CHAPITRE XII
Arrivée à Kita. — Installations au fort. — Visite au village de Makadiambougou. — Le marabout More Moussa. — Achat d'une captive. — Sakoba .
Le lendemain matin, j'arrive à Badougou ; ce village, récemmentdétruit par des bandes pillardes du Kaarta, est très misérable.
Le chef met une case à ma disposition, puis m'apporte quelques œufs qu'il s'est procurés avec peine; ils sont d'ailleurs tous mauvais. Pour la première fois, je bois du dolo, sorte de bière faite avec du mil et du maïs ; par l'odeur et la couleur elle rappelle l'urine de cheval; mais, en somme, c'est une boisson fort supportable.
Je trouve les femmes laides, elles ont les traits grossiers etsontdéfigurées par les tatouages; leur coiffure a beaucoup d'analogie avec celle des femmes du Kasso, mais est pourtant moins gracieuse.
Je passe la journée du lendemain au village de Gomokory, puis, le surlendemain, au marigot de Kémicko. A ce dernier campement, je suis dévoré par les moustiques ; aussi, profitant de la lune qui vient de se lever vers minuit, je meremetsen marche.
CINQ ANS DE SEJOUR AU SOUDAN FRANÇAIS dÔ9
La route est excellente, et nous faisons plus de cinq kilomètres à l'heure.
Au moment oii le crépuscule commence à dorer l'horizon, nous arrivons au pied des montagnes qui forment le massif de Kita.
Je fais une halte de quelques minutes pour réparer le désordre de ma toilette, afin de ne pas produire une trop mauvaise impression sur mes nouveaux compagnons.
Le jour luit à peine et, sans le chant des coqs et les aboiements des chiens, je n'aurais pas soupçonné le voisinage des villages, dont les petits toits, gris et pointus, se confondent avec les rochers dans la demi-obscurité.
Malgré l'heure matinale, on rencontre déjà des noirs se dirigeant, comme nous, du côté du fort que nous venons d'apercevoir à un coude de la route et à un kilomètre environ. De l'éperon, je pique ma monture qui se met à braire et prend le trot. Les notes stridentes d'un clairon sonnant le réveil arrivent jusqu'à moi. Au bout de la route blanche, le poste se dessine nettement sur le bleu clair du ciel ; à droite, contre la montagne, un grand village indigène sur lequel plane un nuage de fumée que la brume matinale retient en une longue nappe grise. Un à un, des soldats sortent par la porte en tr'ou verte du poste, et curieusement regardent sur la route. Je suis tout près
maintenant; le soleil vient en quelques secondes d'inonder la plaine de sa vive lumière que l'on sent déjà chaude sous cette première caresse. Adroite, une planche clouée contre un arbre porte l'indication : Route de France; à gauche, une autre: Route du cimetière. Etnunc erudimini...
En passant le seuil de la porte^ une bouffée d'air chaud avec des relents de corps de garde me frappe le visage 5 en face de moi se trouve un grand bâtiment en maçonnerie élevé d'un seul étage avec une galerie en haut et en bas ; tout autour de la cour, une autre galerie analogue à celle des cloîtres, sur laquelle s'ouvrent des portes à claire-voie.
Le clairon vient de sonner; les tirailleurs, placés sur deux rangs, répondent à l'appel.
Dans un coin sombre, une grosse porte en bois grince sur ses gonds et je vois sortir cinq noirs vêtus moitié en miUtaire, moitié en civils ; leurs pieds sont entravés par deux anneaux enfilés dans une petite tringle en fer ; ils marchent difficilement, à petits pas, avec un tic-tac régulier. Ce sont les soldats noirs punis de prison, qui tous les matins font les corvées et passent une heure ou deux au peloton de discipline.
Je me fais indiquer le logement du commandant qui me reçoit assez mal, ma qualité de civil n'étant pas précisément une recommandation pour lui.
Mon domestique transporte les cantines dans la
chambre qui vient de m'être désignée. C'est une grande pièce carrée, avec deux portes s'ouvrant sur la galerie et servant en même temps de fenêtres ; une porte de derrière donne sur le couloir de défense; les murs faits de pierres jointes avec de l'argile sont tapissés de toiles d'araignées. Tout le mobilier se résume en un lit , une table et deux chaises grossièrement fabriquées en bois du pays.
