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CHAPITRE IX

L'excision de jeunes filles. — Saturnales qui accompagnent la fête. — Maladie d'Oussoufi. — Sa guérison. — Epidémie de variole.

Quand la jeune indigène atteint l'âge de 9 à 13 ans, les usages du pays veulent qu'elle subisse une mutilation spéciale dont la description est du ressort de la médecine et ne peut trouver sa place dans ces notes.

Mais il n'est pas sans intérêt de dire quelques mots de la fête assez curieuse qui accompagne cette opération. Ce jour-là, dès le matin, tout le monde est en liesse au village.

Les femmes et les jeunes filles qui, d'habitude, se rendent au fleuve, en longue file^ le torse nu, pour l'aire la provision d'eau quotidienne, y vont séparément. A la hâte, elles emplissent leurs calebasses, les posent sur la tête, puis les emportent en trottinant avec le déhanchement particulier à leur race.

Rapides, elles se dirigent vers leurs cases, sans souci de l'eau qui s'échappe de son récipient et ruisselle sur leur corps y collant leur pagne, sous lequel se dessinent en contours arrondi s leurs formes musclées.

Les hommes ont revêtu leurs costumes les plus frais,

d'une belle couleur safran, et leurs petits bonnets blancs à deux pointes sont crânement posés sur le côté de la tête; ils se promènent armés du long fusil à pierre qu'ils portent la crosse en l'air, et d'un sabre à fourreau de cuir pendu à gauche. Dès que les femmes ont fini de vaquer aux travaux du matin, elles procèdent à leur toilette ; des coffrets en bois grossièrement sculptés elles sortent leurs plus beaux costumes et leurs bijoux.

Dans les cases se répand alors la senteur forte des colliers de clous de girofle et de crottes de gazelles, le parfum pénétrant du musc et de Vamouguéné (sorte d'encens), l'odeur fade des étoffes neuves, auxquels viennent se mêler des émanations d'étables et le relent fétide du poisson sec et de la viande boucanée.

C'est un cliquetis d'amulettes et de bracelets d'argent massif, des froissements de colliers en grossière verroterie, des claquements d'étoffes secouées et de joyeux éclats de rire.

Réciproquement, on se graisse les cheveux avec du beurre rance, mis en réserve depuis plusieurs jours pour la circonstance, puis on essuie ses mains grasses sur le bas des jambes pour en aviver la couleur luisante.

Certains poussent même le luxe jusqu'à se chausser de petites sandales en cuir jaune, dans lesquelles on ne peut introduire que lamoitié du pied, et que d'ailleurs on porte le plus souvent à la main.

Sur la place du village, les griots frappeat de temps en temps deux ou trois violents coups sur la plus grosse de leurs caisses, pour rappeler qu'ils sont là et qu'ils s'impatientent.

De toutes les directions arrivent de petits groupes qui viennent se ranger en cercle autour d'eux.

Lorsque tout le village est à peu près réuni, le tamtam et les tambourins commencent à battre une mesure lente et scandée et l'on se met en marche. Les femmes griotes entonnent une mélodie triste, sorte de litanie plaintive à laquelle toute la foule répond par un refrain de deux ou trois mots, toujours les mêmes, entraînant sur la dernière syllabe. La procession parcourt le village de case en case; des jeunes filles de neuf à treize ans, presque uniformément vêtues d'un pagne jaune et d'un boubou blanc^ viennent se joindre au cortège; d'énormes boules d'ambre ornent le cimier de leur coiffure, de volumineux bracelets entourent leurs poignets et chargent leurs chevilles ; à leur cou pendent de gros colliers en verre.

Ce sont les héroïnes de la journée ou plutôt les victimes de la fête barbare qui n'aura son dénouement que demain matin au lever du soleil.

Elles font contre mauvaise fortune bon cœur, marchent la tête haute et le sourire sur les lèvres. Elles mâchent des gourôs, afin de se donner une surexcitation factice, nécessaire pour s'étourdir, chanter.

danser pendant vingt-quatre heures. Et demain matiU;, exténuées de fatigue, à bout de forces, elles tomberont dans les bras de vieilles matrones qui les emporteront dans les cases où elles doivent être mutilées.

Après avoir fait le tour du village, le cortège revient sur la place. Sous l'éblouissante clarté d'un soleil invraisemblable, au milieu d'une atmosphère embrasée, d'une poussière épaisse qui prend à la gorge, les danses commencent lascives chez la femme, souples et nerveuses chez l'homme que lebruit etlafumée de la poudre exaltent au point d'augmenter sa brutalité naturelle. Le soir, à la lueur de grands feux de paille, lasaturnale continue, les danseurs infatigables, insatiables, se grisent des odeurs rancies et aromatiques qui s'exhalent de cette foule en sueur; du bruit assourdissant des tam-tams et des formidables détonations des fusils chargés jusqu'à la gueule.

Enfin, le jour commence à poindre, les feux s'éteignent et chacun rentre dans sa case; le crépuscule, de si courte durée sous ces latitudes, laisse à peine le temps d'enlever l'épaisse couche de poussière qui couvre le corps et de prendre un peu de nourriture avant le lever du soleil.

Les femmes revêtent de nouveau leurs beaux costumes et se dirigent à la hâte du côté des cases de forgeron où les jeunes filles sont opérées par de

chirurgiens femelles dont la place n'est pas marquée à l'Académie de médecine.

Une heure après, la fête est terminée et tout rentre dans l'ordre et le calme.

