‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Les idées des noirs sur notre Gouvernement, — sur le sort des soldats. — Gomment ils expliquent nos inventions. — La philosophie de Moussa-Boré.

uDis'moi,mon blanc, la République, c'est une femme bien riche qui commande à tous les Français dans ton pays 7 Le Gouvernement, c est son mari, les soldats, c'est ses captifs ? »

Voilà des questions qui m'ont été posées bien souvent, non pas par des noirs encore dans l'ignorance absolue de nos coutumes et de notre civilisation, mais bien par des naturels parlant un peu notre langue et ayant vécu longtemps à notre contact.

Ces mots, qu'ils entendent souvent prononcer par nous : République, Gouvernement, Ministres, leur deviennent familiers.

Que la République soit une l'emme^ le Gouvernement son mari, je n'y vois aucun inconvénient ; mais qu'ils croient nos soldats des captifs, c'est-à-dire des gens achetés comme ils l'entendent, ceci me rend toujours Jurieux, d'autant plus qu'il est impossible de leur ôter cette idée de l'esprit et qu'ils ont des arguments auxquels il est bien difficile de répondre.

Comment, vous disent-ils, ces hommes qu'on met en prison, auxquels on ferme la porte du fort le soir pour les empêcher de sortir, qu'on force à rester ici lorsqu'ils voudraient retourner dans leurs pays, auxquels les officiers parlent toujours comme s'ils allaient les battre; tous ces gens-là ne sont pas des captifs? Vous ne les appelez pas comme ça, mais ce sont des captifs quand même.

Pour leur expliquer le service militaire tel qu'il est compris en Europe, il faudrait leur dire que c'est le respect et la crainte du supérieur qui font la discipline, que la discipline fait la force des armées, et toutes sortes d'autres choses qu'ils ne comprendraient pas et qui, les eussent-ils comprises, n'arriveraient pas à les convaincre.

Pourtant les soldats indigènes se soumettent assez facilement à cette discipline, sans se rendre bien compte d'ailleurs de son utilité. C'est la manière des blancs^ disent-ils, et puisque nous servons avec des blancs, il faut faire comme eux.

Un jour, à l'enterrement d'un sergent indigène mort en faisant son service, le capitaine qui commandait le fort prononça un petit discours dans lequel il disait que (( Tous ceux qui serviraient la France et mourraient au champ d'honneur seraient inscrits sur le livre d'or de la patrie».

Les tirailleurs qui assistaient à l'enterrement sem-

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blaient vivement impressionnés par ces belles paroles que leur traduisait l'interprète-, leurs grosses figures se contractaient comme s'ils allaient pleurer et ils disaient entre eux : « Voilà bon capitaine/ lui y a bien bon, vah)

Dans la journée, une députation alla trouver le capitaine qui, croyant avoir à entendre une réclamation, leur dit : Adressez- vous à vos sous-officiers; vous savez bien qu'il faut toujours passer par la voie hiérarchique pour vos réclamations.

Alors le plus hardi prenant la parole répondit: « Oh, mon capitaine, nous y a pas réclamé. Seulement aujourd'hui, toi y a dire que tous les bons soldats seraient marqués sur le cahier en or, il faut marquer nous, parce que toute la compagnie, c'est très bons soldats. »

Le capitaine le leur promit, mais à une condition, c'est qu'il n'y aurait pas une punition pendant les exercices de toute la semaine.

Jamais les tirailleurs ne furent plus disciplinés; il n'y eut pas un jour de salle de police; et aujourd'hui, si on leur disait que leurs noms ne sont pas marqués sur un livre en or au fort de Kita, ils ne vous croiraient pas.

Les noirs n'essaient jamais de s'expliquer, même un peu, les choses extraordinaires qu'ils nous voient faire; quand ils ont dit: (c C'est une nouvelle manière des blancs », ils ont tout dit, et pour eux le phénomène est

expliqué et l'étonnement du premier moment disparaît avec cette phrase. Le chemin de fer de Kayes, le télégraphe, le téléphone, la dynamite, les armes à répétition, rien de tout cela ne leur donne à réfléchir ; ils se bornent à constater que ces diables de blancs ont encore fait quelques-unes de leurs nouvelles manières.

Ils nous croient capables de tout, et on leur servirait la lune sur un plat qu'ils diraient encore en souriant: « Ces blancs, en ont-ils des manières! »

En 1886, cependant, on essaya un téléphone de campagne et on ht parler deux chefs dont les villages se trouvaient distants de quatre kilomètres.

Ils crurent d'abord à une plaisanterie. Ayant réciproquement reconnu leur voix, ils cherchèrent partout autour d'eux, puis se demandèrent mutuellement s'ils étalent bien dans leurs villages respectifs. La réponse, qui fut aflirmative, les terrifia.

Ceci dépassait tout ce qu'ils avaient vu jusqu'alors, et, l'expérience terminée, ils prirent leurs chevaux et partirent chacun à la rencontre l'un de l'autre, afin de s'assurer encore et de voir si on ne s'était pas joué d'eux.

Moussa-Boré, qui est musulman et parle assez bien le français, me disait un jour : «/es blancs sont riches, ils ont beaucoup de pouvoir j savent beaucoup de choses; mais chacun aura son tour. Les noirs un jour seront riches et sauront autant de choses que les blancs, y^

Je n'ai pas bien compris ce qu'il voulait dire, mais je pense qu'il faisait allusion à une autre vie dans laquelle les noirs ou plutôt les musulmans seuls jouiront de toutes les félicitées et de toutes les richesses dont, à leurs yeux, nous avons actuellement le monopole sur terre.

Et comme je lui demandais ce que nous deviendrions, il me répondit, très embarrassé : « Ah! ça, je ne sais pas, chacun son tow\ voilà tout. »

Devant l'inanité de ce raisonnement, je lui disais que s'ils étaient inférieurs à nous ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes et surtout aux idées semblables à celles qu'il venait d'exprimer; que ceux qui font le bien à leurs semblables seraient seuls heureux plus tard, et que précisément ce n'était pas le fait des musulmans, qui sèment partout la ruine et la désolation, qui tuent, massacrent, pillent, brûlent pour leur bienêtre personnel et, par fanatisme religieux, se servent du nom d'Allah pour excuser tous ces crimes; que justement Allah, furieux contre les musulmans^ nous avait donné la science, le courage et la force pour les arrêter et les châtier; et comme preuve je lui citais Samory plusieurs fois battu par nous.

11 était hors de lui, rougissait sous sa peau noire et se cotUentait de secouer la tête en répétant avec une obstination de brute fanatique :

<i Nous y a voir ça, nous y a bien voir! »

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