‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Musulmans et fétichistes. — Maures et Toucouleurs. — Les Peulhs — L'épopée d'El-Adj-Omar, — Ce qu'est devenu son empire. ~ Bambaras, Malinkés, Maadingkés et Kassonkés.

On a beaucoup écrit sur l'ethnographie du Sénégal et du Soudan occidental ; toutes les classifications qui ont été données jusqu'à ce jour sont très savantes, je le veux bien, mais peut-être un peu plus savantes qtl'exactes. En effet, quelle certitude offrir, alors qu'on se trouve en présence de populations sans histoire et sans traditions d'aucune sorte, alors qu'il y a eu de tels mélanges de sang que, dans chaque tribu, se trouve un peu du type de toutes les autres.

Il ne m'appartient pas de discuter les arguments invoqués par les voyageurs qui ont étudié cette question ; je me contenterai pour ma part de diviser les habitants des contrées que nous allons parcourir par rehgions. C'est une puissante ligne de démarcation qui s'impose à l'observateur.

Le modeste cadre de cette étude ne comporte pas l'examen approfondi des races si nombreuses et si complexes qui vivent entre le Sénégal et le Niger. Je désire seulement qu'au cours de ces quelques notes le

lecteur ne soit pas constamment arrêté par des noms complètement inconnus de lui, et, sans entrer dans des considérations interminables sur l'anthropologie des races qui nous intéressent, je présenterai rapidement les principales, en insistant surtout sur la différence de leurs mœurs et de leurs aptitudes. Gomme je le disais, une division obligatoire établie sur la religion nous permettra dès le principe de simplifier la question. Toutes les populations, sans exception, que nous rencontrerons, peuvent se ranger dans une de ces deux catégories : musulmans ou fétichistes ; encore ajouterai-je tout de suite que c'est par extension que je considère le fétichisme comme une religion, puisque toute religion comporte une divinité et que les fétichistes n'en connaissent aucune et ne professent en réalité aucun culte, quel qu'il soit.

Nous verrons plus loin en quoi consistent leurs pratiques bizarres, qui, seules, dénotent chez eux une croyance quelconque à un surnaturel qu'ils ne précisent pas.

Les musulmans, au contraire, sont, dans ces régions lointaines, ce que nous les connaissons dans le nord de l'Afrique; si quelques-uns modifient un peu le culte observé par les disciples de Mahomet plus civilisés, il n'y a là que des différences de rites sans importance et les grandes lignes générales de la religion du prophète restent les mêmes.

N'ayant à m'occuper dans la suite de ces notes que des races fétichistes, je me hâte de donner sur les races musulmanes quelques renseignements indispensables ; la première que nous rencontrons à notre arrivée à Saint-Louis est la race Yolof que j'ai mentionnée dans le chapitre précédent. Sur la rivedroitedu Sénégal, je citerai pour mémoire les Maures, peuples pillards et nomades qui ont conservé leur indépendance et sur lesquels il a été jusqu'à présent impossible de prendre une influence quelconque ; nos relations avec eux se bornent à des traités aussitôt violés que conclus. Nous n'aurons plus à nous en occuper, mais il convient de faire remarquer, en passant, qu'ils ont un caractère très particulier de pureté de race et d'isolement au milieu des autres populations de la Sénégambie.

Sur la rive gauche, c'est-à-dire dans le Fouta Sénégalais, leFouta Toro, leDamga, le Bismar, nous trouvons les Toucouleurs, race excessivement guerrière et pillarde, soldats de l'islamisme, toujours prêts à combattre sous l'impulsion du fanatisme religieux ; là où la guerre éclate, on peut être sûr de les voir figurer parmi les plus acharnés combattants ; à leur amour pour la lutte, ils joignent une intelligence très vive, et beaucoup de nos officiciers et sous-officiers indigènes appartiennent à cette nation ; nous verrons plus loin la part que les Toucouleurs ont prise aux

différents événements qui se sont produits depuis un demi-siècle dans le Soudan occidental.

Les Peulhs forment une race nombreuse disséminée sur une grande étendue de terrain, entre le Sénégal et le Niger, jusqu'au lac Tchad. Ils seraient, d'après le général Faidherbe, originaires de la basse Egypte; ce sont des pasteurs nomades qui vivent exclusivement du produitde leurs troupeaux ; musulmans fanatiques, ils ont pénétré en conquérants dans le Soudan occidental, faisant partout de nombreux prosélytes.

C'est avec leur concours et celui des Toucouleurs qu'El-Adj-Omar a pu conquérir son vaste empire. Le rôle considérable joué par cet homme dans les dernières transformations de tout ce pays mérite d'appeler l'attention.

El-Adj-Omar a dû, comme César, Gharlemagne et Napoléon, rêver l'établissement d'un vaste empire, réunissant sous une seule main de fer les peuples et les races épars autour du lieu de sa naissance.

Enhardi par le succès de ses armes^ il n'a pas craint de se mesurer avec nous et d'organiser contre les infidèles une sorte de guerre sainte; profitant avec habileté du fanatisme des peuples qu'il avait soumis, il les a déchaînés contre nous en une masse avec laquelle il nous a fallu compter et dont les attaques ont failli nous coûter cher.

Vers 1850, après un voyage à la Mecque, il levait

une armée composée de Peulhs et de Toucouleurs à l'aide de laquelle il s'emparait du FoutaDjallon, franchissait ensuite le Sénégal à la tête de ses troupes auxquelles ce premier résultat avait donné confiance, et envahissait leKaarta, d'où il expulsait les Bambaras.

