‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 18 sur 36 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Marchés indigènes à Kita. — Querelles de femmes, leur manière de lutter. — Intervention du commissaire de police. — Bodian. — Nadouba et son histoire.

Doux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il y a grand marché près du fort de Kita. Les commandants de cercle favorisent le plus qu'ils peuvent le fonctionnement de marchés périodiques, dans le voisinage des postes qu'ils occupent ; il est facile de comprendre combien la colonisation peut obtenir de profit moral et commercial de cette institution. D'une part, les caravanes qui descendent ou qui remontent la ligne de nos postes tirent un avantage qu'elles apprécient de ces sortes d'étapes, où elles peuvent écouler, échanger^ ou renouveler leurs marchandises sans se déranger de leur route. Or, on ne peut se dissimuler qu'à l'heure présente la caravane joue dans l'occupation un rôle de renseignement et de pénétration qui n'est pas à dédaigner. D'autre part, on relève peu à peu le noir de son apathie et de sa paresse, en lui démontrant ce que peut lui rapporter son travail, dont il écoule lui-même le produit et touche le profit sans intermédiaire d'aucune sorte.

Les traitants nègres qui viennent de Saint-Louis

sont installés sous deux hangars construits à cet effet et qui occupent toute la longueur delà place; ils étalent aux yeux des indigènes des marchandises qui passent ici pour de riches nouveautés ; ce sont ordinairement de vieux fonds de magasins d'origine étrangère. Si? par hasard, on rencontre quelques pièces d'étoffe portant ostensiblement la rubrique : Toile de France, on peut être assuré que c'est un article anglais dont le métrage est inscrit en yards.

Les indigènes s'installent au centre de la place, au milieu de leurs marchandises, à la manière des paysans de nos campagnes.

Ces marchés prennent de jour en jour une importance de plus en plus considérable, et les noirs, qui commencent à comprendre les avantages qu'ils peuvent tirer de leur établissement, y apportent d'euxmêmes tout ce qu'ils croient susceptible d'être échangé ou vendu.

On y voit de tout : du mil, de l'or, de la poudre, des armes, des peaux, du sel en barres de vingt à vingtcinq kilos (qui représentent une valeur de cent cinquante à deux cents francs)^ des chaussures de fabrication locale, des pagnes venant de Seigou, d'un dessin et d'une finesse remarquables, si l'on songe aux métiers primitifs qui servent à les fabriquer. Les forgerons vendent des outils aratoires, des couteaux, des bijoux qu'ils ont fabriqués, etc., etc.

AU SOUDAN FRANÇAIS d23

Un petit coin du marché est destiné à la vente des esclaves.

Nos matinées du dimanche se passent en flâneries au milieu de ce peuple noir qui discute et se querelle. Ici comme partout, on retrouve ce trait distinctif du caractère de la femme : le souci de ses intérêts, le besoin de marchander toujours et quand même ; il en résulte de fréquentes disputes qui dégénèrent souvent en batailles fort divertissantes pour les spectateurs, en crêpages de chignons, pour employer une expression consacrée, mais impropre en la circonstance.

Je l'ai déjà dit, la gorge si belle chez la jeune fille nègre est vite défraîchie par la maternité ; l'habitude de porter l'enfant sur la croupe en le soutenant à l'aide d'un morceau d'étoffe qui s'attache sur la poitrine vient encore hâter cette déformation, et chez les femmes de trente ans les seins ne sont plus que de véritables poches élastiques et tombantes, C'est sur ces lamentables choses qu'elles se jettent avec fureur; elles les saisissent violemment, les secouent en se pendant après; mais comme elle les ont enduites de graisse, suivant la mode du pays, les mains glissent; elles se cramponnent avec les ongles, cela glisse toujours jusqu'à ce que,... au bout du sein la culbute, les deux combattantes tombent sur le dos au milieu des rires et des huées de la foule. Mais elles sont aussitôt debout et, plus furieuses encore, elles recommenceraient sans

