‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 32 sur 36 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Nadouba retrouve son ancien campement. — Arrivée opportune au fort de Niagassola. — Le village. — Mambi. — La famine.-- Départ du fort.

Nadouba se souvient d'avoir campé au marigot de Kokorouni, avec le convoi de captifs dont elle faisait partie lors de son arrivée à Kita. Elle me mène dans une petite clairière, assez éloignée de la route, où Ton aperçoit encore quelques traces du campement; plusieurs assemblages de trois cailloux noirs de fumée indiquent l'emplacement des feux auprès desquels les captifs étaient couchés; elle me montre sa place, ainsi que le piquet après lequel on avait attaché les fers qui entravaient ses pieds.

(( Il faisait bien froid cette nuit-là, me dit-elle. En dormant, je m'étais tellement rapprochée de mon feu que je me suis brûlée; j'ai poussé un cri: alors les Duilhas, qui étaient couchés là-bas sous cet arbre, sont venus demander ce qu'il y avait; quand ils ont vu que je les avais réveillés pour rien, ils m'ont battue avec le^ro5 bout de leurs fusils ; moi, je n'ai pas pleuré, mais j'ai fait comme si j'étais morte; alors, ils m'ont laissée en disant: quand nous arriverons à Kita,

il faudra la donner aux blancs. C'était pour m'effrayer, car, dans ce temps-là, javais très peur des blancs ; on disait qu'ils avaient battu les armées de Samory; alors je pensais que s'ils étaient les plus forts, ils devaient être aussi les plus méchants. »

Les environs du marigot où nous avons fait halte sont peuplés de gibier; dans l'après-midi je tue une gazelle de petite taille appelée communément bichecochon^ à cause de la grande ressemblance qui existe entre sa tête et celle du porc.

A la tombée de la nuit, des perdrix viennent jusque dans notre camp se livrer à mes coups de fusil.

Après avoir passé une nuit plus calme que les deux précédentes, nous reprenons la route de Niagassola. Le pays continue à être accidenté: nous traversons encore trois jolis marigots bordés d'épais fourrés de bambous et de grands palmiers; enfin, vers midi, nous apercevons le fort, situé au fond d'une plaine, sur une petite colline; son aspect n'a rien d'imposant : c'est un modeste chalet à un étage, entouré d'un balcon en bois ; on se croirait plutôt en face d'une villa qu'en face d'une forteresse. La garnison se compose d'un officier, d'un médecin, de trois ou quatre sergents et caporaux européens et d'une trentaine de tirailleurs sénégalais. Un tata en terre entoure les dépendances qui comprennent le village des tirailleurs, la prison, l'infirmerie, des ateliers et des écuries.

D'aussi loin qu'ils l'aperçoivent, le commandant et le médecin viennent au devant de mon convoi ; ils sont d'autant plus heureux de notre arrivée que leurs approvisionnements sontépu isés depuis quelques jours ; ils en sont réduits à manger du biscuit avarié; quant à du tabac, des allumettes, des bougies, il y a beau temps que ces objets si nécessaires sont passés à l'état de souvenir. Ils m'invitent à partager leur repas en me prévenant que la cuisine laisse beaucoup à désirer.

Au village, la détresse est grande ; les indigènes en sont réduits à se nourrir d'un tubercule vénéneux fort difficile à trouver et qu'ils sont obligés de faire macérer pour en annihiler les principes malfaisants. Beaucoup de ces malheureux, n'ayant pas la patience d'attendre les trois jours que dure cette préparation, meurent empoisonnés; d'ailleurs, quoi qu'on fasse, ce mets reste malsain et occasionne des éruptions cutanées très douloureuses.

Nous allons, le docteur et moi, visiter le village de Niagassola, qui se trouve au pied du poste, à quinze cents mètres environ, dans une plaine légèrement déclive vers le Sud; il est entouré d'un tata encore assez solide, bien que les indigènes ne l'entretiennent plus depuis l'occupation française; les pluies le dégradent chaque année, et il est probable que son existence ne sera plus de longue durée; d'ailleurs, toute citadelle indigène est inutile, aujourd'hui que les canons du fort

commandent la plaine dans toute son étendue, et que notre présence seule assure désormais la sécurité des habitants.

Au centre du village se trouve la demeure du chef, entourée d'un autre tata en bon état. Celui-là est très élevé, c'est une sorte de réduit où, dans le cas de prise du village, les guerriers doivent se retirer et résister jusqu'à la mort.

Nous nous y rendons dans le but de faire une visite au vieux chef, Mambi, que nous trouvons accroupi sur une peau de bœuf, devant le seuil de la porte principale de son enceinte fortifiée.

Mambi est un descendant d'une famille autrefois riche et puissante, dont les domaines s'étendaient jusqu'au Niger; les incursions des musulmans Toucouleurs ont réduit tout cela à quelques pauvres villages du Manding sur lesquels Mambi n'a même plus la moindre autorité.

