CHAPITRE XVII
Fin de la campagne. — Affaire de Nafadié. — Héroïsme de nos troupes. — Rentrée de la colonne expéditionnaire. — Occupation pendant l'hivernage. — Les tornades. — Le village de Niatala. — L'herbe de longue vie. — Visite à un vieillard de 109 ans.
La campagne a été longue et pénible pour la colonne expéditionnaire, forte à peine de quatre cents hommes. Nos troupes ont eu souvent à lutter contre des armées de plusieurs milliers de noirs et ont accompli des faits d'armes dignes de figurer dans les plus belles pages de la conquête d'Afrique.
Le succès de Natadié est un des plus intéressants épisodes de cette campagne, qui n'est guère connu que de ceux qui y ont pris part, ou qui, comme nouS;, ont vécu pendant près de quinze jours dans une inquiétude mortelle^ sans savoir ce que devenait cette partie de la colonne que nous savions en lutte avec l'ennemi, et dont il ne nous arrivait plus de nouvelles.
Dans les premiers jours de juin, le capitaine d'infanterie de marine Louvei, ayant sous ses ordres MM. d'Argelos et Bonnard, lieutenants dans la même arme, Crambos, médecin de marine, Souleyman Diang, sous-lieutenant indigène, et une compagnie do
tirailleurs sénégalais, forte de moins de cent hommes, prenait possession du village de Nafadié, situé entre les monts du Manding et le Niger, à trois jours de marche environ du fort de Niagossola.
Près de ce village, abandonné par les habitants qui avaient fui à l'approche des armées de l'Almamy Samory, se trouvait un petit tata en terre, tombant presque en ruines. C'est derrière ce léger abri que le capitaine Louvel fit camper sa petite troupe, pour être prêt à résister à l'ennemi que l'on savait tout près de là et en forces considérables.
Un matin, le lieutenant Bonnard, étant allé en reconnaissance avec une vingtaine de tirailleurs, se trouva à quelques centaines de mètres de l'ennemi. Sans perdre de temps, et comme il en avait reçu l'ordre avant son départ, il revint rendre compte de sa découverte au capitaine Louvel, qui mit aussitôt sa petite troupe sur la défensive.
Il était temps, Samory arrivait en personne à la tête de cinq à six mille combattants, toute lelite de son armée.
Au son des Tabalas (1) et des cornes de guerre, l'assaut fut donné avec fureur.
Plusieurs fois notre petite troupe faillit succomber sous le nombre des assaillants; mais le sang-froid des officiers, le courage de tous , la puissance et la rapi-
(1) Tam-tams de guerre.
dite de notre tir firent subir de telles pertes à l'ennemi, qu'après quelques tentatives infructueuses les noirs prirent le parti de réduire par la famine cette poignée de braves, dont leurs masses ne pouvaient venir à bout.
Le lit d'un marigot desséché leur offrait un abri sûr ; ils s'y installèrent en grand nombre, et de là ne cessèrent de harceler les assiégés, sur le point de manquer de munitions et de vivres.
Pour épargner les cartouches, les meilleurs tireurs de la compagnie furent seuls chargés de répondre à la fusillade continuelle de l'ennemi par quelques balles qu'ils ne devaient envoyer qu'avec la certitude de faire au moins une victime.
Samory, agacé de cette résistance, tenta encore les jours suivants plusieurs assauts, sans autre résultat que de laisser quelques centaines de ses hommes sous les murs du tata.
Malgré la parcimonie qu'on apportait à la distribution des vivres, au bout de quatre jours, on fut obligé de tuer les ânes afin d'avoir de la viande ; il y avait aussi les chevaux des officiers ; mais on les épargna afin de pouvoir transporter les blessés dans le cas oii cette situation critique prendrait lin, contre toute vraisemblance.
La chaleur était excessive: le thermomètre atteignait souvent quarante-cinq degrés à l'ombre; un puits
presque desséché, dans lequel l'urine des animaux venait s'écouler, ne fournissait guère qu'un demi-litre par jour, et par homme, de la boisson la plus malsaine et la plus nauséabonde.
Le sixième jour, la nourriture ne se composait plus que de vingt-cinq centilitres de maïs par homme.
La crainte d'une attaque rendait tout repos impossible, et nuit et jour on veillait.
Mais ce qui ajoutait à l'horreur de la situation, c'était le voisinage de six cents cadavres en putréfaction que les noirs laissaient avec intention à quelques mètres du tata; l'odeur en était tellement intolérable que tout le monde tombait malade; et il fallait rester là, ne pas même songer à tenter une sortie, toute la compagnie eût été massacrée; d'ailleurs, il restait quelques cartouches à chaque homme, juste assez pour tenir l'ennemi en respect.
