CHAPITRE XXV
Los doléances des noirs. — Parti à tirer de la confiance instinctive des indigènes. — Modifications à apporter au système actuel— Un blanc premier ministre du roi des Maures .
Le 13 août, je rentrai à Kita tout à fait réconforté par les quelques jours que je venais de passer dans la pleine activité d'un exercice forcé.
Mon petit village était en pleine prospérité, ce qui me frappa d'autant plus que j'arrivais de Niagassola où je n'avais eu sous les yeux qu'images de misère et de désolation, et qu'autour de Kita même, la famine commençait aussi à se faire sentir.
Dans ma petite colonie, au contraire, je trouvais d'immenses lougans (champs cultivés) qui, depuis mon départ, promettaient des récoltes abondantes.
Dans ce pays où les progrès de la végétation sont aussi rapides que les ravages de la sécheresse, les champs cultivés par mes ordres s'étaient, dans l'espace do quinze jours, couverts de tous les produits qu'ils devaient rapporter.
Grâce au soin que j'avais pris de faire réserver des provisions et de distribuer à chacun une ration journalière rigoureusement partagée, je me trouvais à
même de résister pendant longtemps eacore aux conséquences de la mauvaise année.
Cette simple mesure d'ordre et de prévoyance avait donné à penser aux chefs des villages voisins que je possédais d'immenses greniers cachés, bondés de subsistances; aussi venaient-ils constamment me demander de leur faire quelques avances de mil, qu'ils s'engageaient à me rendre. Dans l'impossibilité de satisfaire à leurs demandes sans hypothéquer l'avenir des pauvres gens dont je m'étais donné la charge^ je profitais de l'occasion pour jouer le rôle du Maître d'école de la fable en leur faisant un sermon où je leur démontrais que, malgré les fortes réquisitions qu'ils avaient eu à fournir à nos troupes, ils auraient parfaitement pu vivre jusqu'à la fin de l'hivernage rien qu'avec le mil qu'ils avaient gaspillé à fabriquer du dolo dont la consommation excessive les abrutissait.
De temps en temps, cependant, je trouvais le moyen de rogner un peu sur la portion de chacun do mes hommes pour venir en aide aux besoins les plus pressants qui se manifestaient autour de moi.
Quand je disais aux chefs qui venaient me présenter leur pénurie qu'avec un peu plus de prévoyance et un peu moins d'apathie, ils auraient pu comme moi se mettre en garde contre la détresse présente ; quand je leur disais qu'il m'avait suffi de voir les bombances auxquelles ils se livraient, malgré la situation précaire
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OÙ les avaient réduits les demandes réitérées de notre colonne^ pour penser que la disette ne tarderait pas à régner chez -eux ; ils me répondaient philosophiquement : — (c Oui, les Toubabs savent tout, mais nous autres, pauvres noirs, nos têtes sont trop petites. » — A quoi je leur répliquais que, si la nature leur avait fait des cerveaux étroits, elle les avait dédommagés en leur donnant des bras démesurément longs, afin qu'ils eussent plus de facilité à cultiver la terre et à lui faire rendre tout ce qu'elle peut et doit rendre pour le bien-être de ses habitants. Comme dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois, ces raisonnements, d'une logique enfantine, produisaient la plus vive impression sur l'esprit de ces braves gens ; il m'en était venu une universelle réputation de sagacité et, avec le temps, on avait pris l'habitude de se rendre en consultation chez moi, chaque fois qu'un cas épineux se présentait, soit au sujet des rapports des indigènes entre eux, soit au sujet des litiges qui survenaient entre notre administration et quelques-uns des leurs.
J'avais conquis par la force des choses et sans y songer, tout simplement parce que je parlais leur langue et que je m'intéressais à leurs affaires, la confiance d'un certain nombre de chefs de village, et je puisais dans leurs doléances de précieux documents sur les points faibles de notre système colonial.
J'ai été à môme de recueillir ainsi bien des con-
fidences qui auraient fortement donné à songer à nos chefs, s'il leur avait été possible de les entendre. Pourquoi ne pas le dire? Aussi bien, je n'attaque et ne veux attaquer aucune personnalité; mon seul but est de démontrer qu'avec plus de douceur et plus d'homogénéité dans la haute direction, les résultats obtenus auraient pu être décuplés dans un même laps de temps et sans plus de dépenses ; que, là où une mauvaise interprétation du caractère nègre a entretenu pendant plusieurs années des malentendus onéreux à tous les points de vue, il aurait suffi de tenir nos engagements, pour assurer la loyale adhésion de ceux envers qui nous les avions contractés.
