‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Départ de Toulon. — Traversée. — Gros temps. — La côte de Barbarie. — Transbordement. — Saint-Louis. — Difficultés de la première installation. — Aspect de la ville. — Un tamtam Yolof.

Au mois d'avril 1882, je pris passage à Toulon à bord d'un transport de l'État à destination de Saint- Louis. J'avais comme compagnons de voyage des officiers, des médecins, nommés à différents postes sur le haut Sénégal, quelques fonctionnaires civils et des ingénieurs allant procéder à l'établissement delà ligne qui reliera quelque jour Kayes, importante station du Sénégal, à Bamako, point considéré comme la clef de nos relations futures avec Tombouctou.

Après trois jours d'une navigation contrariée et fa-

vorisée tour à tour par les brises folles et inconstantes de la Méditerranée, nous passons en vue des forteresses anglaises de Gibraltar ; la mer, restée bonne jusque là, devient furieuse et nous avons à subir un ouragan assez violent.

Beaucoup de passagers, qui se croyaient déjà le pied marin, perdent contenance, déconcertés par le jeu vacillant des mâts, par les craquements et les frémissements indéfinissables du navire tourmenté par les vagues et le vent.

Le carré, très animé depuis le départ, devient peu à peu calme et silencieux, plus de ces conversations bruyantes auxquelles tout le monde prenait pari ; à peine quelques colloques à mi-voix qu'interrompent de longs silences, des questions banales jetées avec indifférence, auxquelles on répond au hasard, machinalement, parce qu'on n'a pas encore perdu l'usage de la parole. A chaque instant, un pasager se lève et sort discrètement, Fair vague, le nez pincé, les lèvres pâles. De tous côtés , dans les couloirs , ce sont des allées et des venues, des claquements de portes ouvertes et fermées violemment et derrière lesquelles disparaissent à tout moment de nouvelles victimes du mal de mer.

Heureusement, le vent tombe bientôt et par une belle journée calme et ensoleillée nous apercevons Madère.

A peine appuyé par une légère brise, le navire glisse

doucement le long de la côte dont les mornes se profilent en teintes suaves et harmonieuses.

Les passagers, retenus prisonniers dans leurs cabines pendant le mauvais temps, montent sur le pont, heureux de ne plus le sentir se dérober sous leurs pas, et viennent respirer à pleins poumons l'air embaumé qui nous arrive de terre.

A partir de ce jour, la vie à bord reprend son calme et sa régularité. Contrairement à ce qui est d'usage pour les transports, nous ne nous arrêtons pas à Ténériffe, dont nous apercevons vaguement le pic émergeant des nuages brumeux.

Enfin, un matin nous sommes réveillés par des bruits inaccoutumés de chaînes que l'on traîne sur lepont^ de manœuvres précipitées, de commandements brefs auxquels se mêlent des coups de sifflet, roulants et modulés; on pourrait croire à l'approche d'une tem^ pête tellement l'agitation est grande, mais on est vite rassuré par l'aspect du beau soleil qui vient de se lever et pénètre par les hublots à l'intérieur des cabines, se reflétant en rayons marbrés et tremblotants contre les cloisons blanches ; d'ailleurs, la nouvelle se répand : c'est la terre qu'on vient de reconnaître, et on prend toutes les dispositions nécessaires pour le mouillage.

Chacun s'empresse de courir sur le pont afin de faire connaissance avec le nouveau pays qu'il doit habiter. Quelle déception ! Que de cœurs se serrent

à la vue de cette côte aride et inhospitalière !

Ah! ceux qui ont rêvé un pays vert et brillant, enfoui sous une végétation luxuriante, un pays des tropiques enfin, sont bien déçus en contemplant cette longue bande de sable jaune sur laquelle il n'y a rien, absolument rien que des dunes qui, petit à petit, à mesure que le soleil monte, deviennent aveuglantes de blancheur.

