CHAPITRE^XX
Histoire de Samory. — Formation d'un village libre. — Nombreux parrainages. — Sobriquets porte-bonheur. — Quelques usages des indigènes — Marabouts et sorciers. — Traitement de la dysenterie. — Amulettes et grigris.
Depuis quelque temps, les caravanes d'esclaves circulent plus nombreuses et plus considérables que jamais. C'est par centaines que, chaque jour, nous voyons passer ces malheureux que l'on dirige loin de leur pays pour être dispersés sur l'immensité du continent africain.
Legrand pourvoyeur d'esclaves estFAlmamy Samory, dont la fortune bizarre mérite d'être signalée.
D'après les renseignements, assez vagues, qu'on a pu se procurer sur l'origine de Samory, il serait né vers 1830 (1), sur la rive droite du Niger. Tout enfant, il fut fait captif dans une razzia qui dévasta son village et vendu ensuite à un marabout nommé Mora. Celui-ci, le voyant très intelligent, l'employait à faire du trafic; il l'envoyait jusqu'à Médine et à Bakel chercher des marchandises. Au cours de ses voyages, Sa-
(1) De l'avis des officiers qui faisaient partie de la dernière mission chez Samory, il serait loin d'avoir cet âge, et on ne pouvait guère lui donner que quarante-cinq ans en 4887.
mory, bien que très jeune, sut acquérir une certaine influence sur les gens qui entraient en relations avec lui ; il en imposait par sa taille, ses gestes larges et dominateurs; lorsqu'il parlait, sa foi profonde le rendait éloquent, il se disait envoyé d'Allah, et sur les esprits faibles qui l'entouraient, toujours disposés à voir partout du surnaturel, il n'eut pas de peine à jouer son rôle d'inspiré.
Mora, inquiet de l'autorité que prenait son captif, voulut l'humilier en lui ordonnant des travaux qu'il refusa d'exécuter. Cet acte d'insubordination fit mettre le futur prophète aux fers, dont on ne le délivra qu'après qu'il eut promis obéissance.
A partir de ce moment, sa foi fut encore plus vive et il parla de convertir les infidèles. Quelques jeunes gens enthousiastes se réunirent à lui et son premier exploit fut de mettre son maître aux fers à son tour, en lui disant en guise d'adieux : « Je vais répandre au loin la parole de Dieu : toi, tu prieras ici pour le succès de mon entreprise. »
Il razzia et brûla d'abord quelques petits villages isolés et sans défense, puis quand on vit qu'il réussissait, de nombreux partisans vinrent s'enrôler sous son drapeau et ses troupes augmentèrent de jour en jour.
C'est alors que le musulman commença son oeuvre dévastatrice, accumulant ruines sur ruines, jetant partout la terreur et la misère ; il fit massacrer des popu-
lations entières, sans autre but que d'inspirer partout ^ la terreur. Aujourd'hui, son vaste terrain de pillage s'étend dans tout le Ouassoulou, ses bandes sont devenues des armées. Mais il se sent menacé par nous et il guerroie avec d'autant plus d'ardeur que la peur qu'il inspirait diminue à mesure que les indigènes prennent confiance en notre protection.
L'année dernière, 1887, Samory a perdu plus de deux mille guerriers, et il s'aperçoit davantage de jour en jour que la partie contre les Blancs est difficile à jouer; aussi a- t-il grande hâte de réaliser, si je puis employer ce terme de Bourse, tout le pays terrorisé; il veut lui faire rendre gorge avant d'être obligé de l'abandonner, ce qu'il sait bien ne plus pouvoir tarder.
Captifs, troupeaux, récoltes, tout lui est bon, et les produits de ses formidables razzias servent à acheter des armes, de la poudre et des étoffes que les traitants noirs lui portent par convois.
Là-bas, à la cour de ce chef, on cause beaucoup de ces blancs infidèles, de ces buveurs de sanguara ( eau de-vie) qu'on voudrait expulser et écraser dans une grande tuerie.
Mais à quoi bon essayer ? Ce serait encore des milliers d'hommes sacrifiés pour un résultat incertain. Quelle puissance et quelle force ont-ils donc ces Toubabs pour que lui, l'Almamy Samory, le prophète de Dieu, lui, dont on ne prononce le nom qu'en trem-
blant, auquel on ne parle que les coudes touchant la terre, se voie menacé jusque dans sa capitale, au milieu de ses sofas (guerriers), tout prêts à verser leur sang pour lui, tellement est grand leur enthousiasme fanatique!..
