CHAPITRE XXII
Action du climat sur la santé. — Disette aux environs de Kita. — Départ pour Niagassola. — Goubanko. — Siège de Goubanko par la colonne Borgnis-Desbordes. — Sytakoto. — Mourgoula et Koukourouni.
Pour la cinquième fois, je viens de voir s'écouler les brûlantes journées de la saison sèche: ces journées, toutes semblables, éblouissantes et monotones sous la sérénité de leur ciel trop clair. Cinq fois déjà j'ai vu le pays se transformer en une immense fournaise sur laquelle les yeux ne peuvent se poser, tellement la réverbération en est aveuglante dans sa blancheur incandescente. Au-dessus des plaines brûlées, s'élève une vapeur tremblotante semblable à celle qui se dégage d'un brasier ardent.
Après un aussi long séjour, on s'aperçoit, telle santé que l'on ait, de l'influence néfaste, à la longue, du climat sur l'organisme. Si l'on a résisté à toutes les maladies graves qui atteignent l'Européen dans ces contrées, on n'en ressent pas moins un immense affaiblissement moral et physique. 11 semble que la machine humaine soit usée et qu'elle ait fourni plus qu'elle ne devait fournir ; les membres sont douloureux au contact, les oreilles tintent perpétuellement,
la tête pesante paraît enfermée dans une calotte de plomb. Ces phénomènes peuvent passer pour être d'ordre nerveux ; mais ce qui est palpable, c'est l'enflure des jambes qui, d'abord gênées dans leurs mouvements, finissent par refuser le service ; on éprouve des éblomssements presque continuels, pendant lesquels le sol semble fuir, rouge, sous les pieds, et les syncopes sont fréquentes.
C'est l'anémie qui s'empare de vous, qui abolit toute espèce de résistance morale, qui paralyse le fonctionnement du cerveau et rend impropre à tout travail.
L'homme envahi par ce mal n'a plus qu'un désir, rentrer au pays 5 qu'une crainte, malheureusement justifiée dans bien des cas, celle de n'avoir pas la force de faire le voyage.
La possibilité immédiate de retour peut cependant quelquefois faire disparaître comme par enchantement tous les symptômes morbides .
Et dans le cas contraire, le malheureux, terrassé par le climat, devient de plus en plus sombre ; il soupire et pleure à tous moments, son teint devient livide, sa peau se sèche, les aliments difficilement pris sont plus difficilement digérés, d'horribles maux de tête surviennent et avec eux un sommeil tourmenté par des cauchemars atroces; puis ce sont des vomissements, une diarrhée incoercible. Le coma et... l'idée de civilisation a fait une victime de plus...
Je viens d'être assez fortement éprouvé par une fièvre bilieuse, et durant cette maladie j'ai pu apprécier tout le dévouement de Nadouba; elle ne m'a jamais laissé seul un instant, couchant sur une natte étendue à terre à côté de mon lit, épiant le moindre de mes mouvements, me soignant à la mode du pays, par des massages, pressant ma tête en feu entre ses petites mains fraîches ; m'éventant doucement lorsque .ma respiration était haletante et que je semblais avoir trop chaud. La nuit, quand j'avais le délire, (( mon parlé du dormir » lui faisait peur ; alors je me réveillais sentant ses mains presser les miennes et je l'entendais pleurer...
Au bout de quelque temps, n'étant pas assez malade pour obtenir de rentrer à Kayes, je demande l'autorisation d'accompagner un convoi qui doit se diriger sur Niagassola, dans les premiers jours de juin. Cette permission m'est accordée, d'autant plus facilement que ce convoi est important et nécessite la présence d'un Européen.
Je suis très heureux de cette circonstance qui va me permettre de connaître un nouveau pays et de voir un de mes amis qui est médecin du poste. Les semailles de mon petit village sont terminées et je puis très bien m'absenter quelques jours.
La disette commence à se faire sentir dans le pays. Les indigènes, que le voisinage de l'armée de Samory
a retenus, bloqués dans les villages pendant l'hivernage précédent, n'ont pu faire que de faibles récoltes et;, pour comble de malheur, notre colonne, plus forte cette année-là, a fait des réquisitions plus considérables; de sorte que les malheureux Kitankés en sont réduits à se nourrir de racines et d'herbages.
Le deux août, nous nous mettons en route; mon convoi se compose de cent quatorze porteurs, de quatre tirailleurs sénégalais, de riion domestique, de deux palefreniers et de Nadouba, accompagnée de Moussô Koura (femme neuve), sa petite captive favorite.