Au bout de quelques jours, on voit sortir du village une procession de jeunes filles la tête couverte d'un linge maculé de sang et s'appuyant sur un bâton ; cette promenade se renouvelle tous les jours pendant près d'un mois ; on les voit ainsi aller au fleuve faire leurs ablutions.

Puis un soir, à la fin d'un tam-tam auquelelles ont assisté, assises par terre sur une natte, toutes ensemble se lèvent, arrachent le linge et le lancent au milieu du cercle en gambadant.

A la suite des ripailles qui sont l'accompagnement obligé de cette fête, Oussoufi, qui joint à pas mal d'autres défauts une gloutonnerie remarquable, est atteint d'une forte indigestion. Grand émoi dans le village; il n'a pas mangé depuis trois jours ; que faire ? que devenir? Des marabouts ont été consultés à Kayes et à Médine : ils ont écrit des prières sur des tablettes de bois, qu'on a ensuite soigneusementlavées pour en faire boire l'eau sale au malade; remède inutile. Ce pauvre Oussoufi dépérit, il a le délire, on croit qu'il va mourir.

Pour les noirs, tous les blancs sont médecins, et je m'étonne qu'on ne soit pas encore venu me consulter.

J'en parle à Temba, mon interprète, qui me répond: (( Oussoufi a peur de toi. Depuis le jour où tu lui as dit qu'il était un mauvais cliel' et qu'on devrait se débarrasser de lui, il croit que tu le feras' mourir en lui donnant du poison. »

Moussô, qui continue à apprendre le mauvais français des tirailleurs, me dit en pleurant :

— Oui, mon papa, y a croire ça, mais si toi y a pas donné grigris des blancs, lui y a crevé.

— Mais que veux-tu que je lui donne^ à ton père? Je ne sais pas ce qu'il a ?

— Marabouts noirs y a pas voir nion papa, mais quand même y a donné grigri.

— Tu vois bien qu'ils ne lui ont rien donné de bon, puisqu'il est toujours malade.

— Bien toi y a venir voir, puis y a donné bon grigri.

Gomme me le demande Moussô, je vais chez le malade que je trouve en proie à une forte fièvre et souffrant de douleurs hépatiques déterminées par un embarras gastrique.

Après lui avoir reproché son peu de confiance en moi, je lui fais prendre du calomel, des tisanes rafraîchissantes, et quelques heures après un gramme de quinine.

Au bout de deux jours, Oussoufi est sur pied et vient me remercier; il me demande si je veux guérir un très vieux chef d'un village voisin qui ne peutplus

marcher depuis trois ans. — Ceci dépassant mes connaissances médicales, je lui réponds que les maladies des jambes me sont inconnues.

A partir de ce jour, si je voulais écouter les noirs je passerais mon temps à les soigner ; pour le moindre bobo ils viennent me trouver.

Quand je suis en présence d'un mal que je ne connais point, j'ordonne des remèdes innocents : des boulettes de pain à prendre deux ou trois fois par jour, et je recommande surtout de ne pas les laisser à la portée des enfants, de crainte qu'ils ne s'empoisonnent; une pincée de bicarbonate de soude dans une bouteille d'eau, ou bien une compresse de saindoux sur les parties douloureuses. Ils sont contents comme cela, et ce qui n'étonnera personne c'est que, malgré l'innocence de mes remèdes, j'ai opéré beaucoup de cures.

Une épidémie de variole se déclare ; en quelques jours une dizaine de jeunes gens des deux sexes sont atteints; contre toute vraisemblance, les noirs ne croient pas la maladie contagieuse et continuent à vivre sans aucune précaution avec les malades qu'ils traitent par des fumigations énergiques sous une couverture et auxquels ils ne donnent de l'air que lorsqu'ils sont à peu près asphyxiés et qu'ils perdent connaissance; puis quand les pustules commencent à sortir on les plonge dans l'eau froide, et pour réparer

les forces qu'ils ont perdues on les bourre de couscous. Malgré cette médication fantaisiste, il y a relativement peu de décès, mais l'épidémie fait de rapides progrès.

Concevant des craintes pour la sécurité de ma petite garnison, je prends sur moi de faire transporter tous les malades à deux kilomètres dans un grand gourbi en paille construit à la hâte; trois laptots intelligents remplissent les fonctions d'infirmiers et interdisent l'approche de l'ambulance.

Les varioleux, à leur grande stupéfaction, sont mis à la diète; ils ne s'en plaignent pas, mais ce sont les gens du village qui, malgré la confiance qu'ils me témoignent, ne peuvent admettre que leurs malades restent sans manger^ et les infirmiers ont toutes les peines du monde à empêcher l'entrée des calebasses de couscous qu'on essaie d'introduire en cachette. Du bouillonetdes œuls sont distribués aux pauvres diables une ou deux fois par jour, suivant leur état; ils ont des tisanes, mais tout cela est liquide et ne doit pas les nourrir.

En peu de jours, l'épidémie semble enrayée et j'ai la satisfaction de voir presque tout mon monde hors de danger; sur treize malades, deux seulement sont morts et les indigènes m'assurent qu'ils ont été tués par la diète. J'ai beau essayer de leur faire comprendre que tous ont suivi le même traitement et qu'à présent

la grande majorité se porte bien. Ils m'exaspèrent par leur obstination à me répondre : « Ils sont morts de faim ». A partir de ce jour, je refuse de m'occuper des malades.

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