CHAPITRE XXIV
Nuit passée avec une panthère. — Les fauves au Soudan. — Le scorpion. — Le myriapode. — Le serpent minute. — Le trigonocéphale. — Le boa. — La fîlaire de Médine.
Le M août, c'est-à-dire deux jours après avoir quitté Niagassola, j'arrive par une pluie battante^ vers six heures du soir, en face d'un marigot tellement gonflé qu'il eût été imprudent d'essayer de le franchir. Le jour était à son déclin, l'étape avait été longue et pénible, mes hommes n'en pouvaient plus, et moimême j'éprouvais une lassitude extrême, de sorte que je me décidai à passer la nuit à cet endroit, bien qu'il ne fût pas un des lieux de campement régulièrement fréquentés. A cette époque, d'ailleurs, tous les campements se valent et offrent à peu près le même aspect sauvage à cause de l'herbe qui croît avec une rapidité inconnue sous nos latitudes et ne tarde pas à faire disparaître toute trace du passage de l'homme.
Après avoir fait saper les broussailles sur un emplacement suffisant pour recevoir ma petite caravane, je fis dresser ma tente et allumer avec une peine inouïe quelques feux destinés à écarter les fauves et à nous protéger delà visite des moustiques.
Ces dispositions prises, nous fîmes le repas du soir, et les noirs, qui n'avaient pas, comme moi, une tente pour les abriter, prirent philosophiquement le parti de se coucher sur le sol détrempé, s'approchant le plus possible du feu devant lequel ils s'étendaient et se retournaient de temps en temps lorsqu'ils se sentaient suffisamment cuits d'un côté.
Sachant par expérience ce que valent les noirs pendant la nuit, et combien il est illusoire de se reposer sur eux du soin de veiller, je leur désignai, pour la forme simplement, b tour de garde que chacun aurait à faire, leur recommandant surtout de ne pas laisser éteindre les feux; mais je me promis à part moi de ne m'endormir que d'un œil et je m'étendis sur mon lit de camp, conservant à portée de la main fusil et revolver.
Cependant le bruit régulier et monotone de la pluie tombant sur la toile raidie^ la chaleur lourde et humide qui régnait sous cette sorte de cloche et surtout la fatigue ne tardèrent pas à me plonger dans un profond sommeil.
Je ne saurais dire depuis combien de temps j'avais perdu connaissance^, lorsque je fus éveillé en sursaut par un choc soudain qui failht faire effondrer le fragile édifice sous lequel j'étais installé ; je me levai en toute hâte et, renonçant à obtenir un renseignement quelconque de mes noirs, qui dormaient à poings fermés^,
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je cherchai à me rendre compte de Ja cause de mon réveil ; mais la pluie qui n'avait cesséde tomber avait presque éteint nos foyers préservateurs, et c'est à peine si quelques tisons laissaient deviner la place où ils avaient été allumés.
Mon premier soin fut de distribuer quelques bourrades afin de réveiller mes hommes pour leur faire raviver les feux ; quelques branches mortes et humides qu'ils y jetèrent produisirent une fumée intense sans donner la moindre flamme. Je me dirigeai néanmoins à l'endroit où les chevaux étaient installés, pensant que l'un deux avait rompu son entrave et, en s'échappant, avait frôlé ma tente dans sa course ; mais je fus très étonné de les trouver tous deux solidement attachés. Quelle était donc la cause de ce choc qui m'avait réveillé ?
Mon domestique, ancien laptot du fleuve, était un garçon courageux, ne s'exagérant pas le danger dans les circonstances critiques ; maintes fois déjà, j'avais eu des preuves de sa sagacité et ce fut à lui que j'expliquai ce qui venait de m'arriver.
Il fut d'avis qu'une biche avait probablement heurté en courant une des cordes qui retenaient ma tente ; pour me prouver ce qu'il avançait, il alla prendre dans ma cantine quelques papiers dont il fit une torche qu'il alluma et se mit à chercher des traces. Il avait raison, nous ne tardâmes pas à décou-
vrir, derrière mon abri, les empreintes toutes fraîches d'une gazelle qui avait traversé le campement.