En 1857;, il mettait le siège' devant le fort français de Médine ; battu et repoussé parle général Faidherbe, alors officier supérieur du génie, il rentrait dans le Fouta afin de lever une nouvelle armée, se dirigeait ensuite sur le Bélédougou, prenait le pays de Seïgou, le Massina et tous les pays riverains du Niger. Mais la révolte ne tarda pas à se manifester parmi les nombreuses peuplades récemment mises par lui sous le joug et encore à peine domptées, et il fut à son tour assiégé par les rebelles dans Hamdallahi, grande place forte du Massina ; il résista pendant plusieurs mois, d'une façon héroïque. Alors, trahi par un de ses neveux nommé Tidiani, il se vit réduit à la dernière extrémité et sur le point de tomber entre les mains des assaillants. Ne pouvant se donner la mort de ses propres mains sans violer la prescription du Coran qui défend le suicide, il donna l'ordre à l'un de ses fidèles de mettre le feu à un baril de poudre sur lequel il était assis.

El-Adj-Omar avait pris soin d'instituer son fils Amadou héritier de son vaste empire.

Mais le fils, qui n'était pas doué du même génie que son père, loin de développer l'œuvre de ce dernier, ne

sut même pas la conserver intacte; de plus, il eut à lutter dès le début contre des difficultés sans nombre. Les autres fils d'El-Adj-Omar, comprenant trop bien l'infériorité de leur frère et voyant s'effondrer son prestige, soulevèrent successivement contre lui les différentes tribus incorporées par leur père, tribus qui ne demandaient qu'à reprendre possession d'elles-mêmes. Ils espéraient ainsi reconstituer d'autre part, à leur profit, la fortune du conquérant; mais si la domination d'Amadou sortit de ce mauvais pas amoindrie et délabrée, ses frères ne purent jamais, malgré les nombreux partisans qu'ils recrutèrent, atteindre le but qu'ils s'étaient proposé.

Aujourd'hui, Amadou passe avec nous des traités qui, si toutefois ils sont observés, sont pleins de promesses pour l'avenir.

Un de ses frères, Mountagua, vient de se faire sauter suivant la tradition paternelle. Quant aux autres, ils continuent à se révolter de temps en temps , sans que cela tire à conséquence. Il ne faudrait pas conclure de laque nous jouissions d'une tranquillité absolue en ce qui concerne Amadou; si les apparences peuvent le faire croire, il est bon de ne pas oublier qu'en dépit de tous les traités, les musulmans sont et seront toujours nos pires ennemis, et il est à craindre que la première fois que l'occasion se présentera pour Amadou d'entraver notre marche , il s'empresse de le

faire, s'il se sent assez fort pour en tenter l'aventure.

Sont encore à classer parmi les musulmans : les Soninkés ou Saracolets, qui habitent le Boundou, le Kameraet le GuoVjSur la rive gauche du Sénégal, entre le Fouta et le Kasso ; ce sont eux que nous rencontrerons plus tard sous le nom de Duilhas allant approvisionner d'armes, d'étoffes et de différents autres articles de traite, les marchés du haut Niger, où ils reçoivent, en échange de leurs importations, des esclaves, de l'or et des noix de kola, qu'ils revendront ensuite dans les villages de la Sénégambie.

Au premier rang des peuples fétichistes, nous placerons les Bambaras qui occupent le Bélédougou, le Fadougou et une partie du Kaarta ; mais en réalité il serait difficile de délimiter d'une façon bien précise les différents pays qu'ils habitent; longtemps opprimés plutôt que soumis par El-Adj-Omar, les Bambaras fétichistes secouent aujourd'hui le joug détesté, sous lequel Amadou est, comme nous venons de le dire, impuissant à les tenir. Ils sont braves et recherchent les combats. Ennemis acharnés de l'islamisme, ils seront pour nous des auxiliaires précieux qui lutteront à un moment donné contre la domination musulmane dont l'influence néfaste est partout si pernicieuse au progrès des idées civilisatrices.

La question religieuse mise en avant par les Musul-

mans pour faire obstacle à l'établissement des blancs {Keffirs) ne peut^ il faut bien le dire, cesser d'exister que par la division et l'anéantissement des peuples qui la défendent et qui sont les instruments inconscients de quelques chefs. Ces chefs sont en général des gens intelligents qui ne sont pas dupes eux-mêmes du mobile qu'ils invoquent pour combattre, et auxquels cette question servira longtemps encore do prétexte pour lever contre nous des masses bien difficiles à maîtriser en raison de leur nombre et de l'étendue du territoire sur lequel elles sont répandues.

Viennent ensuite les Malinkés qui habitent le Fouladougou elle pays de Kita ; ils sont fétichistes comme les Bambaras, mais ils ne possèdent pas le caractère belliqueux de ces derniers; ils sont plutôt artisans et cultivateurs que guerriers.

Les Mandingkés occupent le pays montagneux compris au sud du Birgo, entre le Gadougou et la rive gauche du Niger; ils ne semblent pas non plus être des guerriers bien terribles, car malgré les fortifications dont ils entourent leurs villages, ils les ont bien souvent abandonnés pour fuir les bandes musulmanes et se réfugier dans les montagnes presque inaccessibles, où ils se sentaient plus en sûreté que derrière leurs murs en terre; leur goût les porte plutôt vers la culture.

Je ne vois guère, parmi les peuples fétichistes, que

les Kassonkés dont il soit bien difficile de tirer un parti quelconque, leur génie propre semblant être le vol et la paresse : ils habitent le Sogo, le Natiaga et le Kasso, sur la rive gauche du haut Sénégal.

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