CHAPITRE X
Abandon du poste de Longtou. — Incendie de Kayes. — Descente des rapides. — Arrivée a Kayes.
Nous sommes au mois de mai, c'est-à-dire à l'époque des grandes chaleurs qui précèdent les premières tornades.
Le fleuve est bas, si bas, que sans voir l'eau monter plus haut que les genoux on peut le traverser, là où, quelques mois auparavant, de grands navires auraient pu s'engloutir. Dans peu de jours nous allons quitter le poste de Longtou, désormais inutile, la colonne expéditionnaire rentrant et les postes étant ravitaillés pour l'hivernage.
La pensée de quitter ce petit coin où je vis heureux m'attriste, je suis habitué à cette résidence, j'aime maintenant le grondement sourd des chutes, les hennissements des hippopotames, dont je compte chaque matin les quatorze têtes qui émergent de l'eau calme du fleuve^ la fanfare discordante des oiseaux-trompettes que, deux fois par jour^ j'entends passer audessus de ma tête, puis l'heure de l'arrivée de la petite flottille de pirogues et de chalands qui, les voiles gonflées parla grosse brise chaude de midi, viennent
s'amarrer en face du poste ; le froissement des voiles qu'on amène et qui battent, secouées par le vent, le grincement des poulies trop sèches, le roulement des chaînes contre les bords des chalands, le clapotis des petites vagues qui s'*eritre-choquent entré tous ces bateaux, ces odeurs de goudron, de filin, de bois mouillé, tout cela réveille en moi les chers souvenirs du marin, et la perspective de rentrer à Kayes m'est tout à fait désagréable.
il me semble déjà entendre le vacarme des ferrailles battues sur les enclumes, les chocs des wagons, les grincements des grues, les sifflets stridents des machines, et parmi tout cela les sonneries des clairons et des cloches. .
Quant à Moussô, elle est ravie à la pensée de voir des boiUiques où l'on trouve de tout et dont mon domestique lui fait les descriptions les plus brillantes : « Il y a des pains de sucre gros comme çà, des bouteilles de sirop et des pots de confitures contre tous les murs, de grands barils pleins de perles en verre de toutes les couleurs, et des étoffes! des bleues, des jaunes, des vertes, même des dorées! de Teau de Lubin, de l'eau de Cologne plein des caisses, et tout cela ne coûte presque rien! Mais ce qu'elle verra de plus curieux ce sont des bateaux dans lesquels les blancs mettent de l'eau et du feu pour les faire marcher; il y en a qui vontsur l'eau et d'autres sur terre. Moussô
ouvre de grands yeux à l'énumération de toutes ces merveilles et presse de questions son interlocuteur.
Il y a cinq ans qu'elle n'a vu Kayes, et pourtant la distance n'est que de seize kilomètres d'un village à l'autre; seulement la route n'est pas sûre, c'est ce qui l'a toujours empêchée d'aller voir les belles choses apportées par les blancs. Allongé dans un hamac en corde suspendu à l'immense tamarinier qui ombrage le devant de ma case, j'écoute ces naïfs bavardages.
De chaudes bouffées du ventd'Estagitentles menues feuilles de l'arbre; de temps en temps des fruits mûrs tombent sur la terre durcie par le soleil avec un bruit de cosses sèches; la paille de nos cases frissonne en grésillant sous les caresses de ces premières rafales.
Un tirailleur griot , accroupi dans un coin, pince une petite guitare à deux cordes, dont le son grêle et argentin produit, en se mêlant aux bourdonnements des moustiques, l'effet de cloches lointaines.
La nuit est superbe et je contemple, en rêvant, les étoiles brillantes qui papillotent à travers les sombres dentelles du tamarinier.
Depuis un moment, il me semble que le ciel a par instants des lueurs rougeâtres ; je n'y fais pas grande attention tout d'abord, car à cette saison les feux de brousses sont fréquents et éclairent presque tous les points de l'horizon, mais cette lueur s'accentue, et je me lève pourvoir d'où elle vient.
