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CHAPITRE XI

En route pour Kita. — Le premier campement. — Étapes successives. — Insolation d'un des nôtres. — Bafoulabé — Badumbé et la colonne. — Rencontre de captifs au gué deToukoulo,

Nous nous mettons en route pour Kita le quinze janvier 1884. Le convoi dont je fais partie se compose de deux médecins de la marine, d'un vétérinaire et d'une trentaine de noirs. Nous allons rejoindre la colonne expéditionnaire, partie déjà depuis quelques jours .

Des mulets envoyés de la Plata pour être acclimatés dans le haut fleuve transportent nos vivres, nos bagages et nous servent de montures.

Le premier jour, tout va de travers : les mulets, encore à demi sauvages et chargés pour la première fois, s'effraient à chaque instant et se débarrassent des fardeaux que les muletiers ont mille peines à replacer sur leur dos.

Nous avons quitté Kayes à huit heures du matin, et nousn'arrivonsàMédinequ'àmidi, soitquatreheuresde marche pour une étape de 12 kilomètres. Nous passons cette première journée avec les officiers du poste, et le soir nous allons camper à Longtou . Là, je rends

Moussô à son père, qui ne consent pas à la voir partir si loin.

Le lendemain, nos mulets se comportent mieux; nous marchons sans incident le long du fleuve à travers un paysage plat et suffisamment vert ; après avoir rencontré plusieurs villages^nous arrivons vers dix heures au campement de Malou,où nous nous installons sous un énorme figuier et oii nous déjeunons d'une perdrix tuée pendant la route. Les deux médecins, intrépides chasseurs, se mettent en campagne malgré la chaleur accablante et reviennent le soir avec une biche, trois pintades et une perdrix.

Notre première nuit dans la brousse est très gaie : éclairés par de grands feux de paille, nous passons la soirée à bavarder, heureux de nous sentir vivre en plein air avec le ciel pour toit, de coucher sur la paille, d'entendre les mille bruits mystérieux de la nature africaine; puis l'imprévu du lendemain ne sera pas un des moindres agréments de la route, nous y songeons déjà. Les noirs, fatigués parla marche, se sont couchés de bonne heure autour des feux. Les mulets, attachés par un pied à une corde fixée en terre à ses deux extrémités, s'endorment debout, et leur grosse tête, avec son mouvement de tangage, semble trop lourde pour leur corps.

Nous sommes réveillés avant le jour par la lueur et les crépitations des feux ravivés, et par le bruit con-

tinu que font les mâchoires des animaux broyant le mil. Les noirs accroupis s'étirent et chauffent leurs membres engourdis par la fraîcheur de la nuit.

Assis sur nos cantines, nous bouclons nos houseaux en bayant encore sous l'influence d'un bon sommeil réparateur.

Notre cuisinier Pâté Dialo, les yeux gonflés et brûlés par le feu, nous apporte dans une gamelle graisseuse une sorte de boisson chaude d'une couleur et d'une odeur indéfinissables.

Pour ne pas déranger ses ustensiles de cuisine qu'il a emballés la veille, il a passé le café à travers une toile de sac sur laquelle il couche, et qui, depuis le départ, sert à protéger ses bardes de la poussière ; il Tavoue tout naturellement ; sur notre refus de goûter ce breuvage, il s'empresse de le partager avec ses compagnons de route.

On bâte et on selle les mulets au milieu d'une confusion comme les noirs seuls savent en créer dans tout ce qu'ils font: c'est unbridon qu'on ne retrouve plus, une corde de bât perdue en allant au fourrage. Un mulet blessé sur le dos envoie deux ruades chaque fois que son palefrenier s'approche de lui, enfin, ce n'est qu'au bout d'une longue demi-heure que cesse ce désordre et que nous pouvons nous mettre en route.

A onze heures, nous arrivons à Diamou, station extrême du chemin de fer pour la construction duquel

on n'a pas accordé de crédits cette année, de sorte que les travaux sont suspendus. Seule, une brigade d'entretien est chargée d'assurer le bon fonctionnement d'un train, composé de deux wagonnets, qui fait tous les jours le service entre Kayes etDiamou. A une heure de l'après-midi, nous voyons arriver ce train, tiré par une locomotive poussive. Ce jour-là, comme il n'était pas trop chargé, il a pu faire son trajet de cinquante-quatre kilomètres en sept heures : quelquefois il reste en détresse, et n'arrive que le soir, ou même le lendemain de son départ.

Diamou est le sanitarium de Kayes ; des baraques y ont été construites pour recevoir les malades.

L'accueil qui nous est fait par les officiers est rempli de cordialité. ]Nous passons avec eux la journée à chasser. Un ingénieur, venu pour étudier le projet d'un chemin de fer plus économique que celui actuellement en construction, se joint à notre convoi, et, le dix-huit, nous repartons.

