lumière non plus n'a nullement contribué à assagir ceux qui voulaient l'asservissement de la Grèce à la politique allemande.
Le Gouvernement allemand avait été sondé, pour la première fois, à l'insu du Gouvernement, du temps où circulaient, à travers les Cours européennes, les missions spéciales grecques chargées de communiquer l'avènement au trône du nouveau roi. Aussitôt que cette démarche parvint à la connaissance du Gouvernement, son président a fait ce qu'il devait faire auprès de la couronne : il protesta contre la très audacieuse démarche faite à l'insu du Gouvernement par l'envoyé extraordinaire qui avait pour mission d'aller à Berlin. Sa pensée politique et son souci des intérêts nationaux le poussèrent, cependant, à déclarer, sans hésiter, à la couronne que celle-ci pourrait sonder le terrain pour s'enquérir sur les dispositions de l'Allemagne au sujet des possibilités qu'il y aurait pour elle de contri-
buer à la défense des intérêts grecs alors en suspens. En ce moment, en effet, la question des Iles était encore pendante; la question de l'P]pire n'avait pas été réglée non plus et il en était de même avec le différend qui nous séparait de la Bulgarie et qui a abouti à la guerre. En disant cela à la couronne, M. le président du Conseil n'avait pas négligé de déclarer que le Gouvernement ne voudrait jamais, en aucun cas, poursuivre une politique de duplicité, en appliquant la politique germanophile. Car, même dans l'hypothèse où l'Allemagne serait disposée à défendre les intérêts de la Grèce et à répondre à ses demandes, le Gouvernement estimait quand même que cette défense provisoire des intérêts grecs ne lui permettrait guère de changer de ligne de conduite et d'assumer les responsabilités d'une politique germanophile. Il regardait, en effet, l'avenir et considérait que le sort de la Grèce était irrévocablement lié à l'avenir de la Triple-Entente et notamment à celui des deux puissances occidentales.
II. — Les dispositions de l'Allemagne à l'égard de la Grèce, avant la guerre européenne
Or, quelles furent les dispositions manifestées par l'Allemagne en réponse à la première démarche, aux propositions personnelles du roi Constantin? Elle s'est montrée vraiment sincère. Le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, M. von Jagow, n'a pas dissimulé l'étonnement que lui causait la décision de la Grèce -d'opérer|un aussi subit revirement dans sa politique, surtout en d'aussi critiques circonstances. Et lorsque le roi demanda au kaiser, en juin 191 3, par l'entremise du ministre d'Allemagne M. von Quadt, s'il serait disposé
à protéger la Grèce dans la question des Iles et pour la solution de la question des frontières gréco-bulgares et à assumer encore l'initiative du règlement des frontières épirotes conformément aux droits de la Grèce, savez-vous quelle fut la réponse du kaiser? Pour la question des frontières épirotes, il nous renvoya à ses alliés d'alors, l'Autriche et l'Italie ! En ce qui concerne la question des frontières gréco-bulgares, il déclara nettement et catégoriquement ne pouvoir assumer aucune responsabilité dans des affaires susceptibles de nous conduire à une guerre contre la Bulgarie, ce dont il n'avait aucune disposition à se mêler pour défendre la Grèce ! Pour ce qui est enfin de la question des Iles, nous avons reçu plus tard une seconde réponse. Elle fut donnée à Corfou par l'ambassadeur allemand à Constantinople, le baron von Wangenheim, au cours d'une entrevue qu'il y eut avec notre ministre des affaires étrangères. Cette réponse était plus cruelle encore que la première. La Grèce, suivant M. von Wangenheim, ne devait pas s'occuper outre mesure de la question des Iles, celles-ci devant appartenir à celui à qui appartiendrait l'Asie-Mineure! La question de savoir à qui l'ambassadeur allemand pensait que ces Iles appartiendraient est éclaircie par la guerre actuelle.
Telle fut la lumière qui nous vint de Berlin. Il était clair que la Grèce n'avait à attendre la moindre protection de la part de l'Allemagne, ni auprès de la Bulgarie, ni auprès de la Turquie, ni auprès de l'Autriche. Mais cette lumière venue d'Allemagne n'a pas éloigné, elle non plus, de la voie de laquelle les intérêts grecs l'éloignaient, le souverain qui, nominalement irresponsable, négociait cependant, sous sa responsabilité, des affaires le rendant responsable.
ÎÏI. — Le roi Constantin et le traité gréco=serbe
Il est inutile de rechercher aujourd'hui, par une interprétation grammaticale ou juridique, la signification de l'article icr du traité gréco-serbe.
Avons-nous devant nous de vieux textes ? Et manquons-nous d'éléments nous permettant d'interpréter •l'esprit des rédacteurs du traité? Mais, ceux qui ont rédigé le traité vivent et gouvernent encore de nos jours. Ils n'ont certes pas souscrit à des textes dont le sens était équivoque. M. le président du Conseil fut obligé, à plusieurs reprises, de donner à la Chambre des explications suffisantes. Mais ce qui est moins connu, et que je dénonce aujourd'hui à la Chambre et, par elle, à la nation, c'est qu'on préméditait la violation de ce traité depuis le jour où il fut conclu. {Applaudissements prolongés.)
Il fut nettement, catégoriquement expliqué au Conseil de cabinet, avant que le Conseil des ministres fut réuni au Palais sous la présidence du roi, et il fut répété et souligné au cours de ce dernier Conseil, que, d'après l'interprétation de l'article Ier, la Grèce était obligée de secourir la Serbie contre « tout tiers » ; mention fut même faite du « tiers » qui pouvait attaquer la Serbie. Or, à l'issue de ce Conseil, nous avons, à notre grand étonnement, entendu le souverain qui présidait le Conseil, déclarer que si ce cas se présentait, c'est lui qui violerait le traité! (Cris : Infamie ! infamie!) »
Je ne veux pas répéter la phrase si peu royale par laquelle il a défini le sens d'une pareille action et attitude de la Grèce.
B. Scoulas. — Dites-la, Monsieur le ministre. Dénoncez tout ! (Bruit.)
Plusieurs députés. — Dites-la.
P. Carapanos. — Il a appelé cela le déshonneur de la Grèce.
E. Répoulis. — Cela, a-t-ii dit — je ne répète pas la phrase tout entière — cela... je le prendrai sur moi! Et il a, lui-même, qualifié ce qu'une pareille violation signifierait.