G8 CINQ ANS DE SÉJOUR
semble accablée par cet excès de lourde chaleur.
Depuis un moment, notre pirogue vogue doucement sur l'eau calme et glauque, où la lune se reflète en une longue tramée blanche ; de temps en temps, un léger frisson de brise passant au loin soulève de petites vagues qui scintillent pendant quelques secondes, et vont en courant mourir contre la berge vaseuse qui les arrête. En aval, les chutes grondent sourdement, et à mesure que nous avançons le bruit devient plus distinct; il me semble pourtant que nous marchons parallèlement au barrage : mais comme c'est la première fois que je traverse le fleuve à cet endroit, où il est excessivement large, je ne me rends pas compte du trajet déjà parcouru. Mais, après une minute d'attention, il devient certain pour moi que notre pirogue, entraînée par le courant, dérive doucement du côté des chutes. Puis tout à coup cette dérive devient plus rapide et notre embarcation est entraînée vers Tabîme avec une vitesse croissante. Mes noirs voient le danger aussitôt que moi, mais il est déjà trop tard : les coups de pagaies qu'ils donnent avec frénésie, sous l'impression d'angoisse que nous ressentons tous, sont impuissants à nous maintenir contre le courant qui vient do nous saisir et dont la force est de plus en plus grande.
Les laptots sont affolés et je ne dois plus compter sur eux; faisant appel à mon expérience de marin,
j'envisage rapidement la situation : il ne faut pas songer à remonter ce courant trop violent, il faut éviter d être entraîné dans le gouffre. Une planche est légèrement clouée sur les membrures du fond de la pirogue, je l'arrache violemment, et en même temps que j'excite les matelots à pagaïer je me sers de ma planche comme d'un gouvernail.
Un rocher émerge sur le bord des chutes, j'y dirige l'embarcation qui, après avoir avoir fait un tour sur elle-même , s'y heurte violemment.
Nos mains se cramponnent avec frénésie aux moindres aspérités, et par des efforts inouïs et suprêmes nous arrivons à nous maintenir en amont du rocher.
Notre situation est des plus critiques, nous ne pouvons appeler, nos voix seraient couvertes par le b ruit des chutes, nos doigts glissent sur la mousse visqueuse qui tapisse les rochers, et le moindre mouvement peut causer notre perte en nous précipitant dans l'abîme qui gronde au-dessous de nous.
Mais, par bonheur, nous avons été vus, et au bout d'un court moment qui nous paraît un siècle, une pirogue montée par un caporal d'infanterie de marine et quatre laptots s'approche de nous autant que le lui permet le courant.
Une corde nous est lancée, je l'amarre à l'avant et, unissant nos efforts à ceux de nos sauveurs, nous ne tardons pas à sortir de la zone dangereuse.
Mâchasse débutait mal, et après une telle émotion j'étais sur le point d'y renoncer et de la remettre au lendemain.
Mais la nuit est si claire, j'ai si bien fait mes préparatifs que mon hésitation est de courte durée"; le caporal me demande comme une grâce de m'accompagner ; c'est un excellent tireur et je ne yois aucun inconvénient à l'emmener. En quelques minutes nous sommes sur la rive droite^ au milieu d'herbes et de joncs d'au moins quatre mètres de hauteur. Le terrain est mou et presque à chaque pas nos pieds enfoncent dans des trous de vingt-cinq à trente centimètres de diamètre indiquant le passage des hippopotames.
Le chasseur noir, qui marche devant nous, sert de guide et écarte les broussailles sur notre chemin.
En quelques minutes d'une marche difficile nous atteignons une petite clairière; c'est là que les énormes pachydermes viennent brouter et se reposer pendant la nuit. Après nous avoir recommandé le plus grand silence notre guide nous conduit à travers un épais fourré, jusqu'à un endroit d'où nous pourrons voir les hippopotames au moment oi^i ils passeront à quelques mètres de nous venant d'un sentier boueux et défoncé qui conduit au fleuve. Une gazelle que nous avons troublée traverse la clairière en quelques bonds si rapides qu'il aurait été impossible de la tirer.
Nous sommes déjà depuis une demi-heure couchés
et blottis dans notre cachette sans oser prononcer une parole, piqués par les moustiques qui s'acharnent après nous avec une ardeur dévorante, lorsque nous entendons derrière nous un formidable hennissement, puis le bruit d'un corps qui sort de l'eau.
Après une courte attente, nous voyons apparaître une grosse masse noire et informe de près de quatre mètres de long et dont le ventre touche le sol ; elle marche lourdement, ses grosses jambes semblent empêtrées, et ses pieds enfoncent à chaque pas; instinctivement nous mettons en joue, mais le chasseur nous fait signe de ne pas tirer et nous indique par gestes qu'il faut attendre que l'hippopotame se présente de face, afin de pouvoir l'atteindre dans ses parties sensibles, car il n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses. A notre grand désappointement, le monstre prend une direction contraire à celle que nous présumions et pénètre au milieu des hautes herbes qu'il écarte avec fracas. Furieux de le voir nous échapper, je lui envoie au jugé quelques balles de mon fusil à répétition, il y répond par des grognements de mécontentement, et nous l'entendons continuer sa marche en pénétrant plus prorondément dans l'épaisse broussaille.
Mais mes coups ont tout mis en émoi, et les singes cynocéphales troublés dans leur sommeil poussent des cris aigus et aboient avec eifroi en gambadant de branche en branche.
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Je me sens saisir par de légers frissons; ma tête est lourde et douloureuse, funestes symptômes que je commence à bien connaître et qui m'annoncent un accès de fièvre ; notre visage et nos mains sont littéralement couverts de piqûres de moustiques qui nous font horriblement souffrir , et je fais observer à notre guide qu'il a omis de me donner une amulette préservatrice des atteintes de ces affreuses bestioles.
Nous attendons encore longtemps qu'un hippopotame veuille bien se présenter à nos balles; mais mes coups de fusil les ont probablement mis sur leurs gardes, car nous ne voyons rien venir. Je commence à m'impatienter, quand un terrible rugissement nous annonce dans le voisinage la présence d'un lion ce Waraba lémou! ». C'est un grand lion, s'écrienotre Kassonké, qui, mettant toute vergogne de côté, veut partir, sous le fallacieux prétexte qu'étant venu chasser l'hippopotame il n'a pas pris ses grigris pour le lion.
L'emplacement, d'ailleurs, n'est pas favorable, et me sentant de plus en plus souffrant, je consens à rentrer au poste où je me mets au Ht.
C'est généralement ainsi que se terminent les parties de chasse qu'entreprennent les Européens. Combien y en a-t-il de ma connaissance qui sont morts des suites de ces escapades, sans que leur triste exemple ait jamais profité aux nouveaux débarqués qui, rem-
plis de confiance en eux-mêmes, croient être à l'abri des rigueurs de ce climat meurtrier !
Qu'ils reviennent de leur erreur ceux qui pensent que le soleil seul est à craindre ; la nuit n'est pas moins dangereuse pour le chasseur à l'affût, les effluves qui se dégagent des débris putréfiés, noyés dans les marais, développent facilement des lièvres pernicieuses, et l'on sait qu'elles ne pardonnent guère.