‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 10 sur 36 · S8 CINQ ANS DE SÉJOUR · texte numérisé non relu

S8 CINQ ANS DE SÉJOUR

aujourd'hui par le chemin de fer. — C'était tout.

Le poste est situé sur la rive gauche du bief supérieur des chutes. Le Sénégal, très large à cet endroit, est retenu par un barrage naturel et forme une espèce de lac dont le trop plein s'échappe à travers les rochers creux des chutes dans lesquels ses flots écumants bondissent en mugissantpuisvontse perdre dans les eaux sombres et profondes du bief inférieur.

On ne s'habitue que graduellement au bruit de ces cascades ou plutôt de ce torrent, qui, pendant le calme de la nuit, au milieu de cette nature sauvage, prend des proportions effrayantes. Parfois, c'est un craquement terrible comme si, rompant les digues qui les contiennent, les eaux s'échappaient avec fureur en entraînant dans leur chute d'énormes blocs de rocher ; ou bien on croit entendre les gémissements de grands arbres tourmentés par les efforts de la tempête.

De temps en temps, le rugissement d'un lion se mêle aux aboiements des singes cynocéphales qui peuplent la rive droite, les puissants hennissements des hippopotames s'ébattant dans les eaux profondes se répercutent en grondements de tonnerre à travers les cavernes humides des chutes ; la plainte lugubre des hyènes à la recherche de leur immonde proie, puis les oiseaux de nuit, qui jettent en volant leur note discordante de crécelle, tous ces bruits vous tiennent eu éveil et produisent sur votre imagination une im-

pression indéfinissable. Le sommeil est à chaque instant interrompu, et ce n'est qu'au bout de quelques jours que l'habitude vous familiarise avec ce tapage.

A quelques centaines de mètres du poste se trouve le village indigène de Longtou dont le chef est Oussoufi, l'aîné des frères de Sambala, roi du Kasso, et, par conséquent, l'héritier présomptif de la couronne.

Ce village n'est autre chose qu'un repaire de brigands ; les habitants, encouragés par leur chef, semblent placer leur amour-propre dans l'exercice, de la rapine et du pillage.

Fin et astucieux, Oussoufi fut avec moi d'une servilité telle que, dans les premiers temps, je l'avoue à ma honte, il sut capter ma confiance au point de faire de moi sa dupe.

Une semaine environ après ma prise de possession de mon nouveau poste, je fis appeler Oussoufi pour traiter une affaire de service. Il s'empressa de se rendre à mon invitation accompagné d'une dizaine d'hommes armés. Suivant l'usage, le factionnaire placé à la porte d'entrée exigea que les sabres et les fusils fussent déposés dans une case servant de corps de garde. Les hommes de l'escorte d'Oussoufi refusèrent de se soumettre à cette formalité, et une discussion très vive s'engagea entre eux et le factionnaire qui, fidèle à sa consigne, requit quelques-uns de ses camarades pour lui prêter main-forte. Des paroles on en vint

rapidement aux gestes, et les tirailleurs qui, par nature, ne souhaitent que plaies et bosses administrèrent çà et là quelques coups de crosse qui eurent pour effet d'exaspérer la fureur des Kassonkés.

Oussoufi, très calme, au milieu de cette bagarre, vient me trouver et se plaint de la brutalité des soldats qui, me dit-il, ont déjà blessé plusieurs de ses hommes. Je me rends sur le lieu de la scène juste à temps pour empêcher l'effusion du sang; car au moment de mon intervention les sabres sont au clair et les tirailleurs ont mis la baïonnette au canon. — Ma présence suffit à ramener le calme, et après m'être fait expliquer ce qui s'était passé, j'exige d'Oussoufi qu'il me livre ses hommes que j'envoie à Médine sous bonne escorte pour être emprisonnés.

Il se soumet à cet ordre avec une patience mielleuse, me disant qu'il sait trop le respect et l'obéissance qu'il doit aux blancs pour ne pas punir lui-même les coupables de toute tentative d'insubordination. Je lui reproche de ne point avoir usé de son autorité pour faire exécuter une consigne qu'il ne peut méconnaître puisqu'elle existe dans tous les postes. H s'excuse et nous en restons là. Trois jours après, deux tirailleurs en permission assistent, dans le village, à un tamtam, lorsqu'un jeune parent d'Oussoufi leur intime Tordre de sortir du cercle des danseurs; les tirailleurs ne tiennent aucun compte des menaces du jeune

homme et continuent à danser. Celui-ci , armé d'un fouet, s'avance alors sur eux. — Impatientés par tant d'arrogance, ils répliquent que jamais un chien de Kassonké n'aura le droit ni le pouvoir de commander à des soldats français, à plus forte raison de les frapper. Les Kassonkés, qui n'attendent qu'une occasion de se venger de leur échec de l'avant-veille, s'élancent sur les tirailleurs et les frappent à coups de bâtons.

Aussitôt prévenu, j'envoie une patrouille au village pour saisir et ramener les coupables ; mais, avertis sans doute, les Kassonkés ont abandonné la place, laissant les deux tirailleurs à moitié assommés.

