CHAPITRE XXI
Imprévoyance des noirs. — Ravitaillement de la colonne. — Une mission chez l'Almamy Samory. — Le prince Diaoulé Karamoko. — Le plénipotentiaire malgré lui.
Voici venir la saison sèche; les récoltes sont faites et l'indigène se livre à son plaisir favori : chaque soir, on entend au loin, dans la direction des villages, les battements sourds et précipités des lam-tams et, à la lueur de grands feux de paille, on danse partout au pays nègre.
Le mil est gaspillé, sans souci du lendemain, à la fabrication du dolo ; on épuise les provisions, les greniers paraissent intarissables et l'indigène paie souvent par de grandes privations, quelquefois même de sa vie, son insouciance et son trop de confiance dans l'avenir.
Si les noirs sont retombés dans leur nonchalance habituelle, nous sommes en revanche très occupés ; la colonne est en route et doit arriver à Kita dans les premiers jours de janvier. Gomme il faut assurer sa subsistance partout où elle doit passer, nous recevons tous les jours de nombreux convois de mulets, d'ànes, et même d'hommes chargés de caisses de toutes sortes: biscuits, farine, riz, sucre, café, sel, vin, eau-de-vie,
haricots, etc., etc. Les convois d'hommes porteurs, pour la composition desquels on procède la plupart du temps par voie de réquisition, marchent en longues fdes et les pauvres diables portent sur leur tète les fardeaux qui leur sont confiés ; quand la fatigue est trop grande, ils se contentent, pour se reposer, d'élever les colis et de les porter à bout de bras pendant quelque temps. La charge d'un homme est de ^5 à 30 kilogrammes ; chaque porteur reçoit comme indemnité un mètre de guinée par journée de marche et doit pourvoir lui-même à sa subsistance en dehors du litre de riz que l'administration lui alloue.
A mesure que les approvisionnements arrivent, il faut les envoyer en avant dans les autres postes plus éloignés, et du matin au soir nous sommes occupés à recevoir et à expédier ces convois; à peine s'il nous reste le temps indispensable pour prendre nos repas.
La colonne, forte de 1200 hommes, arrive le 8 janvier et se met en route le 10, afin de poursuivre une armée de Samory, qui se trouve, comme je l'ai dit plus haut, dans un village situé à quaranteet quelques kilomètres de Kita.
Notre colonne s'est séparée en deux parties : la première doit faire un grand mouvement tournant afin d'empêcher l'ennemi de fuir en lui barrant le passage; l'autre partie doit l'attaquer et le forcer à sortir de son retranchement Malheureusement, le mouve-
ment a été mal exécuté et nos troupes, à leur arrivée, n'ont pu qu'assistera l'incendie du village queSamory venait d'abandonner.
Pendant ce temps, Médine, Kayes et Bakel étaient menacés par Mamadou Samine, autre marabout prêcheur de guerre sainte, qui avait purassembler 10.000 musulmans fanatiques. Notre colonne abandonna la poursuite des Samoriens pour revenir sur ses pas au secours de nos postes du Sénégal.
Nous apprenons plus tard que le fort de Bakel a été assiégé, et que de nombreux et sérieux engagements ont eu lieu, mais toujours au plus grand succès de nos troupes. Tout le temps que dure cette campagne, l'ennemi intercepte nos communications avec Saint- Louis, de sorte que nous restons trois mois sans nouvelles de France.
Pendant ce temps, une mission composée de trois officiers, MM. Tournier et Péroz, capitaines d'infanterie de marine, et Mamadou Racine, capitaine indigène aux tirailleurs sénégalais, se rend auprès de l'Almamy Samory, que ses nombreuses défaites ont fait réfléchir sur les dangers qu'il court en restant notre ennemi, et qui demande à signer un traité de paix.
Pour prouver qu'il est de bonne foi et pour nous montrer la confiance qu'il a en nous, il confie son fils, Diaoulé Karamoko, à nos officiers, qiiidoivent lui faire faire un voyage en France.