rintervention inopinée d'un petit homme crasseux et laid qui, armé d'un grand sabre de cavalerie, s'avance en trottinant et fait écarter la foule. Ce personnage est Bodian, le commissaire de police nommé par le commandant du cercle, et qui représente à lui seul la force publique. On croit qu'il va prendre part à la bataille, tellement il paraît furieux, il parle avec véhémence, il se place entre les deux femmes et leur distribue les plus grosses insultes qui puissent être proférées en malinké. Après avoir ainsi donné libre cours à sa colère il se fait exphquer le motif de la querelle; alors, ainsi que cela se passe d'ailleurs dans les pays les plus civilisés, les deux adversaires et toute la foule ensemble se mettent à lui donner des explications; chacun veut se faire entendre et c'est à qui criera le plus fort. Au milieu de tout ce tapage, Bodian redevient furieux et finit par emmener les deux femmes au fort où on les emprisonne jusqu'à ce qu'elles soient apaisées. Il faut le voir quelquefois se jeter à la gorge d'un homme qu'il veut arrêter; on ne peut mieux le comparer qu'à un chat sauvage sautant au cou d'un bœuf. Mais si petit et si faible qu'il soit, sa façon de parler intimide les gaillards les plus robustes et les plus récalcitrants.

Journellement il administre des coups de corde dans les villages, ce qui ne l'empêche pas de circuler jour et nuit, sans que jamais personne ait osé le toucher.

Doit-il cette sécurité au prestige qu'exerce son grand sabre? J'en doute, car il lui est impossible de s'en servir sans employer les deux mains. La vraie raison de son pouvoir et de son immunité, c'est que la population est douce, inoffensive, docile, et queBodian estle représentant de l'autorité.

Un dimanche matin, dans une de mes promenades, je remarque, au milieu d'une dizaine d'esclaves en vente, une fillette dont il était assez difficile de fixer l'âge. Les noirs ne comptant pas les années ne savent jamais leur âge, ni celui de leurs enfants; mais ils ont des expressions qui peuvent servir d'indication, et pour cette fillette, on peut employer celle de sougourou. C'est-à-dire l'âge ingrat pour une jeune fille, treize ou quatorze ans en France, et douze pour ma petite négresse. Celle-ci a dû beaucoup souffrir, car elle est d'une maigreur horrible et ses reins portent de longues cicatrices à peine fermées, comme celles que l'on remarque longtemps après l'administration de coups de corde.

Bien qu'habitué déjà à de pareils spectacles, je suis attendri, je ne sais pourquoi, par les souffrances de cette malheureuse enfant. Son pauvre petit visage est touchant et expressif; sans être jolie, sa figure qu'éclairent de grands yeux tristes et profonds a conservé, malgré f esclavage, un air d'indépendance et de fierté peu ordinaire.

Je m'approche du propriétaire des esclaves et, pouvant à peine réprimer mon indignation, je le questionne sur les raisons qui lui ont fait maltraiter ainsi cette enfant.

Je dois avoir l'air terrible, car il paraît très intimidé et balbutie quelques explications que 'j'interromps en lui demandant le prix qu'il exige de sa captive: Trente pièces de guinée (450 fr.), me répond-il.

Bodian se trouve à propos sur -le marché en ce moment, je l'appelle et lui dis d'estimer la valeur exacte de l'enfant.

« Ça, tu peux en donner dix pièces (150 fr.), et ce sera bien payé. »

Le traitant proteste, ne veut pas descendre au-dessous de 300 fr. ; enfin, après une heure de pourparlers, il finit par accepter le prix de seize pièces de guinée, soit 240 fr.

L'avouerai-je? Une fois en possession démon acquisition, je suis très embarrassé et presque honteux. Que vont dire mes camarades? Bien certainement je provoquerai leur hilarité en me transformant ainsi en saint Vincent de Paul et en petit manteau bleu des captives. Surmontant mon embarras, je prends l'enfant par la main et me rends au fort. Le docteur, loin de me plaisanter, prend la chose très au sérieux et m'offre de soigner les blessures de Badiba; c'est le nom qu'a donné le traitant à la petite fille.

J'accepte avec plaisir , et tandis que l'infirmier procède aux premiers pansements^ j'envoie acheter un pagne, un boubou et un joli collier en verre doré.

