‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 24 sur 36 · S2 CINQ ANS DE SÉJOUR · texte numérisé non relu

S2 CINQ ANS DE SÉJOUR

tallique comme de la plombagine, ont une expression profonde et caressante; ses cheveux, longs maintenant, sont rassemblés en un cimier gracieux chargé de boules d'ambre, et des petites nattes plates, sur lesquelles sont cousus des coquillages blancs, viennent se coller sur le côté droit de son cou; elle teint ses ongles et la paume de ses mains avec du henné ; elle frotte tous les jours ses talons à la pierre ponce, afin de les avoir blancs, ce qui est un raffinement de soin et une coquetterie chez la femme de qualité ; deux bracelets en argent ceignent ses poignets très fins, et autour de son cou pendent des colliers de racine d'iris.

Tous les matins, je reçois sa visite ; elle a dans ma chambre une petite caisse dans laquelle elle range avec soin ses vêtements et les quelques bibelots que je lui donne ; elle manifeste un grand amour de l'ordre et de la propreté, et mon pauvre linge, que je suis obligé de mettre sous clef, se ressent déjà beaucoup des trop fréquents lavages qu'elle lui inflige.

Son grand bonheur aussi est de prendre une feuille de papier, d'y tracer des barbouillages menus et serrés, afin d'imiter mon écriture ; elle m'apporte ensuite la feuille et me demande si ce qu'elle a écrit veut dire quelque chose ; ma réponse, toujours négative, lui fait pousser de gros soupirs. Un jour pourtant^ voulant lui faire plaisir, je fais semblant de déchiffrer

les lignes qu'elle s'est appliquée à former, et je lui en donne ainsi le sens :

(( Nadouba voudrait dire tout ce qu'elle pense; elle voudrait savoir lire, écrire et faire beaucoup de belles choses! »

Cette explication la rend toute joyeuse, car c'est bien l'expression exacte de sa pensée.

Un matin^ l'interprète vient chez moi et demande à me parler, prétextant une atfaire très grave; il est accompagné d'un tirailleur indigène, qui tourne sa chichia entre ses doigts d'un air tout décontenancé.

J'indique un siège à l'interprète qui, après s'être assis, fait signe au tirailleur de se retirer.

Avec les indigènes, qui parlent beaucoup pour ne rien dire, les préambules sont toujours très longs ; et ce n'est qu'au bout d'un certain temps que je commence à comprendre qu'd est question de mariage et que le tirailleur méfait demander Nadouba.

Moussa-Boré qui, sans scrupule aucun, écoute à la porte, se précipite dans ma chambre en s'écriant : « Mon blanc, toi n'y a pas faire ça! Nadouba, c'est pas pournoh'l c'est pour toi ! » Et sans attendre la semonce que je m'apprête à lui donner pour cette entrée inconvenante, il sort, et je le vois se diriger du côté de la porte de sortie du fort.

Je continue à causer avec l'interprète, lui faisant

observer que Nadouba me paraît encore trop jeune ;

et puis est-elle consentante? a-t-elle connaissance de cette démarche ? etc.

Il parait que le tirailleur ne lui a jamais adressé la parole; il la voit passer quand elle vient au fort, et comme tout le monde dit que je n'en veux pas, il s'est cru autorisé à me la demander.

L'idée que Nadouba pourrait être la femme de ce grand gaillard, auquel je trouve l'air bête et brutal, m'est désagréable, et je réponds que dans tous les cas, si je la donne à quelqu'un, ce ne sera assurément pas à celui-là.

Quelques instants après, Moussa-Boré revient en tenant Nadouba par la main. En quelques mots, il la met au courant de la demande qui vient d'être faite et l'engage à répondre elle-même.

La présence de l'interprète l'intimide, elle ne veut pas parler, et elle tourne vers moi ses grands yeux pleins de reproches et de larmes.

L'interprète, qui est un homme intelligent,me quitte sous prétexte de transmettre la réponse et il ajouta : (( Je vois bien que cette petite ne veut pas se marier avec un noir, elle aime trop son maître. »

Quelques jours après, je fais construire une case à Nadouba ; la voilà propriétaire.

Elle a une chèvre, des poules, des canards ; elle a, comme toutes les femmes du village, un puits entouré

d'un jardin; elle est maintenant en relation avecSata, qui est son amie intime, et elles passent leurs journées à travailler ensemble.

L'hivernage arrive et toutes deux partent dès le matin cultiver un petit champ de maïs et de mil; elles sont inséparables et s'aiment beaucoup, quoiqu 'ayant chacune un caractère bien dilïérent; de fréquentes querelles s'élèvent bien entre elles, à la vérité ; mais Nadouba, très douce, finit toujourspar céder.

Une fois, pourtant, elles arrivèrent à se frapper, et Sata ayant joué de ses dents pointues sur le bras de Nadouba, Moussa-Boré, qui se trouvait ^dans le voisinage de la case, entendit leurs cris et se précipita pour les séparer.

Elles voulurent chacune aller s'expliquer devant leur juge respectif.

Voici quel était le motif de cette discorde :

Sata soutenait que l'officier auquel elle appartenait était le plus riche « parce qu'il avait de l'or sur ses habits ». Mais Nadouba ne l'entendait pas de cette oreille et répondait que moi, je l'étais bien davantage, puisque j'envoyais des caisses de vivres dans tous les postes et que, tous les jours, je recevais des convois qui m'arrivaient de loin. Sata, obligée de convenir de cette soi-disant supériorité, était entrée dans une telle fureur que, par vengeance, elle avait proféré une grosse injure à l'adresse de la mère de Nadouba.

Les noirs sont peu sensibles à l'insulte personnelle, mais il est intéressant de remarquer qu'une mauvaise parole à l'égard de leurs parents, et en particulier de leur mère, les blesse jusqu'à exciter en eux une haine mortelle contre celui qui l'a proférée ; le culte respectueux delà mère est général chez les noirs; ils font une distinction très logique entre le père, qui donne à ses différentes femmes des enfants auxquels il s'intéresse plus ou moins, et la mère, dont ils sont bien la chose personnelle, dont ils sont la chair et le sang. Aussi professent-ils pour elle un amour mêlé de déférence qui surprend au premier abord chez des êtres pour lesquels la sentimentalité n'existe guère. On voit les chefs les plus puissants et les plus redoutés soumettre leurs décisions à la sanction maternelle ; et Amadou, abandonnant tout autre projet, a mis sa propre situation en péril pendant plus de sept ans, pour posséder auprès de lui sa mère, retenue comme otage, en quelque sorte, par un autre fils d'El-Adj-Omar.

Après nous être amusés du motif de la querelle survenue entre Sata et Nadouba, nous prenons le parti de renvoyer nos deux petites sauvages non pas dos à dos, mais en les forçant à s'embrasser ; cette façon de prouver sa sympathie à quelqu'un est inconnue làbas ; aussi mettent-elles d'abord de l'entêtement à ne pas vouloir se flairer, puis elles finissent par trouver cela très drôle et se sauvent en riant.

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