Pendant toute la journée, nous longeons à petite vitesse cette côte triste et désolée^ et vers le soir seulement, nous apercevons, se détachant nettement, les dentelures d'un fouillis de minuscules petites huttes en paille derrière lesquelles se dressent, sveltes et élancés, quelques cocotiers: puis, en approchant davantage, on distingue les maisons blanches et plates de la ville européenne, en face de laquelle nous jetons l'ancre après avoir salué trois fois de notre pavillon.

Une pirogue montée par quatre noirs se détache de la plage ; nous la voyons s'élancer sur la crête écumante des lames^ disparaître ensuite, comme engloutie, puis reparaître encore toute luisante, bondissante et légère par-dessus les volutes qui semblent prêtes à la briser. Cette pirogue nous apporte les ordres du gouverneur.

Nous devons attendre au lendemain avant de nous remettre en marche jusqu'à l'embouchure du Sénégal (vingt milles environ), où un petit vapeur

viendra, — si le temps le permet,— chercher les passagers; car l'entrée du fleuve est fermée par un banc qui n'est franchissable que lorsque les vents du large ne viennent pas y accumuler le sable (1).

Le lendemain, nous remontons le Sénégal pendant près de trois heures ; la barre a été bonne et le petit aviso sur lequel nous avons été transbordés' a pu la franchir sans encombre.

Le pays est bien ce que nous le voyions du large, et c'est à peine si sur la rive gauche on aperçoit les rares vestiges d'une végétation maigre et souffrante que quelques chameaux se disputent faute de mieux.

Enfin, nous arrivons à Saint-Louis. C'est l'heure de la sieste , un morne silence règne partout : pas un blanc dans les rues ; seuls, quelques noirs, accroupis sous les auvents des portes, attendent en sommeillant l'heure de la reprise du travail. On al'impression d'une côte subitement abandonnée par ses habitants à la suite d'une catastrophe soudaine. La ville est d'ailleurs encore sous le coup des deuils sans nombre causés par la terrible épidémie de fièvre jaune qui, quelques mois auparavant, a décimé la population européenne.

Les rues n'étant pas encore bétonnées comme elles le sont aujourd'hui, nous avons une peine inouïe à mar-

(1) Aujourd'hui, les navires qui amènent des passagers les débarquent à Dakar; de là, un chemin de ferles transporte à Sainl-Louis.

cher sous le soleil de midi, dans le sable poussiéreux que de brûlantes rafales de vent d'est soulèvent autour de nous en aveuglants tourbillons. Ne sachant de quel côté nous diriger, souffrant de la soif et de la chaleur, nous nous mettons en quête d'un abri quelconque où nous puissions plus commodément attendre le réveil de cette ville assoupie.

Fort heureusement, nous ne tardons pas à rencontrer un noir, parlant français, qui nous indique le seul café-restaurant existant alors à Saint-Louis; nous nous y rendons; c'est une grande salle dont les murs nus sont blanchis à la chaux.

A notre entrée, un nuage de mouches s'élève en bourdonnant, puis s'abat bientôt en essaims pressés, marquant de larges taches noires les murs et le plafond.

Au fond se dresse une sorte de long comptoir confectionné grossièrement avec des planches de caisses, auxquelles une couche de peinture d'un rouge foncé ne donne que très imparfaitement l'apparence* de l'acajou.

A l'une des extrémités, derrière un grillage en bois, s'alignent des bouteilles aux étiquettes multicolores. De distance en distance, des vitrines en forme de pupitre contiennent des articles nécessaires aux Européens ou recherchés des noirs : savon, tabac, allumettes, colliers en verre soufflé, pierres à fusil, cou-

teaux, cadenas, pipes, peignes, bagues en cornaline, etc.