Dans la matinée, je fais mes visites d'arrivant aux officiers et fonctionnaires : un lieutenant d'artillerie, un médecin, un employé du télégraphe. Nous causons longuement de Kita, des environs très giboyeux , des promenades à cheval de chaque jour; ils me disent être rarement malades, le pays est très sain.
C'est tout ce que Ton peut souhaiter , car plaisirs, distractions, confort, n'existent pas dans les postes du haut-fleuve.
On me fait les honneurs du fort : le médecin me conduit à l'infirmerie; nous visitons les jardins et la bananerie dont il est chargé. Avec l'officier d'artillerie je voyage d'atelier en atelier : forge, menuiserie, ferblanterie, briqueterie. Il y a même une fabrique d'huile d'arachide et de savon, une buanderie où, moyennant quelques centimes, les hommes peuvent faire blan^ chir leur linge.
En dernier lieuj mes nouveaux compagnons me conduisent à la popote. C'est ici, me disent-ilsj quCj
matin et soir, nous nous réunissons pour prendre nos repas en commun. Vous verrez que pour des gens ne vivant guère que sur les ressources du pays, notre table est bonne; il y règne surtout une gaieté réconfortante; elle nous aide à avaler les plu s mauvais morceaux.
Sur cette table, recouverte d'une nappe en calicot, est dressé le couvert ; chacun apporte ce qu'il possède en vaisselle, de sorte que c'est un assortiment des plus bizarres : une assiette en faïence ébréchée et fendue, à côté une cuiller enétain, une fourchette en argent, un couteau de poche et, en guise de verre, une bouteille sciée en deux ; à une autre place, une assiette en fer battu, un couvert en ruolz et un verre de pile télégraphique. La troisième place doit être celle du docteur, car le verre est remplacée par une éprouvette graduée qui ne peut sortir que de la pharmacie.
J'envoie chercher dans ma cantine un verre à pied et quatre assiettes en porcelaine ; c'est un luxe auquel on n'est plus habitué. J'en offre une à chacun de ces messieurs et ils font fête à cette belle vaisselle blanche.
Le repas est très gai, le vin absent est remplacé par du dolo, la cuisine, accommodée au karité (beurre végétal). S'il fallait enlever tous les charançons qui se trouvent dans le pain on aurait trop de besogne, et le meilleur parti à prendre est de les écraser sous la dent; le café, sucré avec de la cassonade, laisse
au fond des verres une mélasse dans laquelle on aperçoit quelques crottes de rat ou un cancrelas. Il faut s'habituer, sous peine de mourir de faim, à ces inconvénients qui, en France, nous eussent soulevé le cœur de dégoût.
Après le repas, chacun va faire la sieste, et dans le fort règne alors le plus profond silence, jusqu'à l'heure où le clairon indigène, avec ses grosses lèvres épaisses, se met à bredouiller la sonnerie ordinairement alerte et modulée du réveil.
C'est l'heure chaude de la journée; on se lève, les cheveux et la barbe baignés de sueur.
En sortant de l'obscurité des chambres, dont on avait soigneusement fermé les volets, on est ébloui et les yeux se ferment sous l'éclat de cette lumière ardente du soleil qui se reflète sur la blancheur des terrasses et des murs.
Puis, chacun vaque à ses occupations jusqu'à l'heure où le soleil disparaît derrière la montagne.
D'habitude les chevaux sellés sont amenés dans la cour, mais ce jour-là on a projeté une promenade à pied au village de Makadiambougou, le plusrapproché du poste et le plus important des environs.
Notre première visite est pour le marabout Moré- Moussa. Ce personnage, grand et vigoureux vieillard, a vraiment de la dignité ; sa démarche est imposante, son visage d'un beau noir, sur lequel tranche une bar-
biche blanche, a une expression honnête; on m'assure d'ailleurs qu'il est serviteur dévoué et ami sincère des blancs.
Sa qualité de marabout ne lui donne aucune autorité sur les Malinkés fétichistes, qui ont pourtant du respect et de la considération pour lui, à cause de ses relations avec le commandant du fort, auprès duquel il remplit les fonctions de conseiller dans les affaires indigènes, souvent indébrouillables (comme l'on dit là-bas) pour un Français peu au courant des mœurs et des chicanes captieuses des noirs.
