CHAPITRE Ylti
Invasion de feurmis. — Protection des crapauds. — Les Ménés- Méîiés et l0s Bagas-Bagas. — Attaque d'une termitière par les fourmis noires.
J'ai sans doute exagéré en disant que la case du chef de poste de Longtou était confortable; évidemment tout est relatif et ce qui me semblait un palais aurait été du goût de fort peu de personnes. La villa Longtou, comme l'appelaient ceux de mes camarades qui venaient de Kayes et de Médine me voir et admirer le spectacle imposant des chutes, est un grand gourbi en paille de sept mètres de côté ; la toiture repose sur trois troncs d'arbres, recouverts de leur écorce, le sol battu sert de plancher. Malheureusement, je ne suis pas le seul habitant de ma villa ; l'épaisse couche de paille qui forme les murs et le toit sert de refuge à des locataires d'un voisinage fort peu agréable : quelques serpents, des lézards, qui de temps en temps viennent pousser des reconnaissances jusque dans mon lit; des scorpions, fraternisant avec des myriapodes, affectionnent particulièrement le dessous de mes cantines; les crapauds, qui toutes les nuits me bercent deleurscris monotones, trouvent un plaisir extrême à se blottir
dans les profondeurs de mes chaussures, d'où je les extrais délicatement pour leur rendre la liberté, car parmi tous ces hôtes incommodes, les crapauds sont de vrais atnis qui me défendent des fourmis noires, dont ils font, à mon grand avantage, une énorme consommation ; mais hélas! malgré leurs efforts et la sollicitude que je leur témoigne, ils sont impuissants à arrêter le fléau.
Une nuit je suis réveillé par un silence auquel je n'étais plus habitué. Rien! pas le moindre cri de crapaud, les ingrats! auraient-ils abandonné mon toit hospitalier? Je n'ai pourtant aucun reproche à me faire àleurégard; j'ai toujours laissé leurs petits coins humides dans l'ombre la plus complète et je suis bien sûr que le balai ne les y a point troublés.
Je me livrais à ces réflexions, essayant de me rendormir, lorsque je sens sur mon bras un petit chatouillement ; j'y porte vivement la main, et au même moment je ressens une violente piqûre, puis sur tout le corps les mêmes chatouillements suivis des mêmes piqûres.
En une seconde je suis debout, j'allume ma bougie : tout le sol de ma case n'est qu'une noire fourmilière. A cette vue je m'enfuis sans prendre le temps de me vêtir. Le factionnaire stupéfait me crie : « Qui vive! » en croisant la baïonnette. Malgré les douleurs brûlantes que je ressens, je ne puis m'empêcher de partir d'un
éclat de rire en m'apercevant de ma tenue sommaire. On me reconnaît ; je fais mettre tout le monde sur pied et, après m'être enveloppé d'une couverture, je fais entreprendre le siège de ma case par les hommes armés de torches en paille allumées avec lesquelles ils balayent le sol pour se frayer un passage. Je suis heureux de reconnaître alors que mes bons et dévoués crapauds ne m'ont pas abandonné, comme je l'avais cru tout d'abord ; ils sont là, à leur poste, happant de tous côtés mes ennemis dont ils sont repus, et la rotondité de leur abdomen indique qu'ils en ont fait un carnage important.
Quelques-uns même, immobiles, semblent à bout de force et deviennent à leur tour la proie des fourmis qui par centaines s'acharnent après eux.
Malgré tous nos efforts, nous n'arrivons pas à chasser ces affreuses bêtes dont le nombre semble au contraire augmenter. Des monceaux de cadavres jonchent le sol, et le seul parti qui me reste à prendre est d'abandonner la place en attendant qu'elle soit évacuée, grâce aux 45 degrés de chaleur qui y régneront dans la journée.
Ces fourmis noires sont très belliqueuses, et avec leurs ennemis acharnés, les termites, elles ne sont pas une des moindres plaies du pays. Si la nature n'a point pourvu ces derniers, comme leurs adversaires, d'un venin cuisant, elle les a largement dédommagés en
les armant de mandibules d'une telle puissance qu'ils peuvent s'attaquer aux objets les plus durs et prolonger leurs galeries jusque dans les constructions de pierre tendre.
Les termites construisent des nids hauts de 2 à 4 mètres, ayant la forme de pains de sucre; ce sont de véritables forteresses assez solides pour résister aux attaques des animaux et même des indigènes. C'est à peine si les outils des noirs peuvent entamer la croûte de terre pétrie qui constitue leur retraite.
On peut les considérer à juste titre comme les plus puissants maîtres du pays ; là où ils sont, l'homme doit se retirer s'il ne veut voir son habitation tomber en ruines et ses récoltes dévorées.