Rassurés, nous nous disposions à reprendre notre sommeil interrompu, lorsque les chevaux se mirent à tirer au renard et à renâcler en donnant tous les signes d'une profonde terreur. L'idée d'un danger prochain me vint à l'espi'it, mais lequel?
Je pris mon mousqueton et, accompagné de mon domestique armé d'un Lefaucheux chargé de chevrotines, je m'avançai vers l'endroit où semblait être l'objet de l'efft'oi des animaux; nous attendîmes en tendant l'oreille qu'un bruit quelconque nous indiquât la nature du péril; derrière nous, les palefreniers affolés ne songeaient plus à dormir et, soufflant de tous leurs poumons sur les feux éteints, essayaient sans succès de faire jaillir quelques flammes.
— 11 doit y avoir un fauve dans le voisinage, peutêtre un lion, dis-jc à mon domestique.
— « Non, mon Toubab, ça n'y a pas lion ; quand lion (( ij va venir, lui y a gueuler comme tonnerre; ça c'est (( panthère^ y a venir doucement, comme chat^ sans « dire à rien ditout. »
II avait â peine parlé qu'un son rauqueet confus, qui pouvait aussi bien se produire tout près que beaucoup plus loin, vint confirmer son assertion ; puis, pendant un instant, nous n'entendîmes plus rien; j'avoue que je n'étais pas sans anxiété; si je tirais au jugé
dans la direction d'où était venu le bruit, je risquais fort, au lieu d'effrayer l'animal, de provoquer sa colère et de lui faire prendre un parti qui aurait pu nousçoiitercher à tous dans l'obscurité où nous étions plongés; au contraire je craignais, en ne bougeant pas, de lui donner confiance et de l'encourager à venir plus tôt nous rendre visite.
Je passais et repassais dans ma tête toutes les histoires plus ou moins fabuleuses que j'avais entendu raconter depuis quelques années au sujet des panthères, et, l'imagination aidant, je me représentais mes noirs égorgés, mes chevaux é ventres, sans compter moi-même, qui courais autant de risques que les autres de recevoir un coup de dent ou de grififes sans savoir au juste d'où et de qui il me viendrait.
Quoi qu'il en soit, après avoir pris le parti de l'expectative, j'attendis les événements avec une résignation quelque peu nerveuse.
L'instinct de la conservation avait groupé autour de moi bêtes et gens en un noyau compact qui eût été du plus comique effet si une lumière soudaine eût éclairé la scène. Mes noirs, paralysés par la terreur, ne soufflaient mot ;Nadouba etMoussô-Koura, toutes deux accroupies derrière moi, tremblaient de tous leurs membres et claquaient des dents.
La nuit, toujours complètement noire, m'empêchait de distinguer les objets les plus rapprochés et l'oreille
seule nous guidait approximativement sur la direction qu'occupait notre ennemi, car le même grognement rauque quenous avions entendu déjàse répétait à d'assez longs intervalles; puis commença autour de nous une promenade circulaire du fauve dont les rugissements nous révélaient la proximité de plus en plus inquiétante.
M'étant appuyé un instant sur un de mes chevaux^ je m'aperçus qu'il était secoué par un tremblement tel que ses jambes semblaient à peine pouvoir le porter.
Je ne sais combien de temps nous restâmes dans cette situation, mais le jour commençait à poindre lorsque nous entendîmes très distinctement les broussailles s'écarter à une trentaine de mètres de l'endroit 011 nous étions groupés; je crus le moment venu, et peut-être un peu trop ému, je me préparais à faire feu aussitôt que l'animal paraîtrait. Mais contre notre attente le silence se fît encore une fois.