Le pays, qui jusque-là était resté assez plat, change de physionomie. Maintenant, ce sont des montagnes coupées à pic comme de hautes murailles; nous les longeons pendant une partie delà matinée, puis nous traversons environ huit kilomètres de terrains ferrugineux ; les arbustes, secs et rabougris, y semblent morts ; la chaleur y est accablante et la poussière rouge qui se soulève sur notre passage sent la rouille.

De très loin, nous entendons le grondement sourd des chutes de Gouina , que nous n'apercevons que pendant quelques minutes entre deux rochers.

Nous arrivons vers midi au village de Foukara dans le voisinage duquel nous demeurons le reste de la journée et la nuit.

Le dix-neuf, nous quittons Foukara à six heures du matin et ce n'est que vers une heure de l'aprèsmidi que nous sommes à la mare de Tallari, campement malsain que nous devions éviter, mais que la longueur du trajet nous a fait choisir.

Pendant la route, l'ingénieur L... est pris d'un violent mal de tête, il ne peut plus se tenir sur son mulet et jette des cris de douleur. Il n'y a pas d'eau dans le voisinage.

Mon domestique, Alioun^ part en avant au pas de course et ^revient une demi-heure après avec une peau de bouc remplie du précieux liquide. Des serviettes mouillées sont appliquées sur la tête de M. L... que nous remettons sur sa monture, et, marchant à ses côtés afin de le soutenir au besoin, nous continuons tant bien que mal notre route.

Nous passons la nuit près de la mare, nous avons tous la fièvre, la journée a été trop rude, et les émanations du voisinage achèvent ce que le soleil a commencé.

A cinq heures du matin nous levons le camp, et à

dix heures, reçus par les officiers du poste, nous faisons notre entrée à Bafoulabé. Nous traversons ensuite sur un bac le Bating, affluent du Sénégal, dont la largeur peut être de trois cents mètres environ. Les mulets, qui se souviennent de leur voyage en mer, refusent de s'embarquer sur le nouveau bateau^ et c'est avec beaucoup de peine qu'on arrive à les y entraîner.

Sur l'autre rive du fleuve, nous organisons un campement confortable sous de beaux arbres; mais la nuit, nous avons à subir l'assaut d'énormes chenilles à longs poils qui, en passant sur notre épiderme, y causent une brûlure intolérable. J'ai le bras gauche enflé au point de ne pouvoir le plier.

Le 23, nous partons de Bafoulabé et nous arrivons le 26 à Badumbé, où nous trouvons la colonne expéditionnaire installée à quelques centaines de mètres du poste.

Je suis frappé de l'air minable de nos soldats d'infanterie de marine, tous trop jeunes pour supporter les fatigues d'une campagne sous ce climat ; ils sont très impressionnables, la mort d'un camarade produit sur leur imagination un effet désastreux : ceux qui sont malades en meurent; ceux qui n'ont rien encore se croient atteints et finissent par tomber dans un état très grave. Le découragement est une des caractéristiques du début des maladies dans le haut Sénégal.

Cette observation a été faite p^r la plupart de nos médecins, c'est comme une nostalgie et, malgré leur dévouement, les médecins delà marine n'arrivent pas à remonter le moral affaibli des soldats et les suicides se produisent fréquemment. Ces hommes sont cependant traités avec une grande douceur ; chacun a un àne comme monture , la nourriture est bonne : une livre de viande, une livre et demie de pain, du sucre, du café, de l'eau-de-vie, des légumes secs^ du vin tous les deux jours ; des volailles et des œufs sont souvent distribués. Le service du camp est fait par les soldats indigènes, afin d'éviter aux Européens les ardeurs du soleil. Mais rien ne peut secouer la torpeur morale qui s'empare d'un grand nombre de nos soldats et qui est, ainsi que je le dis plus haut, le signe précurseur d'une mort prochaine. L'esprit de corps, cependant remarquablement vivace, n'arrive pas à rendre à ces jeunes gens l'énergie dont ils ont fait preuve dans d'autres circonstances. Devant l'ennemi s^eulement ils se réveillent et sortent de cet accablement malsain, pour redevenir de vaillants Français. Les tirailleurs sénégalais, qui voyagent avec leurs femmes et leurs enfants, s'organisent à chaque campement de petites huttes avec quelques brassées de paille ou de branches, qu'ils jettent sur un buisson afin d'en épaissir l'ombrage. Sous ces huttes, ils mènent la même vie que dans les villages. Les femmes

font le couscous, lavent le linge ; le soir, on se réunit et l'on bavarde ; si le mari est de garde, la femme se laisse faire la cour par les jeunes tirailleurs non mariés.