Les porteurs et les tirailleurs marchent les uns derrière les autres en une longue file de plus de cinq cents mètres, derrière laquelle je chevauche au milieu d'un nuage de poussière. Nadouba marche derrière moi en tenant à poignée la queue de mon cheval afin de ne pas se laisser distancer et aussi pour faciliter sa marche; Moussô Koura, avec ses petites jambes d'enfant, trottine derrière elle en tenant un coin de son pagne.
A sept heures du soir, nous arrivons au village de Goubanko, où nous disposons notre premier campement.
Ce village fut autrefois la terreur du pays ^et son histoire vaut la peine d'être racontée :
En 1868, quelque temps après l'invasion du Birgo par un puissant chef musulman, une centaine d'habi-
tants, échappés au massacre, vinrent à Kita et, en faisant mille promesses de soumissions, demandèrent à Tokonta (1) un terrain sur lequel ils puissent s'établir et construire un village.
Tokonta, heureux et flatté d'avoir de nouveaux vassaux, leur désigna une plaine située à 12 kilomètres au sud de Kita.
Ko et Modi-Ouley, les deux principaux personnages de cette émigration, se rendirent à l'endroit désigné et appelèrent bientôt d'autres petits chefs qui, comme eux, avaient dû fuir, ruinés par la guerre. Le village de Goubanko devint vite très important ; les habitants construisirentun tata considérableet donnèrent asile à tous les malfaiteurs et révoltés de tous les pays voisins.
Au bout d'une année, Tokonta s'aperçut qu'iln'était plus le maître; son autorité était méconnue, et de nombreuses chicanes s'élevaient entre lui et les chefs de Goubanko; néanmoins, il ne voulut pas rompre complètement avec eux et, pour rester en bons termes^ donna l'une de ses filles à Fun des chefs; mal lui en prit, car ce mariage précipita les hostilités. La jeune princesse n'était plus vierge^ et en pareil cas le nouveau marié a le droit de réclamer une indemnité, ce qu'il s'empressa de faire. Mais Tokonta ne l'entendait
(I) Tokonta, parent du vieux roi Makadougou, que nous avons déjà vu dans son village de Niafala, était en réalité le chef actif du paya.
pas ainsi. 11 exigea de son gendre des preuves que ce dernier ne pouvait lui donner et à son tour réclama le restant de la dot qui n'avait pas été complètement versée .
Ni la dot, ni l'indemnité ne furent payées, mais à partir de ce moment, des luttes quotidiennes éclatèrent entre les deux partis; les habitants de Goubanko, plus hardis et plus braves que les Kitankés, vinrent jusqu'au milieu des villages voler le bétail, les captifs, les femmes et les enfants; il n'y avait plus la moindre sécurité dans le pays; les Duilhas même ne pouvaient plus circuler librement et se trouvaient forcés de voyager en bandes armées.
Tokonta se décida à appeler à son secours l'Almamy Abdallah qui, au nom du roi de Séigou, commandait une place forte appelée Mourgoula, située à une quarantaine de kilomètres sur la route du Manding. L'Almamy, qui avait tout intérêt à détruire Goubanko, dont la puissance grandissait de jour en jour, vint se joindre à Tokonta pour l'attaquer de concert.
Les assiégés avaient eu le temps de s'approvisionner de vivres; ils étaient nombreux et bien armés^ aussi opposèrent-ils une vive résistance.
Au bout de trois mois, les assiégeants perdirent courage et abandonnèrent la place, non sans avoir roué de coups Tokonta, auquel ils reprochèrent d'être cause de tout, par la sottise qu'il avait faite en donnant un
terrain aux gens de Goubanko.
Tokonta, déçu, battu et peu content, rentra à Kita, à moitié assommé et jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
En 1881, la colonne expéditionnaire arrivait à Kita sous les ordres du colonel Borgnis-Desbordes ; elle comptait à peine quatre cents combattants, dont cent cinquante Européens : le ravitaillement de ces troupes avait subi de grands relards et l'on fut obligé de réquisitionner du mil et du bétail dans les villages. Les habitants de Goubanko, se sentant puissants derrière leur tata, rei'usèrent ce qu'on leur demandait, disant qu'ils ne donneraient rien à des étrangers amis de ïokonta, et les chefs poussèrent laudace jusqu'à menacer le colonel, s'ils n'abandonnait le pays.
Il n'y avait pas à hésiter, il fallait faire respecter notre autorité, et le siège de Goubanko fut décidé.
Le onze février, à quatre heures du matin, la colonne se mettait en marche et arrivait à sept heures en face du tata. Mais je laisse la parole au capitaine Pietri, qui a raconté cet épisode dans son li vre Les Français au Niger.
