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CHAPITRE XIV

L'arrivée du oourrier de France. — Les nègres et les images. Étonuements de Nadouba.

Nous sommes au mois de mars ; deux courriers de France nous sont déjà arrivés, mais les nouvelles les plus récentes datent de janvier. Malgré ces deux mois de retard, les chères lettres sont lues et relues chaque jour avec autant de plaisir que si elles étaient de la veille ; il nous semble toujours y découvrir de nouvelles tendresses

Quelle joie, chaque quinzaine, lorsque la sonnerie : ^s-tu vu la casquette ?.. etc., nous signale que les porteurs chargés des précieux fardeaux sont en vue sur la route.

On se précipite au bureau où le malheureux employé a toutes les peines du monde à faire le dépouillement des sacs au milieu de ces trente et quelques jeunes gens impatients et avides d'avoir des nouvelles de leur famille.

L'employé vient de vider sur le sol le contenu des sacs, et à mesure qu'un nom lui tombe sous les yeuxj il nomme le destinataire qui élève les mains et reçoit à la volée. Quelquefois, il commence à appeler un nom

et s'arrête à la première syllabe, puis jette la lettre dans un casier, sur le haut duquel est écrit en belle ronde: Decédés.

La distribution terminée, il règne pendant un instant le plus grand silence. Chacun se recueille pour savourer rehgieusement sa correspondance, et on n'entend plus que des froissements de papier.

Les heureux qui reçoivent des journaux illustrés comptent ce jour-là beaucoup d'amis.

Nadouba se trouve justement au fort un jour d'arrivée du courrier ; elle est toute joyeuse, lorsque je veux bien l'autoriser à venir, comme aujourd'hui, passer un instant dans ma chambre où il y a toujours quelque surprise pour elle. Il faut peu de chose pour la rendre heureuse, et une boîte de petites perles que je lui ai donnée suffit à l'occuper et à l'amuser. Elle se confectionne des bagues multicolores dont elle garnit tous ses doigts, elle est si sage dans son petit coin que j'ai complètement oublié sa présence.

Le clairon vient de sonner le courrier, et je me précipite en courant au bureau de poste.

Au bout d'un moment, je reviens avec de bonnes nouvelles et des photographies de toute ma famille.

Oubliant tout ce qui se passe autour de moi, la tête entre les deux mains, je relis mes lettres que je n'ai eu que le temps de parcourir.

Nadouba, très intriguée et surtout très curieuse.

veut savoir ce qui peut bien m'absorber ainsi. L'entendant s'approcher, je me retourne. Sans attendre que je lui aie parlé, elle me désigne d'un petit signe de tête les photographies qui sont devant moi, et me dit en bambara : Qu'est-ce que c'est?

— Ceci, Nadouba ? C'est ma mère, ma sœur et mon frère, dis- je en lui désignant une à une les personnes de ma famille.

Il est facile de voir qu'elle ne comprend pas du tout ; elle touche les photographies, les tourne et les retourne en passant son doigt dessus, et ce n'est qu'au bout d'un moment, après que je lui ai indiqué les yeux, le nez, la bouchC;, qu'elle comprend l'image et encore me dit-elle :

— Ils sont bien petits.

Souvent j'ai montré à des noirs des dessins ou des gravures, et je n'en ai jamais rencontré un seul qui se rendit compte sans explication de ce qu'il avait sous les yeux.

Il n'ont aucune idée de la perspective et s'étonnent toujours de voir au premier plan un homme beaucoup plus grand qu'un cheval placé dans le lointain.

Je suis obligé d'entrer avec Nadouba dans des explications qui n'en finissent plus, et je suis quelquefois très embarrassé pour répondre à ses questions. Son étonnement est grand, lorsque je lui dis que très souvent je reçois des lettres de ma mère.

Mais alors^ me dit-elle, ta mère c'est un More (savant marabout); montre-moi les papiers qu'elle t'envoie.

Je lui montre une lettre, sur laquelle elle promène le bout de ses doigts comme pour se rendre compte de la nature des caractères qui y sont tracés. Puis, relevant la tête, elle me dit : Les femmes noires ne connaissent pas ça. Mais pourquoi as-tu laissé ta mère dans le pays des blancs pour venir chez les noirs ?

— Parce qu'il faut travailler pour gagner sa vie, et que le gouvernement qui me commande et me paie m'a envoyé ici.

— Mais alors le pays des blancs est bien pauvre puisqu'ils viennent ici pour gagner leur vie?

J'essaie de faire comprendre à Nadouba que nous avons aussi un but philantrophique ; que nous avons voulons civiliser et coloniser le pays; châtier les méchants; protéger les braves gens et supprimer l'esclavage; mais je crois qu'il me faudra encore longtemps avant de la convraincre qu'il y a sur terre des hommes doat le seul but n'est pas d'opprimer les faibles.

Cette réflexion est générale chez les noirs. Leur surprise est toujours profonde de voir les blancs qui souffrent tant de leur cUmat s'installer dans leur pays, et il est bien malaisé de leur faire saisir l'idée de colonisation; ils ont d'ailleurs jusqu'à l'heure présente de bonnes raisons pour cela.

Nadouba termine presque toujours ces petites con-

versations, que j'encourage, afin de me perfectionner dans la langue bambara, par cette conclusion : Si les blancs étaient tous comme le docteur et moi, ce que je dis serait vrai.

On ne peut se figurer ce que cette petite sauvage tient de place dans ma vie. Quand je reste une journée sans avoir entendu son amusant charabia, il me semble que quelque chose me manque.

Somme toute, c'est mon enfant d'adoption et je commence à en être fier. C'est un brave petit cœur; elle ne fait encore rien, c'est vrai, mais est plutôt disposée à connaître le bien que le mal.

De religion, elle n'en a jamais eu d'autre que celle des grigris, et quand je lui parle de la nôtre, elle devient toute rêveuse et dit :

— Ça, c'est pour les blancs. Mais le Allah(Dieu) des blancs ne voudrait pas connaître une petitenoire.

Je lui promets de lui apprendre à parler avec le Dieu des blancs, et que dans le cas où il ne comprendrait pas, je lui servirais d'interprète.

Gomme tous les noirs, elle a une mémoireétonnante, et j'espère bien lui apprendre beaucoup de choses; elle retient surtout les airs de musique; elle m'en a entendu fredonner quelquefois, et quand elle se croit seule, elle les redit très exactement, sans oublier même les fausses notes, que je ne ménage pas.

Elle affectionne particulièrement un air breton qui

m'obsède depuis plusieurs jours; je ne sais si la mélancolie sauvage dont il est empreint lui rappelle quelque mélopée de son pays, mais pendant des heures elle le répète, toute pensive, et souvent des larmes mouillent ses yeux.

Je fais quelquefois de pénibles réflexions sur le sort que l'avenir réserve à Nadouba. J'ai deux ans à rester ici, mais deux ans ! c'est vite passé, et alors^ sans protecteur, sans ressources, livrée à elle-même, que deviendra-t-elle ?

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