C'est chez Moré-Moussa que trouvent asile et nourriture les traitants musulmans de passage à Kita. En même temps qu'hôtelier, il est médecin, pour les autres seulement, car lui préfère les soins du docteur du poste ; malgré cela , les amulettes qu'il fabrique se vendent très cher. Ses femmes font la loi et établissent le cours des denrées sur le marché où elles tiennent différents petits commerces.
A notre entrée dans la cour. Moussa est assis devant sa case principale, sur un échafaudage en bambous haut d'un mètre vingt environ, les jambes repliées sous lui à la mode orientale. Très flatté de notre visite, il s'empresse de descendre de son perchoir pour nous serrer la main, portant chaque fois la sienne sur son cœur suivant l'usage des musulmans.
Après avoir fait étendre sur le sol une peau de mou-
ton sur laquelle il s'accroupit dans la même position qu'il avait à notre arrivée, il nous invite à nous asseoir sur quatre petits bancs à trois pieds très bas^ que des fillettes viennent de nous apporter ; grâce à l'habitude que nous avons de ces sièges, nous arrivons à conserver notre équilibre, en nous fatiguant beaucoup plus que si nous étions debout.
Je suis déjà suffisamment familiarisé avec la langue pour engager une conversation qui me vaut immmédiatement toute la sympathie de Moré-Moussa, et bientôt je me vois entouré de noirs qui m'écoutent parler avec béatitude.
Un de mes nouveaux compagnons est en pourparlers depuis quelque temps avec Moussa, au sujet d'une jeune captive qu'il voudrait acheter. Gomme il désire nous la faire voir, afin que nous puissions juger des avantages physiques de la jeune fille^ il demande à Moussa de l'appeler ; mais celui-ci nous répond qu'elle est trop sauvage, et que si elle se doutait de quelque chose on ne pourrait la décider à paraître devant nous.
Pour trancher la difficulté, nous demandons à boire, et sur l'ordre d'une femme à laquelle Moussa fait un signe d'intelligence, la jeune captive apporte une calebasse qu'elle nous présente à genoux; l'eau en est si fraîche que nous buvons avec un réel plaisir.
La jeune Sata peut avoir quatorze ans environ ;
elle n'est pas jolie, mais elle est merveilleusement faite; ses dents sont taillées en pointes comme des dents de scie: ceci est le résultat d'une opération particulière qui se pratique chez certaines peuplades du Ouassoulou; son regard est méchant, et son sourire, un rictus qui ne promet rien de bon pour son nouveau propriétaire. Notre interprète Momadou Camba, craignant que le mariage se fasse sans son office, arrive presque aussitôt; nous ayant vus depuis le balcon du fort nous diriger du côté du village, il s'est empressé de venir nous rejoindre, afin de ne pas perdre la commission sur laquelle il compte pour régler les clauses du marché.
L'affaire d'ailleurs est vite bâclée : Momadou déprécie si bien la marchandise que Moré-Moussa accepte le prix offert 1(300 fr.). Notre ami pourra donc dès le même soir entrer en possession de son acquisition.
En sortant de chez Moré-Moussa, nous rencontrons une grande vieille femme qui, en nous apercevant, se met à danser un cancan des plus grotesques; ses jambes sèches s'agitent et s'entrechoquent sous son pagne, sa croupe se tortille avec frénésie, tandis que ses mamelles plates et ridées sautillent sur son ventre plissé ; elle s'accompagne d'un chant qu'on pourrait traduire ainsi:
(( Les voilà, ces bons blancs !
« Ce bon docteur !
(( Et ce bon maître des canons!
« Et cet autre bon sorcier du télégraphe ! (( Et cet autre bon blanc barbu !
((Ils vont donner A^on ko loulou (cinquante centimes) à cette bonne, bien bonne et jolie Sakoba. « Ah les bons blancs !
(( Ah les jolis blancs! »
Une vingtaine de petits négrillons tout nus se sont groupés autour d'elle, et battent des maios en cadence.
Pendant que nous rions aux larmes, eux restent sérieux et osent à peine sourire.
C'est que Sakoba est la vieille reine du pays, et elle n'est pas toujours tendre pour la jeunesse à laquelle elle dispense assez généreusement des corrections qui ont la réputation d'être sincères. Aussi a-t-on pour elle un respect mêlé de crainte.