Je voudrais condenser en une forme moins primitive que celle qu'ils emploient les principaux arguments qu'invoquent les noirs pour justifier leur défiance à notre égard. Je supprime donc à dessein la tournure pittoresque qu'ils donnent à leurs discours :
« Quand, il y a quelques années, disent-ils, nous (f avons vu arriver chez nous une mission qui venait (( nous proposer la protection de la France, notre pre- (( mier mouvement a été la joie; nous nous sentions « pleins de sympathie pour les blancs et de confiance (( en eux ; sans cesse sous le coup des incursions pil- « lardes des musulmans, notre intérêt même nous (( portait à nous soumettre à l'étranger puissant qui (( venait nous offrir sa protection contre ces derniers.
(( Mais nous n'avons pas tardé à nous apercevoir que « nous avions troqué l'inquiétude de la rançon contre « la rançon elle-même, et quand, après nous avoir « promis l'amélioration de notre sort et même la pros- (( périté, vous avez exigé de nous une redevance (( d'hommes qui nous prive de nos travailleurs et une (( redevance de denrées que nous ne pouvons même « pas (burnir puisque vous nous prenez les forces « dont nous pouvons disposer pour cultiver notre (( terre, nous avons trop bien compris que nous (( étions les dupes du marché qu'on nous avait fait {( accepte!-. Le temps a passé et cet état de choses n'a (( fait qu'empirer, si bien qu'à l'heure actuelle cer- (( tains commandants nouveaux à leur poste nous (( mettent dans une situation pire que celle de nos (( captifs.
(( On nous demande constamment des services de (( corvée qu'il nous est impossible de rendre, et des (( fournitures qu'il nous est impossible délivrer, vous « le savez bien. La sanction naturelle de notre refus (( devrait être le retrait de votre protection, mais {( vous nous considérez maintenant comme chose « conquise et vous n'épargnez pas les plus dures (( punitions corporelles à ceux qui sont impuissants à c( vous satisfaire.
(( Quand un officier vient prendre le commandece ment d'un poste, nous faisons tout ce qui est en
« notre pouvoir pour répondre à ses exigences; mais (( à peine l'expérience lui a-t-elle permis d'apprécier « ce qu'il est eo droit d'exiger de nous, qu'un autre « est envoyé pour le remplacer et vient recommencer (( à nos dépens un nouvel apprentissage. Le dernier (( venu ne tient aucun compte des concessions qui (( ont pu être faites par son prédécesseur, il suffit au « contraire, dans la plupart des cas, qu'un com- « mandant nous ait imposés d'une certaine façon, pour (( que celui qui vient après lui renchérisse sur ce (( qui nous était démandé auparavant; trop souvent, (( il en vient qui, dès leur arrivée et sans avoir essayé « de nous connaître, nous méprisent et nous malce traitent de la pire façon... Il est difficile que notre « confiance en vous ne diminue pas graduellement au (( lieu de se changer en dévouement et en fidélité. »
J'épuisais toute ma rhétorique à leur prouver que les misères qu'onleur faisait subir devaient tourner àleur plus grand profit; mais, en mon for intérieur, j'étais forcé de reconnaître la justesse de ces doléances.
Je n'ai pas la ridicule prétention, moi, modeste fonctionnaire du Gouvernement sur les rives du Sénégal, d'ériger un système complet et définitif de colonisation du Soudan français, et de pacification des contrées immenses qui le composent; ma seule ambition est de donner quelques points de repère permettant de modifier, suivant une voie logique, les moyens actuel-
lement employés. Tôt ou tard, on reconnaîtra la nécessité pratique et économique d'un changement radical dans la ligne de conduite à tenir. Je serais heureux si les renseignements sincères que je suis à même de publier pouvaient contribuer dans une certaine mesure à précipiter ce résultat inévitable.
Je ne crois pas le noir dans la possibilité de s'assimiler, avant ua temps encore très éloigné de nous, la totalité de nos idées et de nos mœurs; mais, tel qu'il est, il est susceptible de parvenir très rapidement à un degré d'amélioration qu'on no paraît pas soupçonner. Tous les gens qui se sont occupés d'une manière quelconque du dressage d'un animal: cheval, chien, ou môme oiseau, sont d'accord pour reconnaître que la douceur et la régularité dans le traitement sont les meilleurs moyens que l'on puisse mettre en usage pour obtenir le succès ; un chien rebuté, au début de son éducation, par une correction maladroitement administrée, ne deviendra jamais une bête remarquable dans la spécialité qu'on aura voulu lui donner. Je pense que tout le monde voudra bien admettre avec moi que le nègre soit d'un niveau intellectuel égal à celui du chien; pourquoi donc le traiter plus mal que ce dernier? Pourquoi, départi pris, choisir la correction comme point de départ de son dressage? On ne saurait trop le répéter, la rigueur quand même, telle est la règle presque générale que nous appliquons
là-bas. Encore serait-ce admissible si !a rigueur survenait à la suite de tentatives de rébellion ou de trahison ; mais, dans la plupart des cas, les choses se passent ainsi : dès que les commandants de cercle entrent en fonctions, ils sont dans la nécessité immédiate de résoudre les questions pendantes et de mettre les affaires du poste au courant, et, n'étant pas encore initiés aux habitudes et à la langue de la région, ils ne peuvent essayer de se mettre en rapport direct avec les indigènes qui ont affaire à eux; ils ont donc forcément recours à un interprète dont l'ingérence cause tout le mal; ils attachent à leur personne pour remplir ce rôle un habitant quelconque du pays qui ne les quittera plus et qui deviendra pour eux un conseiller en même temps qu'il constituera une barrière infranchissable entre les indigènes et les commandants, ce qui lui permettra de servir ses sympathies ou ses rancunes au plus grand détriment de notre influence.
