‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 31 sur 36 · CINQ ANS DR SÉJOUR · texte numérisé non relu

CINQ ANS DR SÉJOUR

suffisant pour passer la journée, et je fais dresser ma tente. Tous les porteurs se sont dirigés du côté de la mare, qui est à quelques centaines de mètres de mon campement. Ils reviennent bientôt avec une quantité de tortues, d'assez petite taille (vingt centimètres de long environ) ; la carapace est peu convexe, ovale et recouverte d'une peau molle et verdàtre offrant assez l'aspect d'une couche de caoutchouc. Je veux en conserver une; mes noirs me disent que leur urine répand une odeur intolérable et qu'il ne faut même pas en garder sous la tente.

Mes porteurs les cuisent et les mangent.

A cinq heures de l'après-midi, nous avons à subir une violente tornade. La pluie est chassée avec une telle impétuosité qu'on pourrait se croire sous un déluge de grêle.

Ma tente est emportée et nous sommes obligés de nous accroupir en tournant le dos à la bourrasque qui heureusement ne dure guère qu'un quart d'heure. Pendant la nuit un de mes chevaux s'échappe, nous nous mettons à sa poursuite, et je promets une prime au noir qui le ramènera; mais, c'est en vain. Nous rentrons exténués de notre course et de nos efforts et je faisais le sacrifice de ce précieux serviteur, quand, à trois heures du matin, au moment de donner le signal du réveil, quelle n'est pas ma surprise en apercevant mes deux chevaux couchés l'un près de l'au-

tre;le fugitif était revenu en tapinois près de son compagnon, effrayé probablement du voisinage des fauves et trouvant agréable de recevoir sa ration de mil avant le départ.

Pendant cette même nuit, deux des porteurs, profitant sans doute de l'alerte que nous a causé l'escapade du cheval, ont pris aussi la clef des champs et ont disparu. Ce sont les tirailleurs qui se chargent de leur fardeau .

Le jour n'était pas encore levé quand nous nous mettons en route, afin d'arriver à l'étape avant la grande chaleur qui, à cette époque de l'année, est intolérable dès neuf heures du matin.

Au village de Sytakoto, nous faisons halte pour demander deux porteurs au chef de l'endroit; puis, après deux heures de marche, nous arrivons aux ruines de Mourgoula.

Cette place, forte autrefois, fut détruite en 1882 par le colonel Borgnis-Desbordes ; elle était habitée à cette époque par desToucouleurs ayant pour chef l'Almamy Abdallah et son ministre Souleyman, 'qui ne cessaient de nous créer mille difficultés en arrêtant les troupeaux nous venant du Niger et en pillant les caravanes qui passaient à proximité de leurs murs De plus, il était question d'une entente entre les deux Almamys Samory et Abdallah pour attaquer le poste de Kita, dont la construction était à peine achevée.

C'est ce qui décida le colonel à expulser cette population agressive et insoumise.

Abdallah, convaincu de son impuissance contre nos troupeS;, n'opposa pas de résistance et abandonna le pays, le village fut brûlé, le tata démoli. C'est au milieu de ces ruines que nous passons la fmde notre journée et la nuit.

Les restes d'une grande case de forme presque rectangulaire, que je suppose avoir été la demeure de l'Almamy, me semblent un abri plus sérieux contre les ardeurs du soleil que notre tente et nous y établissons notre campement.

La journée est particulièrement chaude; le soleil vient enfin de disparaître, embrasant de ses derniers feux les ruines d'argile de l'ancienne cité guerrière. D'un rouge pâle qu'elles étaient tout à l'heure, elles prennent maintenant une teinte grise et sombre, puis, au loin, dans la plaine autrefois animée et sillonnée par des cavaliers aux vêtements éclatants, à présent triste et désolée, on entend le cri sec et guttural de quelques perdrix se cachant sous les hautes herbes envahissantes. Au-dessus de nos têtes voltigent lourdement et comme affolées une nuée de chauves-souris que l'approche de la nuit a tirées du fond de leurs retraites obscures.