Je l'ai vue plus tard, cette vieille, terminer à coups de bâton une bataille entre des hommes du village, et tous ces grands gaillards, le sabre au poing et excités par les vapeurs du dolo, s'en allaient aussi penauds que des enfants qu'on aurait surpris en flagrant délit d'escapade.
Après avoir dansé, elle se met à nos genoux pour nous remercier du cadeau que nous venons de lui faire.
Elle prétend qu'elle est la maman de tous les soldats
blancs. Il est incontestable qu'elle est pleine d'attentions pour eux. Ils vont le soir chez elle boire le dolo; elle leur fait faire connaissance avec les femmes faciles dont les maris sont absents.
Elle tient à nous accompagner et, tout en nous faisant les honneurs du village, elle nous assourdit de ses flatteries bruyantes qui attirent sur le seuil des portes tous les habitants.
Le jour tombe rapidement, et nous sommes encore dans le village; à travers les palissades de branchages ou de paille, nous voyons briller dans les cours les flammes qui enveloppent les énormes marmites de terre où cuit le couscous. Le bétail rentre en soulevant sur son passage une poussière acre et chaude, il se bouscule et se presse dans les ruelles étroites et tortueuses.
Nous croisons quelques jeunes filles qui vont gaiement, la calebasse sur la tête, chercher le litre de lait que chaque vache (1) rapporte, après une journée passée dans les secs pâturages des plaines soudaniennes.
Pourquoi ne trouve-t-on pas ici, comme dans nos campagnes de France, cette rudesse d'allure chez ces filles, pourtant moins civilisées que nos paysannes ?
{{) Ces vaches, à peine aussi grandes que nos vaches bretonnes, sont sobres et rustiques, et pendant la saison sèche on se demande de quoi elles peuvent vivre; néanmoins le peu de lait qu'elles donnent est excellent et très butyreux.
Il y a chez la jeune négresse du Soudan quelque chose de plus fin, de plus souple de plus gracieux.
On ne rencontre pas chez elle cette épaisseur robuste et rude de la paysanne engoncée dans des vêtements grotesques; au contraire, ce pagne qu'elle sait drap,er avec art ne gêne en rien la souplesse de son allure. C'est un bras remarquable de forme qu'elle arrondit au-dessus de la tête pour soutenir légèrement par derrière la calebasse ou la jarre destinée à recevoir le précieux lait. Elle fait tout avec grâce, même les besognes les plus dures, et ses mains calleuses restent fines et allongées.
Nous venons d'entendre le clairon sonner la soupe, et comme nous sommes, ce soir, les invités du commandant, nous nous hâtons de rejoindre le posfe.
Dans tous les postes du Soudan et du haut Sénégal, les journées se passent ainsi, uniformément réglées, et tout aussi monotones. Au bout de quelque temps, si l'on n'a pas su se créer un dérivatif quelconque, on devient triste, on s'ennuie et l'on tombe malade; les caractères s'aigrissent et des discussions bêtes et insignifiantes finissent par mettre la discorde entre les camarades les plus sympathiques.
Kita pourtant est exceptionnel sous ce rapport; la plus grande entente règne dans l'étal-major. A quoi cela tient-il?
Il parait que la coutume, au poste, est de prendre
femme, et l'on m'affirme que si je ne m'y soumets pas, je ne serai pas à prendre avec des pincettes dans quelque temps.
Somme toute, la première expérience que j'ai faite à Longtou n'a pas été si désagréable, et je promets de me laisser faire; il est donc convenu que chacun se mettra en campagne auprès des chefs des villages voisins pour me donner une compagne.
Vers la fin du repas, je vois arriver quatre jeunes filles parmi lesquelles je reconnais Sata, toute timide et décontenancée, malgré les encouragements que lui prodiguent ses trois compagnes, qui, elles, très gaies et tout à l'ait à l'aise, prennent place sur un banc élevé d'oij elles dominent la table; elles chuchotent en montrant du doigtles plats qu'on nous apporte, et leurs yeux disent assez qu'elles auraient bientôt fait d'engloutir ces énormes morceaux que nous touchons à peine. A la fin du repas, on leur fait une petite distribution de dessert qui se compose de pâtisserie faite par le cuisinier, dont la spécialité est la confection des pets-de-nonnes et des biscuits de Savoie.