Ces femmes de soldats ne sont pas des modèles de vertu et, sauf de rares exceptions, elles ont mené la vie la plus joyeuse avant d'entrer dans la carrière militaire. Mais, au fond, toutes bonnes femmes, toujours prêtes à rendre service, la vie nomade qu'elles mènent leur apprend à s'aider mutuellement. Pendant la route, chargées comme des bêtes de somme, elles suivent la colonne, portant sur leur tête les calebasses^ les marmites, leurs vêtements et ceux de leur mari; les provisions de bouche de plusieur jours ; s'il y a des enfants encore trop jeunes pour marcher, elles les portent attachés, à califourchon, sur leur croupe, et soutenus par un pagne qui passe sur leur poitrine. Quelquefois un mari galant donne son fusil à sa femme et se charge du volumineux et lourd paquet. Si on sonne le ralliement, vite il reprend son arme et rejoint sa compagnie au pas gymnastique.

Les plus longues marches n'effraient pas ces femmes, et en arrivant au campement, ce sont elles encore qui préparent la nourriture, pendant que le mari dresse la hutte pour la nuit.

Demandez à l'une d'elles, dans un moment de pénurie, la chose la plus précieuse, du sel par exemple;

VOUS êtes certain qu'immédiatement elle vous apportera le restant de sa provision. Si vous lui faites observer qu'elle s'en prive ainsi que son mari, elle vous répond : (( Ça va bien, toi, tu es blanc, nous, nous sommes noirs^ et ce n'est pas la première fois que nous manquons de quelque chose ; prends tout. »

Aussi mendiantes que généreuses, à la moindre occasion, pour la moindre fête, elles viennent vous dire, en faisant une révérence : Anassa ma dimance, — donne-moi mon Dimanche, fais-moi un présent.

Si peu qu'on leur donne, elles sont contentes et l'on acquiert ainsi des droits à leur reconnaissance. Le besoin de recevoir est inné chez le noir. Si riche et si puissant que soit un chef, il est toujours sensible au moindre cadeau.

Mes compagnons de route restent avec la colonne à Badumbé, et moi je poursuis mon chemin, accompagné de mon domestique et de deux autres indigènes chargés du soin de mes mulets.

Le 3, en face du gué de Toukoulo, je rencontre des caravanes de captifs. On se sent le cœur serré à la pensée des souffrances qu'ont dû endurer ces malheureux, pour arriver à un tel degré de bestialité ; ils n'ont plus rien de l'être humain, ne parlent pas entre eux, et l'on se demande s'ils ont encore un langage. Les os saillants de leur corps menacent de crever la peau sèche et craquelée qui les couvre. Leurs longs bras

grêles pendent de chaque côté de leur corps, d'une maigreur horrible. Ils ne sont même plus noirs, la poussière des routes et la malpropreté ont accumulé sur leur peau une couche terreuse couleur d'ardoise sale. Des larmes de gâtisme coulent de leurs yeux injectés et tracent des sillons noirs sur leur visage grimaçant d'idiots. Leurs cheveux sont couverts de plaques qui ne peuvent être comparées qu'à celles que ramasse le bétail en se couchant dans les étables mal tenues.

Presque tous sont atteints d'une gale maligne qui, aux articulations, produit des ulcères purulents. Ils répandent une odeur nauséabonde, et entraînent avec eux des nuages d'énormes mouches qui s'acharnent sur leurs plaies et les enveniment. Des enfants âgés à peine de six à sept ans suivent ces troupeaux humains. Sur leur ventre ballonné saille un nombril plus gros qu'un œuf et leurs pauvres jambes sont gonflées et peuvent à peine les porter : c'est en boitant qu'ils s'avancent poussés par les traitants qui sans cesse les aiguillonnent de leur brutalité.

Je m'approche d'un feu où un vieillard, accroupi au milieu d'un nuage de fumée acre, retourne sur la flamme des cornes de bœuf qu'il a trouvées dans un tas d'ordures près du poste. Au bout d'un moment, il se met à ronger avec avidité les débris de peau recouverts de poils calcinés, restés à la racine des cornes.

Ses camarades de misère tournent vers cette singulière cuisine des yeux pleins de convoitise, et plusieurs se mettent en quête d'un semblable régal.

J'ai quelques vieux biscuits économisés pendant la route et je les fais distribuer à ces infortunés. C'est un festin ! La moindre miette est ramassée. Quand ils ont fini, ils me regardent tous d'un air hébété, comme étonnés de cette générosité si inattendue.

Je traverse le Baklioy dans l'après-midi, pour être prêt à continuer ma route le lendemain avant le jour. La nuit est presque froide (1) ; avec deux couvertures de laine et couché entre deux feux, j'ai à peine chaud. Au petit jour, je rencontre encore de longs convois de captifs. Ces malheureux, pour ne pas avoir trop froid, portent devant eux, en marchant, des torches de paille allumées dont la flamme lèche leur corps.

(1) 4- 7" centigrades à 4 h. du matin.

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