VIII. — L'abolition de la souveraineté populaire
La manifestation du sentiment populaire était solennelle. La confiance dans le Gouvernement était accordée lout aussi solennellement. Mais ceux qui, dès le début, avaient tracé la voie dans laquelle ils poussaient la Grèce, en dépit de L'opinion du peuple, en dépit des traditions historiques de la nation, en dépit de l'intérêt hellénique, poursuivaient la même voie, maintenaient la même ligne de conduite. Le roi Constantin adoptait des dogmes constitutionnels étranges. Il reconnaissait à la Chambre sa souveraineté pour les affaires courantes de l'Etat, mais se réservait la direction de la politique étrangère. La Chambre était, pour ainsi dire, regardée comme l'habit de tous les jours de la Grèce. Mais, pour les jours de fête, quand il s'agissait de grandes résolutions nationales à prendre, ah ! alors, le pouvoir royal devait être exercé d'une manière absolue. En de pareilles circonstances, le roi Constantin vou-
lait se présenter vêtu d'un manteau impérial! Le Gouvernement démissionna.
Mais s'est-on borné à méconnaître seulement le pouvoir qu'a la Chambre de désigner le Gouvernement? Non. La Chambre, on l'a même insultée! Deux siècles entiers se sont déjà passés depuis le jour où la Chambre anglaise votait une loi interdisant au roi de gracier toute personne condamnée pour avoir insulté le Parlement. Tel est le moral des peuples fiers, des hommes politiques courageux qui respectent la liberté populaire. Alors que, chez nous, qu'avons-nous vu? Nous avons vu une grande partie du monde politique se transformer en une clique royale et déposer aux pieds du trône, en hommage respectueux, les libertés du peuple, tel un tribut de vénération, plus encore, de servitude! {Applaudissements.) Nous avons encore vu, chez nous, tout un monde politique bénir la main qui a souffleté la Chambre, car c'était la souffleter que de récompenser son insulteur. {Approbations et applaudissements.)
N. Xiros. — El c'est pour la Chambre rester sous le coup de ce soufflet, que de permettre à ce monsieur de circuler encore libre dans les rues; la Chambre est aujourd'hui en état d'obtenir satisfaction.
E. Répoulis. — Et l'on présentait encore le président du Conseil comme un homme politique assoiffé de sang, aveugle instrument de ses propres illusions! Déplorable est la destinée des nations qui épargnent leur sang quand il s'agit de la défense de leur libre existence ! Déplorable est également leur sort, quand elles sont régies par des souverains dont l'imagination n'est ni caressée par les idéals nationaux, ni émue par les obligations nationales, ni exaltée par la nécessité de défendre la liberté du pays! {Applaudissements et
approbations.) Nous avons encore entendu l'honorable député d'Etolie et d'Acarnanie (M. Stratos) déclarer, dans son discours, que la lettre de la Constitution ne met aucun frein à l'exercice de la prérogative royale, ni pour ce qui est du nombre de fois où le roi peut dissoudre la Chambre, ni pour ce qui est des délais qui doivent s'écouler entre chaque dissolution. Notre autre collègue d'Etolie et d'Acarnanie, qui est en même temps rapporteur de la commission de la majorité chargée de la réponse au Discours du Trône (M. Cafandaris) a, hier, épuisé la question constitutionnelle par les paroles claires et combien éloquentes qu'il a prononcées du haut de cette tribune. Aucune Constitution n'a, jamais, existé rien que par sa lettre. C'est l'esprit et non la lettre d'une Constitution qui est pris en considération dans un régime parlementaire. La lettre de la charte n'est-eîle pas en Angleterre la même que chez nous? Qui pourtant oserait attribuer au roi d'Angleterre le droit de dissoudre le Parlement suivant son bon plaisir? Et quel est l'esprit de la Constitution grecque pour ce qui est de l'usage de ce qu'on appelle la prérogative royale! Vous le relrouvez dans les traditions politiques du pays, dans l'histoire entière de notre évolution parlementaire. Mais vous le trouvez encore jusque dans la lettre de la Constitution, dans les dispositions de cette dernière où sont établis les droits de la couronne à l'égard de la Chambre. Dans tout Etat parlementaire c'est la représentation populaire qui est souveraine et maîtresse de tout. Car c'est le peuple qui est souverain. Les rois ne sont pas les régulateurs de la Constitution; ils sonL les simples exécuteurs des mandats populaires. Quelle existence réserverait-on à la Chambre, si on ne lui reconnaissait pas le droit de désigner les cabinets qui doivent gouverner le pays? Et où résiderait la souveraineté populaire si le caprice royal
pouvait tenir en échec les volontés parlementaires du peuple?
Or, quelle était la position du parti libéral en présence de ce nouveau coup d'Etat ? M. Stratos a dit que le peuple est seul juge de la justesse avec laquelle la prérogative de la dissolution fut exercée. Je pourrais lui répondre que la justesse de la seconde dissolution aurait pu être jugée d'après la politique générale pratiquée par la couronne pendant toute la période écoulée précédemment. Le parti libéral n'aurait cependant pas hésité à se présenter même à de nouvelles élections, s'il n'avait pas à préférer autre chose. Mais quelle était donc l'attitude du despotisme vis-à-vis du parti libéral? Dans quelles conditions menaçait-on de faire les élections? Les réservistes ont été organisés; c'était là une organisation n'ayant rien de militaire, mais qui était une organisation de parti, de propagande et de despotisme ! Elle bénéficia de la décision suivant laquelle les esclaves du despotisme seraient envoyés à leurs foyers, aiin de pouvoir voter, alors que les libéraux seraient retenus dans les camps. Ces circonstances et aussi toute la suite ultérieure des événements ont de nouveau placé le parti libéral devant le dilemme : révolution ou abstention. Mais notre participation aux élections nous aurait inévitablement entraînés dans une révolution, car il serait de notre devoir d'affronter de toutes nos forces l'arbitraire gouvernemental pour la défense des droits constitutionnels du pays.