Dans un coin, autour d'une table ronde que recouvre une toile cirée sale et déchirée, quelques chaises bancales offrent un soutien aussi peu confortable que mal assuré. Tel est l'aménagement peu luxueux du grand restaurant de Saint-Louis (1). Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous consacrons le reste delà journée à chercher d'introuvables chambres, et ce n'estque vers la nuitque nous finissons par découvrir, à l'extrémité sud de l'île, en plein quartier nègre, une grande pièce assez propre, mais sans mobilier, tous les meubles qui ont servi aux malades ayant été détruits après l'épidémie. C'est là que nous campons, nos couvertures de voyage et nos valises suppléant tant bien que mal aux matelas et aux oreillers absents. Dès le point du jour, nous sommes réveillés par le bruit sourd et cadencé que font dans toute la ville les femmes indigènes en pilant, dans de grands mortiers en bois, le mil et le maïs qui servent à confectionner le couscous de la journée. Un marabout, appelant les fidèles à la prière du matin, mêle à ce bVuit la plainte monotone de sa voix nasillarde.

Désireux de faire plus ample connaissance avec la localité, je me hâte de sortir de notre dortoir.

(1) Depuis 1882 les choses ont bien changé. Saint-Louis a aujourd'hui des magasins et surtout des cafés très luxueux.

Saint-Louis est une ville presque entièrement construite à la mauresque, sur une île de sable qui sépare le Sénégal en deux bras, à vingt-cinq kilomètres environ de son embouchure. A l'est de l'île, un pont de bateau de six cents mètres de long relie la ville à la terre ferme; àl'ouest, un autre pont surpilotis, jeté sur le petit bras du fleuve, permet de se rendre aux villages indigènes de Guet-N'-Dar et N'-Dar-Tout, situés sur la Langue de Barbarie, cette longue bande de sable que nous apercevions du large.

Sous les gais rayons du soleil levant, la physionomie générale de Saint-Louis me paraît plus riante que la veille : les maisons blanches forment des rues droites et régulières ; çà et là,quelques trop rares cocotiers font diversion et tranchent agréablement sur la monotone blancheur des habitations.

Le palais du gouverneur, grand bâtiment carré à toiture plate et qui donne assez l'idée d'une grande volière (ceci dit sans allusion malséante), occupe le milieu de la ville. En face, s'ouvre une vaste place, sur laquelle, les jours de musique, se réunit la population la plus bizarre et la plus bariolée que l'on puisse imaginer : marins, spahis, tirailleurs, fantassins, artilleurs; beau mossieunègre en habit à queue, chapeau haut de forme monumentale! gants blancs, quarteronneshabilléesà lafrançaise, se redressant fièrementsous leurs toilettes démpdées; puis de riches traitants du

fleuve, vêtus de grands boubous (1) bleus ou blancs et coiffés de petites toques en velours brodé d'or. Ce sont encore des mulâtresses en robes claires et flottantes, la tête serrée dans des foulards aux couleurs criardes, des négresses, femmes de traitants, drapées dans leur costume national : pagne en étoffe du pays formée d'une quantité de petites bandes de différentes couleurs cousues ensemble ; boubou en grosse mousseline brochée; de leurs oreilles pendent d'énormes anneaux d'or massif; les poignetset les chevilles sont chargés de volumineux bracelets en argent dans la fabrication desquels il entre quelquefois jusqu'à quarante pièces de cinq francs; leur coiffure est des plus originales; tous les cheveux réunis en arrière et tordus en tire bouchons de la grosseur d'une paille pendent sur la nuque. Cette coiffure, qu'une femme du métier ne met pas moins d'une journée à édifier, opération qui ne se renouvelle que tous les mois au plus, est assez laide; en outre, le beurre dont on l'enduit tous les jours ne tarde pas à y former, avec la poussière, une couche de graisse dont le parfum n'est pas fait pour flatter l'odorat. Les distractions étant rares à Saint-Louis, les officiers, fonctionnaires et com-

(1) Sorte de grande chemise très ample, sans manches et sans coutures sur les côtés ; pour les hommes, le boubo\i tombe presque sur les pieds ; les femmes le portent beaucoup plus court, jusqu'à mi-jambe.

merçants, accompagnés de leurs femmes, ne manquent jamais d'assister à ces réunions musicales.

Outre le palais du gouverneur, Saint-Louis possède quelques monuments d'ailleurs insignifiants : l'église, la mosquée, toutes deux construites sans style et n'offrant rien de remarquable, l'hôpital, le palais de justice, quelques casernes, et c'est tout.

