‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 20 sur 36 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Organisation sociale des villages indigènes. — Responsabilité des chefs. — Les Malinkés. —Leurs aptitudes. — Visite chez un forgeron. — Instruments de musique. — Fête de la circoncision des garçons.

Les villages se divisent par groupes de cases commandés par des notables, qui sont eux-mêmes sous les ordres d'un chef de village, dont l'autorité est partout bien illusoire, si l'on excepte toutefois quelques rares jeunes gens énergiques qui savent se faire respecter. Dans la plupart des cas, le chef est un vieillard maladif, impotent et souvent aveugle, qui n'a que les ennuis et la responsabilité de son rang; il est même quelquefois le plus misérable de son village ; lors des réquisitions en grains, que nous faisons chaque année, pour subvenir à la nourriture des troupes indigènes et des animaux de nos colonnes expéditionnaires, le chef du village est le premier qui vide ses greniers, et en outre il est seul exposé à toute la sévérité du commandant de cercle, qui lui croit assez d'autorité pour exiger de ses sujets le reste des fournitures, et presque toujours le malheureux n'en peut rien obtenir que par la prière, bien heureux encore s'il n'est pas bafoué par eux lorsqu'il essaie de les apitoyer par l'énuméralion

despénalités qiiele commandaDt lui fera subir, si quelques calebasses de mil viennent à manquer.

Notre intervention devrait pourtant suffire à affirmer cette autorité des chefs, et tout le monde y trouverait avantage; à condition, toutefois, que dans certains cas les vieillards incapables de commander fussent remplacés par des chefs effectifs responsables vis-à-vis de nous.

Si, jusqu'à présent, les Malinkésont vécu dans une effroyable apathie, due à la crainte continuelle de tomber, un jour ou l'autre, sous la domination détestée des chefs musulmans, il n'en est plus de même aujourd'hui que notre occupation les protège contre toute incursion.

C'est le peuple le plus industrieux du Soudan français, et si nous voulons tirer quelque chose de cette partie de l'Afrique, eux seuls nous en fourniront les moyens; nous pourrions facilement utiliser les aptitudes qui existent chez eux à l'état latent et qui ne demandent qu'un peu deconfianceet d'encouragement pour se révéler et se développer.

Leur sol est fertile; ils sont déjà et peuvent surtout devenir d'excellents cultivateurs, et dès qu'ils verront la possibilité d'écouler leurs denrées d'une façon lucrative, nous pouvons être certains que les immenses terrains actuellement en friche deviendront de belles et riches phntations.

Ils sont très habiles ouvriers, et leurs travaux sont vraiment surprenants de finesse et de précision, étant donné l'outillage défectueux et rudimentaire dont ils disposent : les travaux consistent aussi bien en bijoux qu'en armes et en outils. Le même ouvrier qui aujourd'hui aura taillé une crosse de fusil dans une bille de bois, ou forgé une pioche, montrera demain la même habileté en fondant et en martelant un bracelet ou une bague en métal précieux.

D'ailleurs, rien ne nous est plus facile que d'aller visiter l'atelier d'un de ces ouvriers ; là, nous serons mieux à même d'apprécier son adresse.

Nous entrons, en nous baissant beaucoup, sous un grand chapeau de paille, c'est-à-dire un toit de case, élevé du sol par quelques piquets, à la hauteur de deux pieds environ. Inutile d'insister sur la chaleur étouffante qui règne sous cette cloche ; l'abri est très mince et la chaleur naturelle du soleil vient se joindre à celle d'un brasier de charbons de bois sur lequel un négrillon ne cesse de souffler à l'aide dô deux outres qu'il gonfle et prasse alternativement.

Le forgeron est accroupi enfacede ce brasier, à côté de lui se trouve une jarre pleine d'eau, dans laquelle il fait ses trempes, puis un coffret contenant ses outils : marteaux, pinces, limes, ciseaux à froid, herminettes et hachettes, tout cela fabriqué par lui ; il tient entre ses deux pieds une petite enclume sur laquelle

il martèle un morceau de fer, qui sera dans quelques instants un chien de fusil ; il prend souvent le modèle, le rapproche de son travail, et c'est ainsi que par tâtonnements, sans employer d'autres outils qu'une pince, un marteau et une lime, il arrivera à faire une copie très exacte de tous les objets que vous lui confierez : clefs, éperons, ciseaux, couteaux, chaînes, etc.

Lorsqu'un fusil a éclaté vers le milieu du canon, le propriétaire de l'arme va trouver le forgeron.

Le canon est scié au-dessus et au-dessous de la brisure, les deux bouts sont rapprochés et soudés. Dire que l'arme est solide, qu'il n'y a aucun danger à s'en servir, serait exagéré ; mais les noirs n'y regardent pas de si près ; ils en sont quittes pour allonger le bras et détourner la tête en faisant feu.

J'ai connu à Kita un chasseur qui se servait depuis près de dix ans, m'a-t-il dit, d'un fusil ainsi réparé ; de temps en temps, lorsque la charge était trop forte, le haut du canon allait tomber à quelques mètres devant lui, et il rentrait au village le faire resouder.

Il m'a été donné de voir exécuter par ces forgerons primitifs un travail véritablement prodigieux d'adresse; c'est la fabrication de l'extracteur d'un fusil de chasse à percussion centrale, ceci m'a paru un tour de force.

La fabrication de la poterie est exclusivement réservée aux femmes de forgerons. Elles sont assez adroites et

obtiennent, sans tour, des formes trôs r^ulières ; mais la cuisson est défectueuse. N'ayant pas de fours, elles rangent en tas au milieu d'une place les vases qui doivent être cuits et les couvrent de branchages secs, auxquels elles mettent le feu.

LesMalinkés tannent et travaillent le cuir. Les objets qu'ils font ainsi sont très variés et ne manquent pas de cachet : ce sont des harnachements et des selles de forme arabe ; des pantoufles sans quartier et sans talons, des sachets à balles, des bourses; des porte-aiguilles, des carniers, et des amulettes de toutes formes et de toutes grandeurs, le tout enjolivé de mosaïques obtenues par l'application de cuirs de différentes couleurs, ou bien en enlevant le vernis de la basane aux endroits dont on veut changer la teinte.

Us aiment beaucoup la musique, et leurs instruments sont assez perfectionnés : le balafon, entre autres, est une sorte de xylophone dont les touches, en bois très dur, reposent sur des petites calebasses creuses ; d'un peu loin, le son de cet instrument rappelle à s'y méprendre celui du piano. Le kora est une harpe à vingt et une cordes montées sur une énorme calebasse.

Ils ont ^ussi une grande variété de guitares, ayant de une à six cordes ; des flûtes en bambou, des cornes, des clochettes et des tambourins de toutes les dimensions.

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