L'ennemi semblait avoir arrêté sa marche offensive, lorsque tout à coup nousentendîmes un grand bruit de branches qui s'agitaient et craquaient sous le poids d'un corps et, presque au-dessus de nos têtes, une sinistre chanson se fit entendre qui ne laissait pas de doute sur les intentions de l'artiste. La première lueur du jour nous permettait à présent de distinguer, accroupi sur une grosse branche, le corps long et souple d'une panthère toute prête à s'élancer sur nous. Il n'y avait pas
une minute à perdre, appuyant mon arme sur la branche d'un arbuste qui se trouvait en face de moi, je fis feu ; à la détonation répondit presque aussitôt un terrible rugissement, et nous vîmes la masse sombre de l'animal chanceler sur sou observatoire; mais ce ne fut que l'espace d'une seconde ; la panthère se raidit et se cramponna sur sa branche en faisant voler Técorce en éclats.
Je rechargeai rapidement mon mousqueton, puis j'ordonnai à mon domestique de mettre en joue et de s'apprêter à tirer en même temps que moi. Il faisait encore sombre,mais pas assez pour nous empêcher de distinguer très nettement la silhouette de l'animal et, placés comme nous l'étions, il était presque impossible que toutes nos balles ne portassent pas.
Nos deux coups partirent simultanément et presque aussitôt, en masse inerte^ notre ennemie tomba parmi les broussailles.
Armé de mon revolver, je m'apprêtais à avancer, lorsque les hautes herbes s'écartèrent à quelques mètres devant nous et que nous aperçûmes l'animal rampant avec peine sur ses pattes de devant, traînant l'arrière-traindont les deux cuisses étaient jetées du même côté et semblaient dépourvues de vie.
Alors, avec une précipitation fébrile, je déchargeai mes six coups de revolver sans trop savoir ce que je faisais. Quelques contractions convulsives, une der-
nière plainte sourde^ et ce fut tout. Quand mes noirs me virent approcher, oubliantleur terreur de la minute précédente, ils accoururent et, tandis que pour plus de sûreté je plongeai ma baïonnette dans le flanc do l'animal, eux se mirent àlui jeter des pierres, à cracher sur lui et à l'injurier de toutes façons pour se* venger sans doute de la nuit qu'il leur avait fait passer.
Notre victime, je pourrais aussi bien dire notre bourreau, était d'assez grande taille ; malheureusement, les nombreux coups de feu que nous lui avions envoyés avaient forlementendommagé sasplendiderobe. Le flanc droite qui était celui que la panthère nous présentait sur l'arbre, était littéralement déchiqueté par les balles et les chevrotines.
C'était néanmois un trophée que je tenais à conserver et je lis dépouiller l'animal par mes hommes, puis nous nous mîmes en route, les indigènes tout fiers de leur sanglant fardeau.
C'est la seule fois, pendant tout mon séjour au Sénégal, que j'aie rencontré un grand fauve ; il m'est arrivé fréquemment, la nuit, d'entendre au lointain les mugissements des hippopotames pendant leurs ébats sur le bord du fleuve, mais les récits fantaisistes des narrateurs qui mettent journellement leurs héros aux prises avec tous les animaux les plus terribles de la création donnent une idée bien fausse de la réalité.
Une fois encore j'ai vu ma petite caravane bouscu-
lée et assez maltraitée par une bande de bœufs sauvages, mais c'est un petit accident auquel on peut être exposé à Paris même, dans le voisinage des abattoirs.
Certainement les forêts de l'Afrique centrale sont peuplées d'hôtes dangereux^ mais ils paraissent tenir aussi peu à la rencontre de l'homme que l'homme tient peu à la leur, et loin d'en heurter à chaque pas, comme le feraient croire les récits auxquels je fais allusion, on a grand peine à trouver leur piste quand on organise une chasse pour en détruire quelques-uns; la destruction d'un lion ou d'une panthère est un événement au même titre que la capture d'un ours dans certaines contrées de la France.