Dès le lendemain de notre arrivée, nous avons assisté à un spectacle d'une couleur locale si accentuée que ce n'est pas sans embarras que j'entreprends de le décrire.

C'est au village yolof de Guet N'-Dar; il y a tam-tam. On appelle ainsi une sorte de fête chorégraphique qui constitue le divertissement national des populations de l'Afrique; son nom vient de l'instrument qui en est l'accompagnement inévitable. — Depuis la tombée de la nuit, les battements des caisses se font entendre, ralliant sur la place une partie de la population du village. La première heure est calme, les tam-taihs continuent à résonner mollement, puis d'une façon plus entraînante; de temps en temps, une femme s'avance au milieu du cercle que forment les spectateurs, risque un pas timide, et rentre vite dans les rangs. Souvent même un laps de temps assez long se passe, sans que de nouvelles danseuses osent se lancer dans l'arène.

Une jeune Yolof de quinze ou seize ans, d'un bond

souple et nerveux, s'élance au centre du cercle. Pour ne pas être gênée dans ses mouvements elle relève son boubou, en le tordant, jusque sous son menton, découvrant une poitrine à rendre jalouses les statues de l'Hébé antique; delà main droite, elle tient à poignée son pagne qu'elle soulève par brusques saccades bien au-dessus des genoux; la main gauche, posée sur la hanche , donne aux reins, suivant le rythme du tam-tam, des mouvements rapides ou lents. Ses talons frappent le sable de coups violents qui le font résonner sourdement.

Elle s'anime, ses gestes deviennent frénétiques, son boubou la gêne, elle l'enlève rapidement sans ralentir ladanse; son torse nu a alors des reflets brillants qui, sous la lumière de la lune, accentuent encore ses contours souples et gracieux.

C'est un délire, la foule bat des mains en cadence; pour renforcer le bruit des caisses, les femmes chantent ou plutôt crient, avec une frénésie lubrique, des mots entrecoupés :

Taï, gonocey, gonocey, gonocey.

Mouray, mouray, mouray. Badlô.

Le latin qui, dans les mots, brave l'honnêteté, serait impuissant à rendre le réalisme de ce refrain.

Il faut être excité, étourdi, enivré par le rythme sec et cadencé du tam-tam pour danser Vanamalis fobine; il faut avoir mangé du kola, ce fruit d'une sa-

d2 CINQ ANS DE SÉJOUR AU SOUDAN FRANÇAIS

veur âpre et désagréable qui grise, enlève l'appélit, permet de supporter la soif, fait disparaître le besoin du sommeil en provoquant des pensées voluptueuses et d'insatiables désirs. Épuisée de fatigue, le corps ruisselant, la jeune Yolof se décide à rentrer dans les rangs pour faire place à d'autres. Cette fois, ce sont deux vieilles griotes (danseuses de profession) mettant plus de cynisme etaccentuant, en les rendant ignobles, des gestes que toute l'heure j'avais trouvé presque gracieux. La foule se rapproche, avide de ce spectacle, le cercle se fait de plus en plus petit; on se serre^ on se pousse, si bien que ces femmes, en très peu d'instants, ont à peine assez déplace pour se mouvoir. Alors un des joueurs de tam-tam, s'armant d'une ceinture de cuir, en applique de violents coups sur les pieds nus des spectateurs du premier rang, qui s'empressent de reculer, en donnant l'impulsion à tout l'entourage, et l'on continue la sarabande.

Tout le monde prend part à ces danses, depuis la petite fillette de sept à huit ans, jusqu'à la vieille négresse; il n'est même point rare de voir une femme d'âge mûr s'y livrer avec son enfant qu'elle porte à cheval sur les reins, le corps serré dans un pagne attaché sur la poitrine; la tête du petit, qui n'est point maintenue, dodeline en avant, en arrière, et revient frapper le dos luisant de sa mère, en suivant la cadence des mouvements de celle-ci.

Page 1