Le neuvième jour, les tirailleurs indigènes voulaient sortir et tenter à la baïonnette un suprême effort ; les officiers étaient résolus à ne pas tomber vivants aux mains des noirs.
Le dénouement de ce long martyre allait donc avoir lieu, et les dernières recommandations étaient données à chacun dans le cas où il resterait des survivants, lorsque tout à coup une violente détonation, puis deux, puis trois, accompagnées de feux d'ensemble, se font entcn hv..
Il n'y a plus à s'y tromper : le clairon sonne au milieu de la fusillade ; c'est la colonne qui arrive !
L'armée de Samory, surprise par cette attaque vive et inattendue, fut bientôt en déroute, et les braves défenseurs de Nafadié, avec des larmes de joie, se jetèrent dans les bras de leurs sauveurs, oubliant que, quelques minutes avant, ils ne songeaient plus qu'à mourir 1
Puis toute la colonne reprit la route de Niagossola, où elle entrait trois jours après, clairons en tête, baïonnettes au canon, comme des troupes qui reviennent de la parade.
Maintenant le dernier détachement de cette colonne vient de quitter le fort de Kita ; rtiivernage est prématuré, et il faut se hâter, car déjà d'abondantes pluies grossissent les marigots et bientôt le moindre ravin sera transformé en un torrent impétueux ; alors les communications et les voyages surtout seront difficiles, mortels même à l'Européen qui, pendant cette saison, offre peu de résistance à la vie de campement. Le soleil, souvent voilé, a, quand il se montre entre deux nuages lourds et crevant d'eau, des ardeurs plus grandes que pendant les chaudes journées de la saison sèche. Ses rayons bi'ûlants dardent la terre trempée, comme s'ils voulaient, en quelques secondes d'apparition, en aspirer toute l'humidité ; on sent partout la
fièvre autour de soi ; il semble que la végétation luxuriante qui surgit en quelques jours suinte la maladie. On étouffe sous ces ombrages qu'instinctivement on évite plutôt qu'on ne les cherche ; la yue même se fatigue de cette verdure ruisselante, et l'on voudrait, comme quelques semaines auparavant, voir un petit bout de route blanche et poussiéreuse, maintenantque les chemins eux-mêmes sont herbeux au point que le voyageur a de la peine à se guider à travers les plaines et les forêts qu'il doit parcourir.
Puis ce sont les rivières, les marigots, dont il faut traverser à la nage les eaux épaisses et bourbeuses; la pluie, qui tombe pendant des journées et sous laquelle il faut faire les étapes ; en arrivant au campement, impossible d'allumer du feu, le bois est trop mouillé, et sous la petite tente-abri secouée par le vent, on passe la nuit comme l'on peut, pelotonné dans des vêtements humides, en s'enveloppant d'une grosse couverture de laine, lourde de l'eau qu'elle a absorbée et qu'elle rend maintenant sur la peau brûlante d'un fiévreux.
Nous envions pourtant le sort de cette petite troupe, qui regagne le sol natal, car au bout de dix-huit à vingt jours de voyage pénible, c'est l'embarquement à bord d'un aviso qui la portera à Saint-Louis et de là, en huit jours, on est en France.
Tandis que nous, nous restons ! Et, avant que les communications soient possibles pour un malade, qui
sait si plusieurs, faute d'une rentrée immédiate, n'iront pas augmenter le nombre de ceux qui déjà reposent au bout de ce tronçon de route dont une plaque indicatrice nous marque la destination...? Mais, bah ! le plus sûr moyen de se bien porter, c'est de ne jamais se laisser aller à ces réflexions. D'ailleurs, j'aime Kita, et je serais désolé de changer de poste, de quitter les braves camarades avec lesquels je passe de si agréables journées en bonnes et longues causeries. J'ai un peu de temps à moi, et j'en profite pour faire du jardinage avec le docteur; nous obtenons des résultats superbes.