Le jeune prince a dix- sept ans; c'est un assez joli garçon, à la physionomie douce et intelligente; son costume se compose d'un grand boubou blanc tombant sur les genoux, puis d'une large culotte en forme de jupon. Sa tête est entourée d'un volumineux turban en mousseline rayée d'or, par-dessus lequel il porte un immense chapeau surmonté d'un panache de paille; il tient d'une main une large hache en argent, massif emblème de son commandement. Il a beaucoup de grâce et de souplesse dans tous ses mouvements, et l'on est très étonné en l'entendant parler, tellement son accent bref et impérieux contraste avec son visage d'adolescent; on sent déjà en lai le conquérant et le despote habitué à voir tout et tous plier devant son autorité.
Avant son départ, il a fait à son père le vœu de chasteté qui a tant amusé les Parisiens, et il est aisé de voir que les demoiselles de la capitale qui voudront le combler de leurs faveurs en seront pour leurs frais, quoiqu'il nous ait avoué à son retour que les tentations avaient été grandes, surtout à l'hippodrome, où les femmes à cheval ont fait son admiration.
Sa suite est composée de trois cents personnes environ : une cinquantaine de jeunes gens de son âge à peu près forment sa cavalerie d'escorte et caracolent autour de lui ; ce sont presque tous des fils de chefs . Devant lui marchent des griots qui chantent et
jouent du balafon ; derrière son cheval, une centaine de fantassins trottinent serrés les uns contre les autres, en élevant leur fusils en l'air.
Puis après ce cortège d'honneur vient un long convoi en tête duquel marchent une vingtaine de femmes chargées de soigner le prince pendant la route ; leur besogne consiste à lui préparer ses repas, à prendre soin de son linge et de ses vêtements, à le masser après ses bains, etc. Derrière ces femmes viennent une .cinquantaine de captifs qui représentent Yargent de poche que le père a donné à son fils avant le départ.
A son entrée au fort, Karamoko est salué de quelques coups de canon qui jettent un certain émoi parmi les cavaliers.
Les démonstrations officielles faites au jeune prince, sur son passage, le comblent d'orgueil et ont le tort de lui faire prendre trop au sérieux sa petite personnalité.
Nous sommes malheureusement trop enclins en France à exagérer les égards et les honneurs que nous devons à ces personnages exotiques, de bien peu d'importance en réalité, et pour lesquels nous ne devrions avoir généralement qu'une bienveillante curiosité. Nous arrivons même quelquefois à nous duper nousmêmes^ et je n'en veux pour preuve que l'accueil qui fut fait à cet Abdel-Kader-ben (je ne sais quoi) venu à St-Louis en 1884, auquel nous avions fmi par faire croire, dans le désir que nous avions de le croire nous-
mêmes, qu'il était envoyé de Tombouctou auprès du chef des Français. Ce malheureux, qui n'était qu'un simple marchand venu dans le but d'acheter des marchandises pourremontersonfondsde commerce, se défendit d'abord du titre qu'on s'obstinait à lui donner, mais voyant qu'on 1© comblait à cause de cela d'égards et de présents, il comprit l'intérêt qu'il avait à se laisser faire et finit par prendre son rôle au sérieux.
Son voyage en France fut un événement ; les journaux en parlèrent et donnèrent son portrait, les cadeaux lui arrivèrent de tous côtés au Grand-Hôtel, où on Tavait logé. De retour dans son pays, il s'empressa de vendre les produits des libéralités des blancs et, au bout de quelque temps, manifesta le désir de revenir en France faire de nouvelles provisions.
Mais la mèche était éventée, et Karamoko en route, de sorte que cette tentative n'eut aucun succès.
Le séjour du jeune prince chez les chrétiens ne parut pas d'ailleurs avoir sensiblement adouci ses mœurs; à son retour, Samory délégua au devant de lui une troupe de chefs et d'hommes pour lui faire la même escorte d'honneur qu'il avait à son départ; or, l'État avait comblé Diaoulé Karamoko de cadeaux parmi lesquels se trouvait un mousqueton dont il ne tarda pas à faire usage; le jour où les puissants chefs envoyés par son père le rencontrèrent, un de ceux-ci sortit du rang sans y être autorisé, peut être pour
manifester son enthousiasme de revoir le fils du maître redouté, Karamoko lui donna l'ordre d'y rentrer au plus vite et, trouvant que le chef mettait de la lenteur à lui obéir, il épaula son mousqueton et le fit rouler à bas de son cheval, d'une balle dans la tête.