II. — La guerre contre la Bulgarie
Il est nécessaire que je vous explique, ainsi qu'au peuple grec, pourquoi je m'étais si sincèrement efforcé d'éviter la seconde guerre, la guerre contre la Bulgarie. On avait alors essayé de représenter que j'étais seul à ne pas la vouloir par crainte pour son issue; au contraire, le roi et l' état-major en précipitaient soi-disant la déclaration. On voulait en conclure que tout l'honneur des succès de cette guerre appartenait au roi et qu'aucune reconnaissance n'était due au chef de son gouvernement. Or, je suis obligé de proclamer qu'aucune divergence n'a jamais séparé, à cette époque, la couronne et les milieux militaires, dun côté, et le gouvernement, de l'autre, en ce qui concerne la politique à suivre à l'égard de la Bulgarie. La raison en est la suivante : les milieux militaires ne se sentaient pas rassures au sujet de l'issue victorieuse de cette guerre. Lorsque, ayant invité à Salonique le ministre de Grèce à Belgrade et le ministre de Serbie à Athènes, j'ai obtenu la signature du traité d'alliance avec la Serbie, il me souvient de mètre adressé à l'état-major et d'avoir dit ■ « Et maintenant, après la signature du traité d'alliance avec la Serbie, que pensez- vous? Au cas d'une guerre quelles seraient les probabilités de victoire? » La réponse de l'état-major fut que nous pouvions envisager la victoire avec 60 •/. d'espoir. Vous comprenez à présent que le chef du Gouvernement responsable ne devait pas courir au-devant dune guerre dont les probabilités de succès, malgré la signature de l'alliance avec la Serbie, étaient aussi étroitement restreintes. Mais il y avait encore une autre raison, beaucoup plus importante, pour laquelle je m'efforçais d'éviter cette non-
velle guerre : c'est que je savais très bien que les questions balkaniques touchaient les intérêts primordiaux de certaines grandes puissances européennes.
Ce n'était un secret pour personne, qu'en face de ia Serbie, — notre alliée, avec laquelle nous nous étions crus obligés de conclure une alliance de plus large envergure, — se dressait une grande puissance, l' Autriche-Hongrie. On révéla plus tard au Parlement italien que l'Autriche a voulu obtenir de l'Italie l'autorisation d'attaquer la Serbie, — autorisation qui ne devait pas être regardée comme destinée à troubler les conditions de l'alliance entre l'Italie et l'Autriche. — Ce fait, nous ne le connaissions pas; nous en avions cependant l'intuition.
Au cours même de la première guerre balkanique, notre inquiétude fut continuelle ; nous craignions de voir subitement, pendant cette guerre, l' Autriche-Hongrie se dresser, sinon contre tous les Etats balkaniques, du moins, contre un des alliés, la Serbie. Vous comprenez, par conséquent, combien s'imposait au président du Conseil, chargé de la direction des destinées du pays, le devoir de chercher à éviter par tout moyen une guerre qui, selon les indications, d'une manière presque certaine, — comme il fut malheureusament démontré a posteriori, — devait tôt ou tard aboutir à l'intervention générale de l'Europe.
Dans ces conditions, nous pouvions, selon moi, nous contenter de ce que je regardais comme strictement nécessaire, pour arriver à un règlement pacifique avec la Bulgarie, tout en obtenant un très essentiel agrandissement de la Grèce. L'alternative suivante devait en même temps attirer notre attention : ou bien l'idée de la formation d'une confédération balkanique paraitrait réalisable, et en ce cas il pourrait nous être indifférent que la superficie de notre territoire fût de 8 à
DISCOURS DE M. E. VEXIZELOS 5
io.ooo kilomètres carrés plus ou moins étendue : par la constitution même de la confédération, de l'ensemble des États balkaniques jaillirait une grande puissance, apte à défendre leurs intérêts ; ou bien, — ce qui, hélas ! semblait plus probable, — l'avidité bulgare apparaîtrait insatiable et la Bulgarie poursuivrait jusqu'au bout son but d'obtenir la position prépondérante à laquelle elle visait de tout temps dans les Balkans, et, en ce cas, la guerre deviendrait obligatoire dans trois, quatre, cinq, ou six ans, — je ne pouvais le fixer d'une façon précise, — et la Grèce et la Serbie, agrandies à la suite de la guerre contre la Turquie beaucoup plus que la Bulgarie, disposeraient de forces militaires beaucoup supérieures, — par rapport à la Bulgarie, — à celles qu'elles étaient en état de mettre en ligne dans la guerre de 191 3.
Telles étaient les réllexions qui poussaient le gouvernement à s'efforcer, sincèrement et par tous les moyens, d éviter la seconde guerre.