La colonne expéditionnaire, beaucoup plus forte que les années précédentes, est en route et sera ici dans quelques jours pour continuer ensuite sa marche à la poursuite d'une armée de l'Almamy qui, pour le moment, se trouve dans un village situé à une cinquantaine de kilomètresdu fort de Kita.
Quand on est certain qu'une caravane d'esclaves provient des états de Samory et que, par conséquent, elle est le produit d'échanges d'armes et de munitions, les traitants propriétaires de cette caravane sont considérés comme rebelles et leurs esclaves mis en liberté ; quand ce sont des enfants trop jeunes pour être livrés à eux-mêmes, on les confie à des notables du pays jusqu'à l'âge où ils seront en état de subvenir aux besoins de leur existence.
Pour ma part, j'en ai adopté trois : un petit garçon de neuf ans et deux petites filles de sept et huit ans. C'est Nadouba qui se charge d'eux, et les pauvres enfants sont certains d'être bien soignés, car elle se souvient de ses jours de misère et elle a pour eux des sollicitudes de mère.
Tous ces captifs, libres à présent, sont sans res-
sources et meurent de faim : les uns, et ce sont les plus nombreux, se choisissent de nouveaux maîtres parmi les habitants des villages, les autres vont au fort demander du travail ; quelques-uns viennent me suppher de les prendre sous ma protection. J'en reçois d'abord trois ou quatre qui construisent de nouvelles cases dans le voisinage de la mienne ; puis d'autres, alléchés par l'accueil fait aux premiers venus, arrivent à leur tour; si bien qu'au bout de peu de temps je me vois à la tête d'un véritable petit village habité par six hommes et vingt-quatre femmes.
Gomme il faut nourrir tout ce monde, le commandant du fort, auquel je fais part du projet que j'ai d'utiliser pour la culture les forces dont je puis maintenant disposer, me fait l'avance, sur les provisions du fort, d'une certaine quantité de mil que je dois rendre sur le produit de mes récoltes.
Les vingt-quatre femmes sont pour la plupart d'horribles monstres, beaucoup sont très vieilles; j'arrive néanmoins à en trouver six assez bien conservées pour les marier aux hommes, qui sont peu difficiles.
Il paraît que tout le monde ne les a pas trouvées aussi affreuses que moi, car parmi celles que je n'ai pas jugées mariables, plusieurs sont sur le point d'être mères.
Une nouvelle mariée n'attend même pas la fin du premier mois de son hymen pour mettre au monde un horrible négrillon, dont le mari accepte d'ailleurs
avec joie la paternité. Peut-être croit-il encore que c'est une manière des Blancs de faire naître les enfants un mois après leur conception.
11 arrive quelquefois que des indigènes donnent à leurs enfants, aux petits garçons surtout, un nom supplémentaire et en quelque sorte honorifique ; ils choisissent une personne dont ils ont reçu des bienfaits, ou dont ils espèrent en recevoir, et lui demandent la permission d'appeler de son nom leurs nouveaux-nés. Moussa-Boré m'a déjà fait l'honneur de m'emprunter mon nom pour un de ses fils, et voilà qu'à présent, chaque fois qu'une femme de mon village met au monde un enfant du sexe masculin, mon nom lui est donné; je pense que les Européens ignorants de cette coutume qui viendront plus tard dans le pays auront uno singulière idée de ma conduite ; espérons cependant que la carnation d'ébène de mes nombreux filleuls les mettra en garde contre toute supposition malveillante.
Quelquefois aussi lorsqu'une mère a perdu plusieurs enfants et qu'il lui en reste un, elle croit le protéger contre le sort qui a frappé les autres en substituant à son nom une appellation ridicule ou grotesque, par exemple Fali-Koro (vieille bourrique), ou bien Bodian, comme le commissaire de police de Kita, ce qui veut dire (fiente sèche), et bien d'autres plus extraordinaires encore que je ne puis citer. Ceci nous amène à dire
un mot de certains usages très particuliers qui règlent les rapports des indigènes entre eux.