A peine ai-je regardé dans la direction de Kayes qu'une sinistre clarté me fait pressentir un malheur; c'est comme une immense Forêt en feu. En repassant dans ma tête les accidents de terrains qui existent dans la direction éclairée, je ne vois pas débroussailles dont l'incendie puisse donner une lueur si intense : à ^moins pourtant que ce soit le village de Sotokoley, situé à 4 kilomètres en avant de Kayes, et la clarté diminuant d'instant en instant, je parviens à me persuader qu'il s'agit d'un simple feu de paille.
Complètement rassuré, je vais reprendre le cours de mes rêveries doucement bercé dans mon hamac, où le sommeil né tarde pas à me gagner.
Vers une heure du matin je suis réveillé par le factionnaire qui amène un courrier venant de Kayes. Son corps à demi nu ruisselle de sueur et ses jambes sont couvertes de poussière; il me présente un petit papier qu'il porte au bout d'une grosse paille fendue.
Je l'ouvre à la hâte, inquietde recevoir un message à cette heure, et je lis à la lueur d'une allumette :
Mon cher ami,
Du pauvre Kayes que nous avons vu élever pierre
par pierre, il ne reste plus rien : en quelques minutes
tout vient d'être détruit par le feu. On ne croit pas
qu'il y ait d'accidents de personne^ mais nous sommes
tous navrés.
Ce sinistre qui, en France, lu aans les faits du jour, aurait à peine attiré mon attention, me cause ici, à plus de trois cents lieues de la côte, une impression douloureuse en me faisant penser que les efforts et les travaux de tant de braves gens qui ont trouvé la mort en prêtant leur concours à l'établissement de ce premier jalon denotre civilisation au Soudan français, viennent en quelques minutes d'être stérilisés et détruits.
Deux jours après cette catastrophe, je reçois l'ordre de rentrer à Kayes avec ma petite garnison. Aidés par les habitants des villages voisins nous effectuons, par terre, le transport des pirogues et des chalands jusqu'au bief inférieur des chutes ; puis, après avoir amené le pavillon français qui flottait sur la branche la plus élevée du tamarinier géant à l'ombre duquel nos gourbis étaient construits, nous nous embarquons sur la petite flotille qui s'ébranle sous les vigoureux coups d'avirons deslaptots; comme nous descendons le fleuve, le courant active notre marche et nous glissons rapidement entre les deux rives élevées et rocheuses qui encaissent à cet endroit le lit du Sénégal.
Nous passons devant Médine, puis nous franchissons plusieurs rapides très dangereux, semés de nombreuses roches émergeant à peine des tourbillons écumeux qui les enveloppent, et, par moments, nous sommes entraînés avec une telle rapidité que nous éprouvons
presque du vertige. Le chenal est très étroit et le moindre faux mouvement du timonier peut causer la perte de l'embarcation et des hommes, car il serait impossible même au plus excellent nageur de regagner la rive sans avoir été charrié sur une longueur de plusieurs centaines de mètres, c'est-à-dire mis en lambeaux et assommé infailhbiement contre les rochers.
Ayant quitté Longtou à quatre heures de l'aprèsmidi, nous arrivons à Kayes vers sept heures.
Des colonnes de fumée noire s'élèvent encore, après trois jours, au-dessus des amas de décombres, sous lesquels sont enfouis vivres, armes et munitions.
il reste là une poignée d'Européens livrés sans défense aux représailles possibles de nombreuses populations encore à demi sauvages qui, si elles connaissaient leur force et comprenaient la situation périlleuse où nous nous trouvons^ pourraient nous faire expier cruellement les abus de pouvoir trop fréquents de notre part. Mais, loin de nous être hostiles, les Kassonkés ont mis à notre disposition toutes les ressources dont ils disposent, et c'est au milieu du village indigène de Kayes que nous commençons l'hivernage de 1884.
Nous nous y trouvons dans des conditions d'hygiène déplorables : logés dans des cases pressées ^es unes contre les autres, humides, complètement dépour-
vues d'aératioD, les hommes ont à souffrir plus que jamais des rigueurs du climat. La mortalité chez les Européens monte bien au-dessus de la moyenne déjà si élevée en temps ordinaire.