Nadouba m'occupe aussi ; je lui apprends à lire avec des en-têtes de journaux; elle fait des pages de bâtons et retient dix mots de français par jour
Quand le temps le permet, nous faisons à cheval, le docteur et moi, de petites promenades dans les villages voisins, où je compte déjà quelques amis parmi les vieux chefs, qui ne viennentjamais au fort sans m'apporter des menus présents dont naturellement je leur paie plusieurs fois la valeur; ou bien encore^ nous allons à la chasse le long de la montagne, peuplée d'hyrax, de pigeons, de pintades, de poules de rochers et de singes. L'hyrax ou daman est, à mon avis, le meilleur gibier que l'on puisse consommer au Soudan; sa chair a beaucoup de saveur et, préparée en civet, c'est un mets exquis. C'est une sorte de mar-
motte que Guvier a appelé, je ne sais pourquoi, (( un rhinocéros en miniature »; son pelage est fin et épais et ses oreilles particulièrement larges; le daman vit de fruits et d'herbes, mais peut manger à peu près de tout.
Le docteur^ intrépide chasseur, m'entraîne toujours très loin, et il nous arrive souvent d'être surpris par une tornade et de ne pouvoir rentrer à temps pour nous abriter; nous prenons alors le parti de nous blottir derrière le tronc d'un gros arbre, ou dans une anfractuosité de rocher.
Avant la tornade, l'horizon devient, dans le S.-E., d'un noir d'encre, tandis qu'au-dessus de nous le ciel est encore bleu et serein ; il y 'a alors comme un grand silence ; pas le moindre souffle de brise n'annonce l'approche de l'ouragan; il semble que la nature entière se recueille et s'apprête à résister à une grande lutte.
L'atmosphère, étouffante d'abord, se rafraîchit insensiblement, par frissons, à mesure que le gros nuage noir s'agrandit et se délaie au-dessus de nous en une immense voûte sombre et mouvante.
Les premières rafales bn^.sques et saccadées tourbillonnent sur place, en soulevant des trombes de poussière; puis, rapidement^ accélérant leur rotation, elles fuient affolées à travers la plaine.
En quelques secondes, la tornade est sur nous. C'est alors une confusion, un déchaînement, un cataclysme
indescriptibles, dont nos plus forts orages d'Europe ne peuvent donner qu'une bien faible idée. La nature entière a d'abord un puissant gémissement que couvre tout à coup le ronflement impétueux de la bourrasque; les échos de la montagne répercutent au centuple les violents éclats delà foudre; la pluie^ épaisse et serrée comme la grêle, tombe avec un bruit de cataracte; les arbres et les broussailles, se couchent et se tordent en craquant sous cette formidable poussée; on ne voit plus à quelques pas devant soi, les oreilles bourdonnent, et on n'entend plus que la grande voix déchirante du chaos..;
Aussi vite qu'elle est venue, la tornade descend sur l'horizon; la pluie cesse, le vent s'apaise; maintenant, la plaine, dont les teintes verdoyantes sont avivées, est sillonnée de cours d'eau et de torrents; des lacs se sont formés, les chemins sont noyés, les rochers brillent, dorés par les derniers rayons rouges du couchant. Les crapauds lancent leurs notes roulantes et métalliques; les grillons, bien au chaud dans les cases, poussent leur cri vibrant et les troupeaux trempés rentrent en beuglant; on éprouve une grande sensation de bienêtre et de fraîcheur
Il y a, à quatre kilomètres du fort de Kita, dans un endroit charmant, tout au pied de la montagne, à l'abri de l'action desséchante des vents d'Est, un pe-
tit village appelé Niafala; un mince filet d'eau, qui suinte à travers les rochers, conserve toute l'année un aspect vert à ce petit coin riant. Nadouba y conduit souvent sa chèvre et ses cabris qu'elle laisse paître en liberté, pendant que, grimpant à travers les rochers, elle fait provision de simples, car elle connaît toutes sortes de remèdes-, aux murs de sa case sont suspendus cent petits paquets d'herbes qui ont, paraît-il, des propriétés merveilleuses. Depuis quelque temps, elle cherche une espèce qu'elle n'a pas encore pu découvrir, mais qu'elle connaît très bien; elle m'affirme qu'en en prenant tous les jours, ça empêche de mourir. Chaque fois qu'elle me conte cette naïveté, je la traite de folle, et un jour, froissée de cette appellation, elle me prend par la main en me disant : ce Viens ici, dans ce village, je vais te faire voir un trop vieux homme qui a vd Sangui Héaie ni Konanto (centneuf hivernages). » Je me laisse conduire, et nous arrivons bientôt devant une petite case, tombant presque en ruines. A travers la paille du toit effondré en partie, s'échappe un peu de fumée bleuâtre. La porte est fermée; Nadouba appelle une jeune fille de son âge et lui dit en bambara: « Mon blanc vient pourvoir le Tiéba (le vieil homme). » Au moyen d'un crochet qu'elle introduit dans une serrure en bois, la jeune fille ouvre la porte, et j'entre le premier. Une fumée épaisse que répandent quelques tisons brûlant par
terre, au milieu de la case, m'empêche d'ouvrir les yeux. Il se passe un assez long temps avant que cette fumée se soit dissipée par la porte restée ouverte ; alors seulement je distingue, sur une sorte de lit en roseau, une longue forme humaine recouverte d'un pagne de coton blanc. C'est le corps d'un vieillard, sec et rigide comme un cadavre. Sa poitrine se soulève légèrement et à intervalles réguliers.
