CHAPITRE XIX
Les récoltes et l'invasion des sénégalis. — Construction d'une maisonnette à l'Européenne. — Les nègres et la géométrie.
Au commencement de novembre les pluies ont cessé, et le vent d'Est, qui s'élève quelques heures chaque jour, balaie de sa chaude haleine les plaines encore imprégnées de l'humidité de l'hivernage ; tout, à présent, respire l'abondance et la richesse, les villages disparaissent, enfouis sous leshautes tiges des récoltes presque mûres; après les toits des cases de nombreuses espèces de cucurbitacées enchevêtrent leurs tiges grimpantes el velues, comme pour chercher sous le chaume noir et pourri un abri contre les ardeurs brûlantes du soleil qui doit les dessécher.
A cette époque de l'année, il ne reste plus dans les villages que les vieillards impotents et les enfants en bas âge; le reste des habitants est aux l oug ans (clvàmps) pour protéger les récoltes contre la voracité de charmants, mais terribles petits voleurs : les sénégalis, au plumage d'un beau rouge velouté, sont des ennemis d'autant plus dangereux qu'ils sont d'une familiarité exaspérante; quand, avec un grand froufrou d'ailes soyeuses, ils s'abattent par bandes de plusieurs milliers
sur un champ, c'est une véritable lutte qu'il faut engager avec eux. Les gardiens armés de frondes font pleuvoir sur eux des nuées de pierres et poussent en même temps des cris qui pourraient mettre en déroute tous autres malfaiteurs que les sénégalis, qui se contentent d'aller un peu plus loin, dans un autre champ où ils reçoivent le même accueil.
Nadouba et Sata ont fait provision de grandes calebasses qu'elles vont remplir de leurs futures récoltes et songent déjà au bon couscous que leur promettent ce mil et ce maïs cultivés par elles seules! Quelle excellente sauce elles feront avec ces belles arachides à cosse jaune, quand elles en auront écrasé l'amande huileuse entre deux pierres polies ! quel régal que ces grosses patates à peau rouge, à chair farineuse et sucrée qu'elles feront cuire sous la cendre! et puis c'est une abondance de citrouilles, de potirons, de pastèques^ de gombos, d'ignames, de noix de karité; enfin, à les entendre, elles seront très embarrassées pour abriter toutes ces richesses, et je me vois dans la nécessité de faire construire une seconde case qui sera le grenier d'abondance ; puis une troisième pour la basse-cour, qui augmente considérablement.
Ces cases, dont les murs sont en argile et les toits en chaume, sont vite établies et coûtent peu : complètement terminées, elles reviennent chacune à quinze francs; comme elles sont fort peu confortables, je fais
commencer la construction d'une maisonnette avec porte et fenêtre qui pourra servir de modèle aux indigènes s'ils veulent perfectionner leurs habitations ; mais, j'en doute, car ils n'ont aucune idée de la symétrie et de la régularité, et j'ai eu toutes les peines du monde à leurfaire tracer les fondations de ma maisonnette ; j'ai dû dresser des élèves, leur apprendre à se servir du cordeau et du fil à plomb, ce qui ne les empêchait pas de me faire des quadrilatères de formes bizarres, ressemblant à tout, excepté à un rectangle, et si je n'avais mis la main à l'œuvre, ils n'y seraient jamais arrivés.
D'ailleurs, dites à un noir de placer une table carrée au milieu d'une chambre de même forme, neuf fois sur dix, il la posera de travers; si vous lui faites observer qu'il faut la mettre parallèlement aux murs, il ne s'apercevra pas de ce qui peut vous choquer dans une autre position et la remuera en tous sens, sans comprendre ce que vous désirez obtenir ; ou bien encore, essayez de lui faire poser des objets rectangulaires de même grandeur les uns au bout des autres, des briques en ligne droite par exemple , vous êtes certain qu'à la cinquième ou sixième brique une courbe commencera à se former. Laissez-le continuer, vous aurez bientôt une demi-circonférence, et pour obtenir ce résultat vous le verrez faire des efforts d'imagination inouïs, comme s'il lui fallait un coup d'œil extraordinaire.
Le fort est tellement infesté de punaises et de rats qu'aussitôt ma maisonnette terminée, jeprends le parti d'y habiter et je la rends aussi agréable que possible : je l'entoure de bananiers, je la tapisse extérieurement de plantes grimpantes; à l'intérieur, les murs sont enduits d'un mélange de cendre, de vase et de fiente de vache, ce qui produit une couleur grise très solide et plus agréable à l'œil que la terre nue ; puis, avec des armes du pays, des tentures, des rideaux, des cartes, des gravures prises dans quelques revues, je donne à l'habitation un semblant d'air civilisé.
Devant la porte, au milieu d'une place sablée, un jet d'eau jaillit d'un petit bassin dans lequel s'ébattent les canards de Nadouba.
Ce jet d'eau fait l'étonnement des indigènes qui n'en comprennent pas le fonctionnement et passent des heures à regarder sortir de terre ce mince filet d'eau, auquel je donne différentes formes et sur lequel je fais danser des œufs.
Cette habitation, à laquelle les indigènes ont donné mon nom, devient notre maison de plaisance, et mes camarades sont heureux chaque soir d'y venir boirele dolo pétillant que nous offre Nadouba, en bonne ménagère.
Souvent aussi ses amies, pour nous procurer une distraction, exécutent devant nous les danses du pays, et, paresseusement étendus sur des nattes, bercés par
le rythme monotone d'un tam-tam lointain, heureux de respirer hbrement, le visage caressé par la brise chaude, qui alourdit les paupières et engage au sommeil, nous finissons par nous endormir jusqu'au moment ou les coqs se mettent à sonner le réveil de leurs joyeuses fanfares. Alors Nadouba, après avoir trait les chèvres de son petit troupeau, nous apporte une calebasse de lait écumant.Puis, un peu à regret, nous rentrons au fort où, après cette nuit passée en plein air, nous étouffons, entre les murs encore chauds du soleil de la veille.