Un ennemi plus redoutable que le fauve est le reptile qui, lui, recherche le voisinage des habitations et les endroits frais et ombragés, choisis ordinairement pour campements.
Le scorpion est très commun, et, comme chacun le sait, sa piqûre, sans être mortelle, amène dans l'organisme des désordres souvent graves.
Il existe aussi une grande espèce de myriapodes d'une familiarité exaspérante, dont l'atteinte est également très cruelle. Je ne cite bien entendu pas ces deux espèces au nombre des reptiles, mais elles s'en rapprochent énormément par les mœurs et les inconvénients.
Parmi les reptiles, le plus redoutable est le serpent noir, ou serpent minute qui, en raison de sa petite taille,
échappe à toutes les investigations ; son nom fait une sinistre allusion à la rapidité avec laquelle il foudroie sa victime.
Le trigonocéphale et ses nombreuses variétés se rencontrent aussi fréquemment et inspirent aux noirs une terreur bien justifiée; il n'est pas un indigène qui ne possède un grigri destiné à le protéger de leur morsure.
J'ai vu quelques boas et je ne pouvais songersansrire aux descriptions extraordinaires que j'avais lues de leurs dimensions ; certains voyageurs en ont, parait-il, rencontré de la grosseur et de la longueur d'un arbre! Ceci rappelle le fameux serpent de mer du Constitutionnel. Peut-être dans certaines contrées trouvet-on des boas gigantesques ; je déclare, pour ma part, qu'ils ont l'habitude, dans le Soudan français, de se contenter de trois ou quatre mètres de longueur et d'une quinzaine de centimètres de diamètre maximum.
Pour passer du très grand au très petit, je dirai un mot de la filaire de Médine, qui est un parasite de l'homme, et, prétend-on, de quelques mammifères. Sa présence se révèle par une intolérable douleur dans le membre où elle séjourne ; quelle est au juste la genèse de cet hôte incommode ? on ne paraît pas fixé sur ce point: les uns prétendent que l'ingestion d'eau contaminée est le moyen de transmission ; d'autres veulent
donner comme point de départ le simple contact extérieur du liquide mal faisant. Toujours est-il qu'au bout d'un certain temps, on voit apparaître sur un point déterminé du membre attaqué, la jambe ou le pied principalement, une sorte de furoncle très enflammé, au centre duquel^ lorsqu'il est percé, on distingue un point blanc très apparent. Ce point est une des extrémités de la filaire dont il est facile de suivre de l'œil la trace sinueuse sous l'épiderme; on saisit l'extrémité visible du ver et on le tire jusqu'à ce qu'on sente une résistance; il importe alors de ne pas insister sous peine de casser le ruban, ce qui déterminerait la formation d'un phlegmon, avec tous ses graves inconvénients. On enroule soigneusement la portion conquise sur un petit support approprié, et l'on attend qu'un nouveau fragment veuille bien se laisser retirer de la plaie. Cette op3ration se répète générdement chaque jour et peut durer plusieurs semaines, comme elle peut se terminer très rapidement; il est indispensable en tous cas que la totalité du parasite soit expulsée pour que la guérison soit complète.
Quelques auteurs prétendent que la filaire deMédine peut mesurer jusqu'à trois mètres; pour moi, j'ai été à même d'en voir un très grand nombre, et les plus longues parmi celles que j'ai examinées ne dépassaient pas quatre-vingt-dix centimètres ; il n'est pas rare de rencontrer des individus logeant plusieurs de ces pa-
rasites à chaque jambe. Mon impression personnelle est que ce mal si singulier est communiqué à celui qui en est affecté par la traversée à gué des marigots. Je n'ai d'autres raisons pour le croire que d'avoir observé que ceux-là seuls en sont atteints qui séjournent dans l'eau les jambes nues ; la place même qu'occupe le ver sur les membres inférieurs serait de nature à confirmer cette supposition. Les Européens, convenablement chaussés et protégés contre le contact immédiat des eauxstagnantesj ont très rarement à souffrir de ce mal.