La pauvre enfant semble toute surprise des soins que l'on a d'elle; la vuedes beaux vêtementsneufs surtout fait passer un éclair de joie dans ses yeux, et c'est avec un soupir de soulagement qu'elle se drape dans son pagne, heureuse de cacher sa nudité.

Parmi mes employés noirs se trouve un brave et honnête homme du nom de Moussa-Boré ; depuis quelques années, il vit [^dans le pays, oii il s'est marié ; il est père de plusieurs enfants ; c'est à lui que je confie Badiba, en lui recommandant de ne pas la faire travailler avant qu'elle soit complètement rétablie.

C'est avec une véritable joie que je vais voir tous les jours, à l'heure de notre promenade du soir, ce petit être humain qui est ma propriété.

J'arrive tout doucement, me faufilant à travers les cases du village, et je surprends presque toujours Badiba jouant avec d'autres fillettes de son âge. Mais aussitôt qu'elle m'aperçoit à travers les paUssades qui entourent l'habitation de Moussa-Boré, elle prend un air sérieux et timide^ comme si elle venait d'être surprise en faute.

C'est en vain que j'essaie de lui faire comprendre qu'elle n'a rien à craindre de moi, qu'elle est libre de

jouer à sa guise, je n'arrive ni à la convaincre ni à la rassurer.

Au bout d'une semaine, pourtant, elle vient au poste accompagnée de Moussa-Boré ; elle est très coquettement vêtue, bien coiffée, couverte de bijoux, empruntés probablement à des amies du village.

Vraiment, je lui trouve très bon air et elle semble tout à fait à l'aise sous cette parure de fête : je commence à être fier de celte petite personne et je suis curieux de connaître son origine.

Avec l'aide de Moussa, je lui pose les questions suivantes :

— Comment s'appelle ton village?

Elle me répond un nom qu'il m'est impossible de trouver sur la carte.

— Quand as-tu été faite captive?

— Il y a cinq lunes.

— Qu'était ton père?

— Mon père était chef, il avait une grande barbe blanche.

— Le village de ton 'père était-il grand?

— Oh oui! il avait beaucoup de chevaux, des captifs, de l'or, et elle me montre ses oreilles percées chacune d'une dizaine de trous, qu'on voit agrandis par le poids des anneaux.

— Avais-tu ta mère?

— Oui, j'avais aussi une sœur, Téni, très très jo-

lie. Elle était dans la caravane, avec moi. Le chef des Duilhas l'a changée en route contre un cheval.

— Te rappelles-tu les noms de ceux qui ont attaqué ton village ?

— Non. — C'était un matin. — Tout le monde était dans les cases, parce qu'il pleuvait beaucoup. — Un grand nombre de cavaliers sont entrés dans le Tata (construction en terre); ils ont coupé le cou à beaucoup d'hommes et nous ont fait sortir des cases en y mettant le feu. — On nous a menés tous attachés par le cou bien loin, en tournant le dos au soleil. — Arrivés dans un grand village, nous avons été vendus à des Duilhas.

— Tu as été bien maltraitée par ces Duilhas?

— Oh oui ! Ils m'ont d'abord appelée Badiba (abréviation de petite chèvre) pour se moquer de moi; puis, quand masoeur a été vendue, j'ai attendu la nuit pour fuir; mais j'ai été rattrapée et bien battue, puis mise aux fers.

Elle me dit encore que son vrai nom était Nadouba.

— Eh bien ! Nadouba, lui dis-je, es-tu contente d'avoir été achetée par moi?

— Oui, tu n'es pas méchant, toi ; les premiers jours, j'avais très peur, parce que je n'avais jamais vu de blanc et que les Duilhas les disaient très mauvais et qu'ils avaient de gros fusils qui tuaient cent hommes d'un coup.

Ce petit dialogue ter minéj je donne congé àNadouba en lui glissant deux pièces de monnaie dans la main. Elle paraît très étonnée, et me demande ce que c'est que cela. Elle n'avait jamais vu d'argent dans son pays, les seules monnaies en usage étant : le captif, le bœuf, le sel, la guinée et le cori (coquillage).

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