A Kayes, j'ai essayé sans succès de détruire un de ces nids placé dans mon jardin. La terre avait pourtant été creusée profondément et le déblai porté à une certaine distance ; puis un feu ardent entretenu pendant plusieurs heures sur l'emplacement ; de la terre absolument saine avait été rapportée pour combler le trou. Malgré ces précautions, au bout de quelques jours, le nid reparaissait.
L'opération fut renouvelée plusieurs fois sansjamais réussir : il se trouvait toujours un certain nombre de termites retirés dans les profondeurs de cachettes inexpugnables, qui se remettaient à l'œuvre avec une patience infatigable.
Mon domestique, qui est un malin parmi les noirs, me disait un jour, au sujet des fourmis, qu'il me voyait observer avec intérêt :
— Toi y a voir ménéménés (nom que les indigènes donnent aux fourmis noires), — eh bien ! ça c'est noirs comme nous autres. C'est méchant, toujours y a besoin de chercher bataille; msiisbagabagas (termites) y a pas trop bêtes, eux y a faire comme blancs, bons tatas (forteresse), puis eux y a attendre l'attaquation.
Je trouve la comparaison de mon noir très juste, et moi-même, en examinant les fourmis, j'arrivais à des rapprochements qui me les faisaient comparer à des armées marchant au combat.
Suivons une fourmilière dans ses pérégrinations belliqueuses et nous aurons une idée de l'intelligence et du courage de ces petits êtres si désagréables.
Les ménéménés sont en marche depuis le point du jour : leurs épais bataillons s'avancent en rangs serrés et dans un ordre parfait ; leurs cuirasses bronzées brillent sous les premiers rayons du soleil et dans la plaine poussiéreuse leur colonne forme un long ruban noir de plusieurs centaines de mètres qui serpente en évitant les aspérités du sol. Les chefs, qu'on distingue à leur grande taille, sont en tête des bataillons et conduisent la marche. Des flanqueurs fouillent les broussailles avec précaution, et si la moindre chose leur paraît insolite ils viennent en rendre compte au gros
de l'armée de laquelle se détache immédiatement un petit peloton qui va visiter l'endroit suspect, puis tout rentre dans l'ordre sans que la marche de la colonne ait été un seul mstant interrompue.
Le nombre des ménéraénés est considérable, leurs armes terribles : aussi marchent-ils au co*nbat avec confiance, certains de remporter une victoire éclatante et de rentrer dans les cavernes humides qu'ils habitent chargés de butin et de cadavres. Après avoir franchi les passages les plus difficiles, escaladant les rochers, traversant les broussailles épaisses, par un chemin que leur passage seul a frayé, ils arrivent en face de la forteresse imposante par sa hauteur et sa solidité. Des milliers de meurtrières, de mâchicoulis garnissent les murailles, mais le plus grand calme semble régner à l'intérieur de la place.
Les premiers arrivés se sont déjà rangés au pied de la forteresse et attendent que leur nombre soit suffisant pour commencer l'assaut. Quelques éclaireurs ont été se rendre compte de l'attitude de l'ennemi ; plusieurs, trop téméraires, ont déjà disparu dans les ouvertures, comme entraînés par une force invincible.
Les bagabagas sont sur la défensive et s'apprêtent à résister; les larves ont été tranportées dans les profondeurs les plus inaccessibles des souterrains.
L'assaut commence: en un instant, la forteresse est couverte d'assaillants qui courent et s'agitent dans
toutes les directions en faisant entendre un bruissement singulier produit par le cliquetis des mandibules.
Tout à coup, de presque toutes les ouvertures sortent des bagabagas aux corselets nacrés ; c'est alors une mêlée corps à corps pendant laquelle chaque parti s'occupe plutôt de faire des prisonniers que de venir en aide à ceux des siens qui tombent écrasés sous le nombre.
Au bout d'un instant, ce ne sont plus que de petits groupes blancs ou noirs entraînant des prisonniers. — Aux ouvertures de la forteresse, d'énormes bagabagas attendent et défendent l'entrée.
Aussitôt qu'un ménéméné se présente, il est saisi par le milieu du corps et coupé en deux, ou bien entraîné dans les sombres prisons d'où il ne sortira plus.
Ces combats durent des heures, quelquefois des jours, avec le même acharnement, et des milliers de prisonniers ou plutôt de cadavres restent entre les mains des deux partis.
Alors quelle vie, quelle activité sur le chemin qui relie la forteresse des bagabagas au ruisseau sur les bords duquel habitent iesménéménés : les uns chargés peuvent à peine traîner leur fardeau, les autres reviennent, légers et frétillants^ s'abouchant à chaque instant avec les plus chargés pour leur offrir leur aide.