Paraissant toujours très contrarié de ces discordes entre ses hommes et les miens, Oussoufi vient me trouver dès le matin et me dit qu'il se rend à Médine pour informer Sambala de la conduite des Kassonkés; de mon côté j'adresse ma plainte au commandant supérieur qui fait changer la garnison du poste sans donner d'autre suite à l'affaire.

Oussoufi, je le sus plus tard, au lieu d'aller à Médine, s'était rendu à Kayes, où il plaida si bien la cause de ses hommes, que les tirailleurs furent accusés de leur avoir cherché querelle.

Afm d'éviter le retour de tels faits, des ordres sont donnés auxhommesde ma nouvellegarnison^qui, sous aucun prétexte, ne doivent mettre les pieds au village.

Comprenant que je ne devais plus être dupe de ses perfidies, Oussoufi ne cesssait cependant de me combler de ses prévenances. C'était des œufs, du lait qu'il me faisait porter par les plus jolies filles du village, il ne venait jamais lui-même sans m'offrir des volailles. Il apprit que j'aimais les écrevisses, et chaque 'jour il en faisait pêcher à mon intention. Enfin, ne sachant comment m'être agréable, il m'oflrit une de ses filles en mariage.

Il me faut entrer ici dans quelques détails qui, pour paraître un peu intimes aux esprits timorés, n'en ont pas moins un grand intérêt au point de vue delà connaissance exacte des mœurs du pays. Les alliances comme celle que me proposait Oussoufi, sans être communes à cette époque, se produisaient quelquefois ; elles sont devenues par la suite de plus en plus fréquentes, et il est rare à présent, malgré la répugnance qu'on éprouve au début pour la race noire, qu'après un séjour prolongé, les officiers et les fonctionnaires ne laissent en partant une jeune femme qu'ils ont eue, soit par leurs relations avec les chefs, soit en l'achetant aux parents ou même à des traitants. De ces unions naissent généralement des enfants mulâtres qui sont appelés à devenir les véritables maîtres du pays, par leur intelligence supérieure à celle du noir, et par l'immunité dont ils jouissent sous le rapport des maladies dues au climat, maladies qui ne les atteignent presque jamais.

La fille d'Oussoufi a quatorze ans environ ; elle est jolie ; à la proposition que son père me fait en sa présence elle sourit en découvrant deux belles rangées de dents blanches comme du lait.

J'acceptai et, après l'envoi d'un cadeau de quinze pièces de guinée^ je célébrai mon mariage au milieu des salves de mousqueterie et des battements des tamtams.

Oussoufi continue à se montrer charmant, il redouble d'attentions et me remercie chaque jour de faire le bonheur de sa fille.

De son côté, la jeune Moussô est une excellente personne, très gaie, très paresseuse et très gourmande, avalant la confiture par pots, volant mon sucre et buvant du sirop comme de l'eau claire.

Elle passe son temps à se balancer dans un hamac pendant que deux griots attachés à sa personne chantent ses louanges en s'accompagnant d'une petite guitare à trois cordes. Elle prodigue les ablutions quotidiennes, se jette à l'eau à tout moment et nage comme un poisson, narguant les caïmans contre l'attaque desquels elle a du reste un grigri (amulette) d'une efficacité absolue.

Moussô apprend assez vite le français, mais elle retient surtout les mots grossiers que les tirailleurs ne se lont pas faute d'employer à tous propos, avec une prononciation des plus drôles, pour montrer aux au-

très noirs combien ils leurs sont supérieurs. Elle est coquette et fait une consommation immodérée de savon, d'eau de Cologne et de toute la parfumerie qu'elle trouve chez moi. En un mot^ c'est une perle... noire.

Oussoufî croyait bien, en me la donnant, qu'il installait une alliée dans la place pour me tromper plus facilement ; mais il fut déçu dans ses espérances, et Moussô devint pour moi^ malgré ses défauts , un auxiliaire précieux, et me fit ouvrir les yeux sur des choses que j'aurais toujours laissé passer inaperçues.

Un matin on s'aperçoit qu'un bœuf a été volé pendant la nuit au parc du poste. Je fais prévenir Oussoufî de venir me fournir des explications au sujet de ce vol qui ne pouvait avoir été commis que par les habitants de son village, et je le somme de retrouver le coupable avant la nuit, ou de payer une amende de deux bœufs.

Il revient bientôt et me fait ramener le corps du délit par un noir qu'il me désigne comme le voleur, en ajoutant qu'il se charge de lui infliger la correction qu'il mérite.

En effet, le même soir, nous entendons pousser des cris plaintifs qui nous confîrment l'exactitude des paroles du chef, et indiquent que la corde fait son office^ mais le lendemain j'apprends par Moussô que le vrai voleur est Oussoufî, qui avait fait enlever le bœuf; l'obligation où il se trouvait d'en donner deux lui avait

suggéré l'idée de faire jouer le rôle du voleur à un de ses hommes, et les cris entendus n'avaient été qu'une feinte pour me convaincre qu'une punition était réellement infligée au soi-disant coupable.

Page 1