Les différentes races que nous rencontrons sont composées de sortes de tribus ou plutôt de sortes de grandes familles dont la réunion forme bien un tout, mais qui constituent chacune une sorte de caste bien caractérisée ; en d'autres termes, ce sont des parties d'un tout dont chacune est elle-même un tout et dont l'individualité se dégage de Tétiquette commune à la race; de telle sorte que si l'on voit chez les Bambaras, par exemple, un Malinké, ce Malinké, appartenant à la famille des Koïta, sera reconnu par tous les indigènes pour un Koïta encore plus que pour un Malinké. Cette reconnaissance se fait par des signes presque imperceptibles pour l'Européen, mais auxquels l'indigène ne se trompe jamais; ils consistent en tatouages, qui ne diffèrent quelquefois d'une famille à l'autre que par quelques entailles de plus ou de moins, et par les tresses ou nattes qui forment la coiffure.
Lorsque deux noirs se rencontrent, le premier qui aura reconnu à quelle race appartient l'autre lesaluera, s'il veut le flatter, en lui donnant le nom de la plus grande famille de cette race ; ce dernier, pour ne pas être en reste de politesse, rendra un salut semblable; ainsi : un Bambara rencontrant un Kassonké lui dira simplement Dialos! (nom de la famille régnante du Kasso), et le Kassonké répondra ^ow/iôa?^?// (nom d'une
grande famille Bambara). 11 existe entre certaines de ces familles des sortes de servitudes qui rappellent un peu celles de la féodalité : ainsi un Dialdté peut tirer la barbe d'un Dlalos sans que celui-ci soit en droit de s'en formaliser.
D'auti'es, ce sont, je crois, les Diaras etles Traourés, se font, en guise de salut, des questions baroques sur l'état plus ou moins florissant de leur virilité.
Ces usages tirent leurs origines de légendes où la métempsycose joue un grand rôle ; c'est ainsi que les uns, croyant qu'un de leurs ancêtres, hippopotame, a secouru dans une circonstance difficile un caïman, ancêtre d'une autre famille, conserveront sur cette dernière famille une espèce de suzeraineté qui s'exercera d'une des bizarres façons que je viens d'indiquer; et, partant du même principe, un indigène qui s'imagine avoir un lion comme ascendant ne consentira jamais à tirer sur cet animal, même si son existence est mise en danger par lui, et la vue du fauve mort attirera sur le même homme, s'il a la malechance de le rencontrer, toutes sortes de maléfices. D'autres croiront à une parenté avec un lézard ou bien avec les pigeons verts, très communs sur le Sénégal.
On trouve chez les peuplades fétichistes des traditions et des pratiques partout rigoureusement observées ; à part l'excision pour la femme, qui se fait surtout chez les fétichistes, les autres usages semblent
avoir été apportés parles musulmans, malgré la haine profonde qui existe entre les uns et les autres : la circoncision des garçons, la façon d'ensevelir les morts en leur tournant la face vers l'Orient^, la manière de porter la main sur le cœur après avoir serré celle de quelqu'un, l'emploi du chapelet, que beaucoup d'hommes portent ostensiblement sans s'en servir autrement que pour se donner une certaine contenance dans les palaàres, ou pour compter avec les grains comme ils le feraient sur les doigts.
Chose qui ne s'explique guère, tout en conservant leurs anciennes croyances en des génies malfaisants, auxquels ils font des sacrifices, il arrive qu'ils aient foi dans les prières et dans les amulettes des marabouts, et il n'est pas rare de voir un malade, après avoir consulté un sorcier fétichiste, qui ouvre un poulet pour lui prédire l'issue de sa maladie, se précipiter ensuite chez un marabout auquel il demande;, suivant la pratique musulmane, des amulettes contre l'affection dont il est atteint.
La confiance que le patient témoigne au marabout est d'ailleurs aussi justifiée que celle dont il honore le sorcier. La pharmacopée du marabout est d'une extrême simplicité, que je recommande aux personnes qui ont delà difficulté à prendre les médicaments. Quand ils ne font pas absorber à leurs malades, comme nous l'avons raconté plus haut, l'eau qui a servi à
laver des planchettes sur lesquelles sont écrites des prières, ils attachent à l'aide d'un lien, autour de la partie en souffrance, un ou plusieurs sachets contenant des feuilles de papier sur lesquelles sont tracés quelques versets du Coran, et tout est dit.