Je m'approche et j'aperçois alors une figure longue, osseuse et ridée ; les paupières fermées sont au fond de deux cavités d'une teinte plus claire que le reste du visage ; une barbiche jaunie allonge encore cette face cadavérique.
La jeune fille qui nous a accompagnés s'approche de l'oreille du vieillard et lui crie : « C'est un blanc qui vient pour te voir. »
Alors, ouvrant péniblement les yeux, il me regarde fixement d'un regard vague et, allongeant une main sèche et décharnée que son bras semble ne pouvoir soutenir, il me dit d'une voix rauque : héniségué Tou-^ bab (bonjour, blanc). Je prends cette main osseuse et glacée. Mais quel n'est pas mon étonnement de la sentir serrer la mienne avec une force vraiment extraordinaire ; je crois tenir la main d'un squelette. Je veux lâcher, mais il serre plus fort comme pour se cramponner à moi, son corps môme se déplace tout d'une pièce à la résistance que j'ai faite en le sentant m'at-
tirer à lui ; son bras droit est le seul membre qu'il ait encore vivant et toute la force de son corps semble s'y être retirée.
Lâchant ma main, après avoir fait plusieurs nouveaux efforts pour m'attirer à lui, il saisit par l'anse une petite théière en fer battu, qui chauffe près des tisons fumeux et, introduisant le goulot entre ses lèvres ph'ssées, il se mit à boire.
Alors Nadouba, qui ose à peine respirer, me dit tout bas : « Ce qu'ilboit, c'est l'herbe dont je t'ai parlé ; on lui en met tous les jours dans son eau et il ne mourra pas tant qu'il en boira. »
A moitié asphyxié par la fumée, incommodé par la chaleur excessive qui règne dans cette case, je me disposais à sortir, lorsque le vieillard, indiquant de sa main une jarre en terre placée au pied de son lit, dit: (( Il faut montrer mon papier à ce blanc. »
Avec une sorte de respect mêlé de crainte, la jeune fille s'approcha de la jarre, y plongea la main, chercha pendant un instant, puis en sortit un petit sac qu'elle ouvrit et dont elle tira un autre, puis de ce dernier un troisième, ainsi de suite jusqu'à un cinquième qui contenait enfin le fameux papier sale, graisseux, jauni par le temps, et qu'il fallut ouvrir avec mille précautions pour ne pas en séparer les morceaux. C'était un imprimé avec un gros cachet du gouvernement du Sénégal, qui reconnaissait comme roi du
pays de Kita et comme allié des Français le mort vivant, aujourd'hui peut-être l'homme le plus misérable du pays. Quant à son âge, les cent-neuf ans qu'on lui attribue, il peut les avoir, tous les noirs le disent; mais je me demande comment ils ont pu s'en rendre compte, eux qui ne savent même pas l'âge de leurs enfants (1).
Je serre une dernière fois la main de ce vieux roi qui semble très abattu maintenant.
Nadouba s'approche de lui, touche d'un coin de son pagne sa couverture, « il paraît que cela porte bonheur.»
A quelque temps de là^, le vieux roi de Kita mourut dans son petit village de Niafala.
Toutes les femmes du pays poussèrent des cris lamentables; on fit parler la poudre; les griots chantèrent les hauts faits du défunt^ et pendant quelques heures on sembla se souvenir qu'il avait existé un chef puissant, autrefois craint, aimé, respecté.
Comme je faisais remarquer à Nadouba que, malgré l'herbe merveilleuse, le vieillard était bien mort: « Oh ! me dit-elle, il ne voulait plus en boire depuis quelques jours, c'est pourquoi il est mort. »
J'ai voulu voir l'herbe merveilleuse et je n'ai même pas cherché à en prendre.
(1) Les Bambaras, au lieu de compter jusqu'à cent, s'arrêtent à quatj-e-vingts et recommencent; ainsi ils disent, pour 200, Kémé foula i débi,ce qui signifie deux quatre-vingts et quarante. Mille se dit huit cents et deux quatre-vingts et quarante.