La famine qui désole son village ne semble pas, à en juger d'après l'état dans lequel nous le trouvons, s'abattre bien cruellement sur lui, et tout porte à croire qu'il a dû faire des approvisionnements personnels en prévision de ce moment difficile. Dans tous les cas, s'il n'a pas mangé depuis trois jours, comme il nous l'affirme en nous montrant son ventre dont il prend la grosse peau épaisse à poignée, dans un geste plein d'éloquence, mais dépourvu de décorum, il a dû

boire d'une façon exagérée, car sa parole est embarrassée et les hoquets qui soulèvent sa poitrine ne sont pas sans nous inquiéter; aussi, nous hàtons-nous de mettre entre lui et nous une distance respectable en continuant notre promenade dans le village.

Les rues y sont étroites et tortueuses, horriblement sales et encombrées d'ordures sans nom ; les malheureux faméliques que nous rencontrons sont dans un état de maigreur lamentable, et tellement faibles que beaucoup n'ont plus la force ni le courage de chercher leur nourriture; il en meurt plusieurs par jour; nous passons devant une case oii nous voyons une femme chercher dans le crottin de cheval les quelques grains qui peuvent encore s'y trouver. On ne rencontre pas le moindre animal domestique. Des chasseurs partent tous les jours pour essayer de tuer quelque gibier, mais ils sont si maladroits qu'ils reviennent généralement bredouilles.

Cette misère est d autant plus navrante que nous pouvons nous accuser d'en être indirectement la cause et que nous sommes impuissants à la soulager.

En effet, en 188o, lors de la malheureuse affaire de Nafadié, notre colonne expéditionnaire, trop faible pour résister à l'armée de Samory, dut battre en retraite devant elle, et fut obligée de reculer jusqu'à Niagassola. L'ennemi poursuivit nos troupes jusqu'à ce point que la proximité du fort, récomment construit,

ne lui permit pas de dépasser; mais il fit subir le contre-coup de sa fureur au village qu'il détruisit en partie, tandis que Fabou, le frère de Saraory, occupait Gale, un village situé à peu près à la moitié du chemin de Kita à Niagassola.il résulta de cette occupation, pendant toute la saison généralement consacrée à la cuIturC;, une circulation perpétuelle de cavaliers pillards, qui interdirent aux habitants la sortie des villages et les empêchèrent de se livrer aux travaux des champs.

Au moment de rentrer au fort, nous rencontrons le porteur au bras cassé; il a dédaigné les soins du médecin et se fait traiter par un rebouteur en renom qui habite le village; son bras est enveloppé de feuilles vertes et de petites branches qui servent d'éclisses. Je lui demande ce qu'il va manger s'il attend sa guérison ici; il me répond, sans paraître s'inquiéter outre mesure, qu'il ne sait pas, mais qu'à présent il n'a pas faim.

Le docteur essaie de lui faire entendre raison ; moimême, je suis aussi persuasif qu'on peut l'être quand on connaît les côtés faibles de ces entêtés : Viens au fort, lui disons-nous, tu seras soigné, tu auras à manger tant que tu voudras : du bon riz, de la viande, des arachides, du sel, etc.; on ne tefera pas mal, on ne te coupera pas le bras ; ici, tu vas mourir de faim, etc. Rien ne le décide et à toutes nos propositions il nous répond qu'il aime mieux rester ici. — Ceci peint suf-

fisamment le caractère du noir, supportant les plus intolérables douleurs sans sourciller; acceptant les plus grandes calamités sans proférer une plainte; bravant la mort sans broncher, et, à côté de cela, d'une pusillanimité incroyable devant l'inconnu.

Celui-ci a sans doute entendu parler des instruments mystérieux et compliqués dont se servent les médecins blancs, et cela a suffi à Tcffrayer, alors qu'il se laisserait facilement charcuter par un forgeron ; il sait qu'il est impotent, livré à lui-même et qu'il n'a aucun secours à attendre des habitants du village ; qu'on le laissera mourir comme un chien ; cette perspective effrayante ne l'émeut pas. Pour le moment, il na pas faim, — c'est tout ce qu'il lui faut. — Néanmoins, comme le pauvre diable a été blessé en service, j'obtiens du commandant quelques kilos de riz que je lui envoie; il aura de quoi vivre pendant quelques jours, s'il ne se laisse pas voler sa provision.

La première soirée que je passe au fort est assez triste : le commandant a la fièvre et ne peut dîner avec nous ; le docteur lui-même est souffrant et me quitte avant la fin du repas. C'est la vie dans les postes durant l'hivernage; il est bien rare que tout le monde soit valide; quelquefois c'est pendant des semaines que la table se trouve déserte.

On peut croire, après cela, que des compagnons d'exil vivant ensemble, de cette vie triste et mono-

tone, dans un poste retiré comme l'est celui-ci, soient à jamais Hés par une amitié indissoluble; que les mêmes souffrances, les mêmes dangers, journellement endurés et partagés, leur font un devoir de se rendre mutuellement la vie plus facile et plus agréable, en suppléant, par une bonne entente, aux distractions extérieures qui leur font défaut; c'est ce qui arriverait probablement dans tout autre pays; mais ici, sans qu'on puisse reprocher à ces solitaires leur mauvais caractère, sans qu'on puisse dire d'eux qu'ils sont insociables, ils en arrivent à se détester, du moins le croient-ils, et cela est venu petit à petit, à mesure que le séjour dans le poste s'est prolongé.