Les indigènes traitent certaines affections graves sans avoir recours aux lumières du marabout ; la dysenterie, très fréquente dans ces régions, est uniformément soignée de la manière suivante : les parents ou amis du patient le font étendre sur le sol bienhorizontalement, puis montent sur son ventre qu'ils piétinent à tour de rôle, et après plusieurs applications de ce topique, Tétat du malade... a empiré.
La foi que les nègres musulmans ont en leurs amulettes, et les fétichistes en leurs grigris, est tout à fait extraordinaire; il en est qui, après s'être procuré à prix d'or des préservatifs de cette sorte contre les blessures des armes à feu, ou des armes blanches, font tirer sur eux, ou se donnent des coups de couteau, pour prouver l'efficacité de leurs talismans; et quand, à la suite de ces périlleuses expériences, ils constatent les blessures qui en ont résultées, ils demeurent absolument convaincus qu'ils ont été volés par le marabout ou le sorcier.
En 1886, à l'attaque du fort de Bakel, on put voir un officier indigène, d'un niveau intellectuel bien plus élevé que celui des gens de sa race, recevoir sur la
cuisse une balle morte, qui lui fit une simple contusion ; il s'en alla proclamer partout les louanges du marabout qui lui avait vendu une amulette dont l'efficacité était ainsi démontrée.
Quant aux sorciers, ils sont recrutés dans une certaine classe de forgerons ; ils joignent à l'exercice de la médecine et de la chirurgie la vente des maléfices et sorts heureux, dont les fétichistes font une importante consommation.
Il n'y a pas un village qui n'ait un forgeron-médecinsorcier qui, connu de tous, inspire cependant à chacun une profonde terreur, lorsque^ pour entrer dans son rôle de sorcier, il parcourt, la nuit, les places et les chemins, revêtu d'un accoutrement bizarre, et en poussant des hurlements sinistres ; le costume de cet emploi se compose généralement d'écorces d'arbre divisées en minces lanières, qui couvrent en entier le personnage, coiffé d'une immense calebasse. Les grigris vendus par ces industriels servent encore à un usage très répandu chez les indigènes ; quand l'un d'eux veut garder dans un endroit quelconque des objets de valeur, des produits de son travail, récoltes, grains, etc., il achète un grigri spécial qu'il plante en terre sur le sentier qui conduit à sa réserve, et pour rien au monde vous ne feriez passer les noirs par ce sentier qu'ils considèrent désormais comme ensorcelé et devant porter malheur à celui qui s'y aventurerait sans en avoir le droit.
Si le grigris est, dans ce cas, un préservatif contre les voleurs, par contre les voleurs se munissent quelquefois de semblables accessoires pour pratiquer librement leur industrie ; ils croient alors devenir invisibles et n'hésitent pas, ainsi que cela s'est passé au fort de Kita, pendant mon séjour, à pénétrer dans une chambre habitée et à la dévaliser tranquillement en présence du propriétaire endormi.
Que penser de peuples chez lesquels la croyance aveugle au surnaturel indéfini peut atteindre de telles proportions, si ce n'est qu'en appropriant les moyens aux circonstances, on pourrait en faire tout ce que l'on voudrait?
S'il était permis de remonter le courant des habitudes prises et de rompre en visière auxidées actuelles de colonisation, je ferais la proposition suivante, qui est loin d'être aussi folle qu'elle en a l'air tout d'abord : choisir chez différentes peuplades un certain nombre d'individus d'une intelligence suffisamment ouverte, se les attacher^ les endoctriner convenablement, et, cela fait, les renvoyer chez eux pour qu'ils y jouent, à notre profit, le rôle de sorcier.
Le proverbe qui dit que nul n'est prophète en son pays recevrait vite un éclatant démenti, et nous aurions de cette façon une armée démissionnaires d'un nouveau genre qui, stylés par nous, ne tarderaient pas, grâce à l'usage qu'ils feraient de leur prestige, à
nous conquérir bien des masses que le système de la dynamite mettra longtemps à soumettre à nos lois. C'est une utopie, j'en conviens, mais si elle était applicable, quels profits n'en tirerions-nous pas ?