A pareille heure, il y a quelques années seulement, à cette place que j'occupe, les prêtres du Maghreb se

prosternaient vers l'Orient en psalmodiant leurs prières « au seul grand et vrai Dieu de l'Islam dont Mahomet est le prophète », tandis qu'aujourd'hui, à cette même place, c'est un kefpr (1) qui s'apprête prosaïquement à prendre son repas du soir, composé de mets impurs, arrosés de boissons fermentées (2).

La soirée est étouffante, et de ces murs en terre, surchauffés pendant la journée, se dégage une odeur acre et écœurante; des bouffées d'air brûlant soulèvent de temps en temps des nuages de poussière et vous donnent l'illusion d'un gigantesque four qui s'ouvrirait devant vous.

A l'horizon, des éclairs pâles et tremblotants se succèdent sans trêve derrière un gros nuage noir aux contours nets et arrondis.

Pendant la nuit éclate un orage épouvantable. Le tonnerre gronde, terrible et sans interruption; les éclairs sillonnent le ciel et font pâlir la flamme d'un feu allumé pour nous protéger du voisinage des serpents, qui foisonnent au milieu de ces ruines. La pluie est si violente que la terrasse de la case sous laquelle nous sommes abrités se détrempe et tombe sur nous en boue épaisse. Quelques noirs sont venus chercher asile près de moi, mais nous sommes bientôt obligés

(1) Nom que donnent les musulmans à tous ceux qui ne sont pas de leur religion.

(2) La religion musulmane défend l'usage de ces boissons.

de sortir, car des mottes de terre se détachent de toutes parts et des rigoles se creusent dans les murs qui peuvent s'écrouler sur nous^ d'un moment à l'autre.

Une heure environ après que nous l'avons évacuée, la case s'affaisse avec un bruit mou de terre détrempée, et c'est ainsi qu'au bout de très peu d'années Mourgoula aura disparu, laissant, au milieu de la grande plaine broussailleuse, des petits monticules d'argile semblables à des tombes, seules traces qui indiqueront aux voyageurs l'emplacement de l'ancienne cité musulmane.

Après l'orage, une pluie fine continue à tomber et ne cesse qu'à l'approche du jour. Au moment où nous reprenons notre route, les chemins sont couverts d'une boue grasse qui rend la marche très difficile pour les porteurs; les pauvres gens glissent et à chaque instant il y a des chutes; Fuq d'eux tombe malheureusement et se casse un bras; un tirailleur prend sa charge, et le blessé continue à suivre le convoi en soutenant son bras de sa main valide.

Le pays est très accidenté; nous montons et descendons continuellement à travers des sentiers rocheux en pente rapide ; dans les vallées, on trouve de vraies forêts de bambous d'une hauteur et d'une grosseur extraordinaires. Après cinq heures d'une marche assez pénible, nous arrivons à Kokorouni. L'endroit où nous campons est charmant, ombragé par de beaux

AU SOUDAN FRANÇAIS 21o

grands arbres et d'immenses palmiers; le lit d'un ruisseau peu profond est formé de roches plates sur lesquelles l'eau coule fraîche et limpide. De nombreux oiseaux s'envolent à notre approche et des bandes de petits poissons filent comme des traits en faisant scintiller l'eau de leurs reflets argentés.

Le porteur blessé demande à continuer sa route sur Niagassola, distant encore d'une trentaine de kilomètres. Le malheureux n'a pas proféré une plainte depuis son accident. Avec le fatalisme des noirs, il est aussi résigné que s'il s'agissait d'un simple bobo ; après lui avoir donné une lettre pour le commandant du fort, je lui fais maintenir le bras avec des serviettes mouillées, et je lui fais boire un verre de rhum, avant de le laisser se mettre en marche d'un pied léger.

Page 1