Ce qui prouve bien l'influence du climat sur cet état d'esprit, c'est que plus le poste est malsain, plus les dissensions ont d'aigreur et de violence : ceux qui commandent deviennent tatillons et d'une intolérance exagérée, les subordonnés d'une susceptibilité outrée, et il leur faut un grand esprit de discipline pour se dominer et ne pas laisser cet état d'irascibilité maladive prendre le dessus.

Kita est renommé commeétant le point le plus sain du Soudan français ; aussi est-il bien rare d'y voir régner la mésintelligence parmi la garnison; au contraire, Bammako, qui peut être considéré ajuste titre comme le tombeau des Européens, jouit d'une réputation épouvantable. Un vent de discorde y souffle

continuellement, et il ne se passe pas d'année que ne surviennent non seulement des brouilles, mais encore de vives querelles qui ont quelquefois un fâcheux retentissement dans la colonie. Une de ces dernières années^ le désaccord était tel que, sur cinq officiers vivant au fort, pas un n'adressait la parole à l'autre et que, dans l'obligation de prendre leurs repas dans la môme pièce, ils se faisaient servir séparément sur cinq tables, par cinq domestiques qui leur apportaient les mets préparées, par cinq cuisiniers différents, afin de nefien avoir de commun. Le soir venu, les cinq tables s'éclairaient chacune d'un luminaire. Il y a tout lieu de croire que s'ils se sont rencontrés plus tard en France, ces officiers ont [dû s'amuser au souvenir de ces enfantillages; car quel autre nom donner à ces mesquines chicanes, qui ne peuvent naître que dans un pays où tout contribue à l'affaissement physique et moral des hommes les mieux constitués ? Il me serait difficile de dire dans quels termes vivent mes hôtes ; d'ailleurs, seraient-ils à couteaux tirés que la présence d'un étranger suffit à jeter assez de diversion pour faire oublier tous les ressentiments qui peuvent exister; et puis, je ne me permettrais pas de les juger après l'accueil cordial qu'ils m'ont fait pendant les trois jours que j'ai passés avec eux ; qu'il me suffise de dire que Niagassola est un poste relativement sain.

Les porteurs qui formaient le convoi sont repartis pour Kita le jour même de notre arrivée ; les tirailleurs d'escorte restent au fort pour renforcer la garnison ; de sorte que je reste seul avec Nadouba, Moussô-Kora, mon domestique, mes palefreniers et mes deux chevaux. Je ne suis pas lâché d'être débarrassé de tous ces hommes ; la surveillance continuelle qu'il fallait exercer sur eux, afin d'éviter les nombreux vols qu'ils n'auraient pas manqué de commettre dans les caisses dont ils étaient chargés, ne me laissait aucun moment de répit ; puis, voyageant en nombre, on a peu de chances de rencontrer du gros gibier, et je seraisdésolé de rentrer à Kita sans avoir tiré quelques coups de fusil qui en vaillent la peine.

Le neuf août, après avoir chaleureusement remercié mes hôtes de leur réception, je quitte le fort de Niagassola.

Le clairon vient de sonner le réveil et le soleil, encore caché derrière les monts du Manding , s'élève rapidement, éclairant déjà leurs sommets d'une vaste auréole lumineuse. Au bout de quelques minutes mon petit convoi se, trouve dans la plaine et longo le village ; quel silence et quel calme il y règne! il n'y a plus de coqs pour saluer l'aube matinale; pas plus qu'il n'y a de chiens pour prévenir les habitants de l'approche d'un étranger. — C'est l'heure ou d'habitude les troupeaux, mis en liberté, s'élancent dans la plaine. Ici,

plus rien !... Les éternels pilons eux-mêmes, n'ayant plus de mil à écraser, restent silencieux à côté de leurs mortiers.

Les habitants somnolent, rongés parla faim, amaigris, sans force, rêvant peut-être d'abondance avant de mourir d'inanition...

Des centaines de vautours noirs, au cou dénudé, couvrent les arbres des alentours, d'où ils surveillent l'intérieur du village, attendant, dans une lourde immobilité, qu'un cadavre sec et décharné soit traîné hors de l'enceinte..

Tout à coup, une clameur s'élève : de plaintifs cris de femmes annonçant qu'un des leurs a cessé de souffrir; puis, dans une autre direction du village, la même clameur et les mêmes cris, aussi lugubres, signalent une seconde victime... Les vautours semblent comprendre, et s'agitent dans les branches.

Tandis que, tout autour, dans la plaine, doucement caressées par la brise matinale^ les tiges déjà hautes des récoltes, pleines de sève, ondulent et bruissent comme une mer houleuse dont les flots verts étincollent sous les premiers rayons du soleil.

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