‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 22 sur 36 · CINQ AXS DE SEJOUR · texte numérisé non relu

CINQ AXS DE SEJOUR

porter vaillament la brutale opération les excite et les grise.

D'une voix criarde et éraillée qu'il fait sortir de la gorge, le chef des griots leur dit :

(( Demain^vous serez purs ! Vous serez des hommes ! Vous pourrez faire la guerre. Les cavaliers de Samory fuiront devant vous ! »

Les femmes et les jeunes filles reprennent en chœur presque textuellement les mêmes paroles ; puis les griots continuent tous ensemble :

— Un Malinké n'a pas peur de laisser couler son sang.

Les jeunes filles : — Les fils de Malinkés n'ont pas peur du couteau.

Les griots : — Demain toutes les femmes seront contentes de vous, etc., etc.

Et pendant toute la durée delà fête, on leur chante sur tous les tons et sur tous les airs de semblables litanies.

Je passe sous silence les détails concernant l'opération elle-même*

Armés d'un sabre, les héros de la journée viennent l'un après l'autre, en piétinant, danser devant nous un pas guerrier, qui consiste à mimer des parades et des gestes menaçants contre un ennemi imaginaire, pendant que d'une main, encore inhabile, ils essaient de faire tournoyer la lame brillante autour de leur têts;

AU SOfBAN FRANÇAIS 145

ils ont des inflexions des jambes qui donnent à leur corps jeune et souple un mouvement de gauche à droite excessivement gracieux.

Puis à leur tour les femmes et les jeunes filles dansent en faisant rouler la tête sur les épaules avec une telle vigueur que la nuque vient toucher le dos, ce qui produit sur le spectateur une impression des plus désagréables.

Cette danse n'est pas jolie ; c'est un véritable tour de dislocation auquel les femmes sont habituées dès l'enfance. Il semble, par la rapidité du mouvement, que la tête ne tienne plus aux épaules que par une charnière.

Le commandant distribue quelques mètres d'étofife, de la verroterie, des petites bouteilles d'eau de Cologne, des gouros, et nous rentrons au fort, heureux de respirer plus librement, car, vraiment, par quarante et quelques degrés de chaleur, se trouver au milieu de trois mille nègres en transpiration, est une chose affreuse, et l'odeur de la poudre brûlée semble un parfum délicat...

Les chants et les danses continuent toute la nuit; mais, désireux d'assister à la cérémonie qui n'a lieu qu'au lever du soleil, nous ne faisons acte de présence au tam-tam du soir que pendant une demi-heure.

L'interprète nous dit que la circoncision se fait publiquement et qu'à part les femmes tout le monde

peut y assister; qu'en général, les noirs n'aiment pas la présence des blancs, mais que cependant, pour le commandant et les officiers du fort, cette exclusion n'existe pas.

Depuis bientôt trois ans que je suis dans le pays, j'assiste pour la première fois à cette cérémonie, bien curieuse à différents points de vue.

Ici^ je ne parlerai que du courage vraiment étonnant dont ces enfants font preuve.

L'instrument dont se sert le forgeron chirurgien est un mauvais couteau en fer du pays, aiguisé à la lime et passé sur un caillou. Les patients chantent, les bras en l'air, et sourient aux spectateurs enthousiasmés qui déchargent leurs fusils en poussant des cris sauvages.

Lorsque l'opération est terminée, on assied l'enfant dans le sable chaud, où il est enterré jusqu'à la ceinture. Il est ensuite cloîtré pendant un mois environ dans une case d'où il ne doit sortir que complètement guéri.

Jusqu'à l'époque de la circoncision, les jeunes garçon sont très négligés dans leur tenue ; ils ne portent pas de costume, ou si peu qu'il est inutile d'en parler.

Les fillettes non plus n'attachent pas beaucoup d'importance au vêtement ; deux petites bandes d'étoffes de quelques centimètres de large, l'une pendant devant l'autre derrière ; autour des reins des colliers en verroterie, auxquels elles attachent des grelots, des

clochettes et des boutons d'uniforme militaire. Si ce costume est simple, on peut dire qu'il est également de bon goût eu égard aux personnes qui en font usage; il leur sied et elles le portent avec grâce. Les couleurs vives de la verroterie tranchent agréablement sur le bronze noirâtre de leur peau, et en marchant elles ont des sautillements de petits cabris qui font sonner tout ce clinquant.

Page 1