‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 23 sur 36 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Condition des femmes chez les Malinkés — Nadouba demandée en mariage — Son amitié pour Sata — Leurs querelles.

La plaine de Kita n'est arrosée par aucun cours d'eau; seuls, quelques ravins, desséchés pendant huit mois de l'année, se transforment, au moment des pluies de l'hivernage, en torrents impétueux, qu'alimentent les eauK limoneuses des plaines et des montagnes.

Pour suppléer au défaut d'eau pendant la saison sèche, les indigènes creusent des puits, soit dans les villages, soit aux environs ; autour de ces puits s'étendent de petits jardinets, de quelques mètres carrés, clos de haies en branchages. C'est là que les femmes passent la plus grande partie de la journée dont les heures les plus chaudes sont réservées aux ablutions et au lavage du linge. N'ayant pas à craindre l'œil indiscret des 7 oubabs (blaLiics) qui n'osent s'aventurer au soleil torride de midi, elles peuvent se livrer à leurs ébats en toute sécurité ; aussi s'en donnent-elles à cœur joie, et c'est au milieu de bruyants éclats de rire que, dans le simple appareil de la Vérité, elles

couvrent leur corps de la neige mousseuse du savon.

Matin et soir, puisant l'eau à l'aide d'une calebasse attachée par une corde, elles arrosent scrupuleusement les quelques légumes d'assez médiocre qualité qui croissent à l'ombre maigre de trois ou quatre papayers: oignons^ tomates, niébés (1), gombos, piment, etc.

Tandis que l'homme court le pays ou reste accroupi sur une natte au seuil de sa porte, inoccupé, ou bien cousant les vêtements, — travail peu fatigant qu'il a su se réserver, — la femme vaque à tous les gros ouvrages; c'est elle qui cultive, fait les récoltes, soigne les animaux, pile et prépare le couscous, etc.

Toutefois cette servilité chez la femme est bien plu s apparente que réelle, et ne lui enlève pas toute aut orité dans le ménage.

Il n'est pas une relation de voyage qui, en parlant des mœurs de ces pays, ne présente la femme comme une bête de somme, obéissant et travaillant sur l'injonction brutale du mari dont elle est la chose.

C'est bien en effet la première impression qu'on éprouve en arrivant ici ; et à moins de rapports intimes et journaliers avec les indigènes, un séjour, même prolongé parmi eux, ne saurait faire perdre ces idées préconçues; mais, pour ma part, ma longue fréquen-

(1) Sorte de haricots.

tation des races noires qui habitent ces régions me permet d'affirmer que la femme n'y est pas aussi avilie qu'un examen superficiel peut le faire

croire.

En somme, ce que les noirs demandent à leurs femmes n'a rien d'extraordinaire. Sans cesse en guerre, ne vivant que de chasse et de pillage, les hommes, presque toujours dehors, se reposent sur elles de la totalité des soins du ménage; et si, au retour, il leur arrive parfois de les rudoyer un peu, sommes-nous bien fondés àpousser les hauts cris et à les accuser de tyrannie ! — Ghez-nous, qui nous piquons de civilisation, la femme est-elle donc toujours entourée de tant d'égards et de respect ? Dans certaines classes de notre société la femme n'a-t-elle pas presque toujours sinon les travaux les plus rudes, du moins les besognes les moins agréables, et ne récolte-t-elle pas bien souvent, en échange de son dévouement, des mauvais traitements physiques ou moraux^ auxquels elle ne peut que rarement se soustraire sans déchoir?

Ici, au contraire, si elle est trop maltraitée, elle est toujours libre, en restituant la dot, de quitter son mari pour en prendre un autre : procédé de divorce sommaire qui peut effaroucher la susceptibilité de notre morale étroite, mais qui, quoi qu'on en pense, rend les relations entre époux beaucoup plus cordiales qu'on ne pourrait le croire.

Il est vrai qu'ici l'éducation des enfants n'est pas un obstacle à ces séparations. J'ai vu plusieurs ménages se désunir de cette simple façon^ les enfants restaient toujours avec leur mère.

Je ne parle pas, bien entendu, de la catégorie, d'ailleurs moins nombreuse, des femmes esclaves, véritable marchandise, achetée aujourd'hui, vendue demain si 'elle cesse de plaire ; elle est souvent maltraitée. Plaignons son sort, accusons le défaut de civilisation. Mais ce serait une grave erreur de conclure que sa situation pitoyable est la conséquence fatale de son sexe.

Il est bien évident qu'à l'heure qu'il est, la sœur de Nadouba, à moins qu'elle soit tombée entre les mains d'un chef qui ait su apprécier sa beauté, doit être employée aux travaux les plus dégradants et traitée de la pire façon. Nadouba, au contraire, libre et heureuse, s'est en peu de temps transformée au point qu'il serait difficile, pour celui qui n'aurait pas suivi les phases de cette métamorphose, de reconnaître en elle la pauvre petite esclave maigre et chétive, achetée il y a quatre mois sur le marché. Elle a beaucoup grandi ; sa poitrine, aux contours fermes et arrondis, 'soulève légèrement son boubou en mousseline blanche ; sa démarche et tous ses mouvements deviennent souples et onduleux; ses yeux, autour desquels elle met quelquefois une sorte de sable bleuâtre d'un brillant mé-

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