« Les habitants s'attendaient à l'attaque et avaient «: accompli dans les alentours toutes les cérémonies « accoutumées en pareil cas. Les sorciers avaient dé- (( crit sur la poussière des sentiers, des dessins ma- « giques ; ils avaient tué la poule noire, observé ses (( contorsions pour en tirer des pronostics pendant
(( qu'elle agonisait et l'avaient pendue en grande (( pompe à un arbre au bord du chemin de Kita.
(( Quand les guerriers virent l'ennemi s'approcher, « ils tentèrent une sortie qui fut vite repoussée; puis, (( à leurgrand effroi, ils en tendirent les coups de canon c( commencer l'attaque. Une heure après, le village (( était en feu et la brèche se faisait. La colonne était <( rangée vers le Nord , du côté de Kita ; à droite et à gau- « che, se tenaient les indigènes de Tokonta, attendant (.(. la fin de la lutte pour se précipiter sur les vaincus.
(( A onze heures, la brèche était suffisante, le fossé « comblé, et la colonne d'assaut marcha vers l'en- « ceinte, conduite par le commandant Yoyron . Le pre- « mier tata fut aussitôt enlevé : pour prendre le (( deuxième, il fallut faire avancer la compagnie d'ou- (( vriers, sous les ordres du capitaine Archinard (1). La « défense était énergique et à chaque instant plus (( vive. Ua troisième assaut fut nécessaire pour em- « porter la troisième enceinte où les plus braves des (( survivants s'étaient retirés.
(( Cette dernière partie du combat fut aussi la plus (( meurtrière : acculés dans leurs derniers retranche- (( ments, les défenseurs se battirent en désespérés et « ne laissèrent que des cadavres au milieu de l'incen- (( die qui dévorait le village.
(1) Aujourd'hui (1889) commandant supérieur du Soudan fiançais.
(( Enfin Goubanko était pris.
« La prise de Goubanko si vivement enlevé étonna (( profondément tous les pays Malinkés jusqu'au Niger.
(( Jamais ils n'avaient vu mener si rapidement une (( action militaire; les premiers jours, la nouvelle ne « trouva que des incrédules. Ce fort village si redouté (( détruit en trois heures !
« L'Almamy de Mourgoula fit mettre aux fers comme (( mauvais plaisant le premier qui osa le lui annoncer...
(( De notre côté, parmi les victimes, on compte à « l'assaut le capitaine Pol, de l'artillerie de marine, « jeune officier doué des qualités les plus brillantes, « et qui n'exprimait qu'un regret en expirant, c'était (( de ne pas mourir d'une balle allemande ; le surlen- (( demain, c'était le capitaine Marchi, de l'infanterie, (( qui succombait aux fatigues éprouvées pendant (( cette chaude journée.
(( Quelques jours après ce tragique épisode de la (( campagne, la première pierre du fort de Kita fut « posée en présence de la colonne sous les armes. »
{Les Français au Niger, Capitaine Pietri.)
Les habitants de Goubanko, après cette rude leçon, se sont soumis et ont accepté notre autorité; ils forment aujourd'hui une sorte de petite république composée de trois villages placés chacun sous les ordres d'un chef différent.
C'est sous un grand arbre, en face de la brèche du tata par laquelle nos troupes sont entrées à l'assaut, que nous faisons halte.
Le trois, au petit jour, au moment de nous mettre en marche, je m'aperçois que huit de mes porteurs ont déserté pendant la nuit; la chose ne me surprend pas; car tous ces hommes ont été réquisitionnés, et à cette époque, qui est celle des semaillles, il leur est pénible de quitter leurs travaux de culture pour faire le dur métier de porteurs.
Je fais demander huit autres hommes aux chefs de Goubanko, qui donnent immédiatement satisfaction à ma requête.
Quelques kilomètres plus loin que Goubanko,le pays devient assez joli : ce sont de petites collines que les premières pluies ont rendues verdoyantes. Puis une forêt de caïcéidras (sorte d'acajou), dans laquelle on est venu prendre une partie du bois nécessaire à la construction du fort de Kita; beaucoup d'arbres sont coupés.
Nous arrivons à un grand marigot sur lequel est jeté un pont en branches recouvertes de terre damée; il est en si mauvais état que les porteurs ne s'y aventurent que les uns après les autres. Quant aux chevaux, nous sommes forcés de les faire traverser à gué.
Vers midi, nous nous trouvons à la mare de Dababa ; en face de nous se profilent en bleu foncé les montagnes de Sytakoto ; nous ne trouvons pas d'ombrage