Les noirs, qui savent à quoi s'en tenir, refusent de se livrer à un tiers que ses antécédents peuvent leur rendre suspect. Les commandants, de leur côté, prennent cette réserve pour de l'antipathie ou de la malveillance et voilà le malentendu créé, malentendu qui s'exacerbera chaque jour des maladresses ou du mauvais vouloir de l'interprète.
Je crois donner en ces quelques lignes la note
exacte de notre situation quelque peu stagnante dans le Soudan français.
Tous les indigènes un peu intelligents s'accordent à reconnaître que l'autorité locale de leurs chefs est tout à fait illusoire, et dans le principe, ils ont vu non seulement sans crainte, mais avec joie, s'établir au milieu d'eux les mandataires d'une nation puissante, sur lesquels ils croyaient pouvoir s'appuyer pour délier leurs différends et organiser leurs ressources; et la preuve en est que lorsque, par hasard, un commandant de cercle comprend parfaitement une affaire soumise à sa sanction et lui donne la solution qu'elle comporte, c'est avec un véritable enthousiasme que le perdant aussi bien que le gagnant de cette espèce de procès accueillent la décision prise à leur sujet. La moindre détermination de bonne justice prise par un commandant à l'égard d'un indigène fait plus pour notre influence qu'un mois de luttes et de représailles. Pour en donner un exemple bien frappant; je puis citer un fait qui m'est arrivé dans le courant de 1886.
Un chef d'un village voisin prétendait avoir à se plaindre du vol d'un captif et il allait porter sa déclaration devant le commandant de Kita;mais, redoutant l'accueil qui lui serait fait par ce dernier, il vint d'abord me trouver et me demander quelles étaient ses chances de succès ; il m'exposa son affaire en termes si embrouillés qu'il ne me fût pas difficile
de comprendre que sa conscience était troublée et qu'il complait plutôt sur ses relations avec l'interprète elle bagou de celui-ci que sur la justice de sa réclamation pour obtenir gain de cause. Je lui déclarai donc tout net qu'il avait tort et qu'il devait se garder de soumettre son cas à la sanction du commandant; il me quitta en élevant les bras au ciel et en s'écriant que les b'ancs étaient de grandes intelligences puisqu'ils savaient aussi bien, sans le concours d'aucun grigris, démêler le faux du vrai; et voilà un homme qui, par ce simple fait, me considérait à tout jamais comme un arbitre sûr et impeccable. J'appris depuis que le captif que ce chef voulait réclamer avait été volé par lui à un autre chef qui n'avait fait que reprendre son bien.
Quand on voit à quel point il est facile de conquérir du prestige auprès des noirs sans tirer un coup de fusil et sans bourse délier, on ne peut s'empêcher de regretter que les instructions données à nos résidents ne répondent pas davantage aux nécessités locales.
Je mets en fait que le moindre soldat d'infanterie ou d'artillerie de marine, doué d'une intelligence suffisante et arrivant à connaître convenablementla langue du pays, ferait plus à lui seul pour la colonisation que dix colonnes armées décimées par les escarmouches et la maladie.
Un épisode entre mille le fera comprendre.
Il y a trois ou quatre ans, un caporal d'infanterie
de marine, ayant eu la main un pou lourde dans la gestion de l'ordinaire de sa compagnie, prit le parti de déserter pour se soustraire au conseil de guerre qui l'attendait, et de se réfugier chez les Maures Trarzas. C'était un garçon capable, connaissant lelangageyolof; il se fit en quelque temps une situation exceptionnelle chez ses nouveaux hôtes ; il devint et doit être encore le conseiller intime du roi qui n'arrêterait pas une résolution, si peu importante qu'elle fût, sans prendre son avis. Il n'est pas de démarches que le Gouvernement français n'ait laites, pas d'échanges qu'il n'ait proposés, pour rentrer en possession de son déserteur; mais rien de tout cela n'a abouti. Notre caporal est beaucoup trop intelligent pour se laisser rendre, et s'il lui plaisait, quelque jour^ de faire marcher contre nous les troupes innombrables de son nouveau roi, il y parviendrait certainement.