CHAPITRE III
Départ de Saint-Louis. — Navigation du fleuve. — Aspect des rives. — Richard-Toll. — Dagana.— Podor. — Saldé etMatam. — Abdoul Boubakar, — Trois transbordements successifs. — Arrivée à Kayes.
J'étais déjà depuis plusieurs mois à Saint-Louis ; cinq de mes camarades avaient quitté cette résidence pour se rendre dans le haut fleuve -, deux étaient morts et les autres rentraient malades, ne désirant nullement tenter une nouvelle expérience.
Des vivres, des munitions, du matériel, partaient journellement sur de grands chalands à destination de Kayes.
Deux compagnies d'infanterie de marine venaient de débarquer d'un transport arrivé de France; les tirailleurjs sénégalais équipés étaient prêts à entrer en campagne, et moi, je ne voyais toujours pas venir l'ordre désiré qui devait me désigner pour faire partie de cette expédition. J'étais désespéré, me croyant condamné à rester éternellement à Saint-Louis, oii les jours se succédaient lentement dans une monotonie qui me faisait prendre la ville en horreur, quand, le quinze octobre 1882, je reçus la note m'annonçant qu'à partir du vingt je devais être prêt à m'embar-
quer sur le premier aviso en partance pour le haut Sénégal.
Avec quel plaisir je m'occupai sans retard de mes préparatifs !
J'achetai des provisions de toutes sortes que j'emballai soigneusement^ car on ne devait compter dans le haut fleuve sur aucune des ressources les plus élémentaires, et il fallait s'approvisionner de tout avant de partir.
Le vingt-deux octobre, à cinq heures du soir, le Laprade, aviso de la station locale chargé de transporter la colonne dans le haut Sénégal, quittait le quai après avoir lancé quelques coups de sifflet, emportant à son bord les troupes destinées à lutter là-bas, bien loin, au fond de cet immense pays, après des mois de marches, de privations, de fatigues et de fièvre. Combien de ces pauvres jeunes gens partis, dans de mauvaises conditions sanitaires, ne sont point revenus, et combien la France a-t-elle perdu là de cœurs généreux et de vaiflants défenseurs !
En effet, avant de canarder les bounioules (1), il faudra résister à la maladie ; le typhus vous attend à chaque pas fait en avant; la dysenterie, les accès pernicieux feront bien des vides dans les rangs, et ceux qui éviteront à ces premiers écueils marcheront en-
(1) Expression familière aux troupiers, et qui veut dire : tirer sur les noirs.
core pendant longtemps minés par l'anémie que les chaleurs torrides qu'ils auront à endurer détermineront fatalement chez eux.
Une fois en route, la moindre imprudence peut coûter la vie au malheureux qui la commet; il faut savoir surtout résister à la soif la plus ardente devant l'eau que l'on côtoie et qui vous invite à boire ; succomber à la tentation serait s'exposer à l'invasion de la dysenterie, si redoutable sous ce climat; il faut se garder d'enlever même à l'ombre des tentes le casque de liège que l'on a reçu à l'arrivée; ce serait l'insolation... la mort. Le Laprade est en route; le fleuve qu'il remonte est large et ses rives basses semblent à fleur d'eau. On voit fuir le long du navire cette longue côte de sable dorée par les derniers rayons du soleil couchant qui va disparaître au loin dans la mer bleue qu'on aperçoit encore.
A cette heure, tout est empreint d'une indéfinissable mélancolie et l'on est envahi par ce sentiment de tristesse et d'isolement qui s'empare de l'homme le moins impressionnable, en présence de l'immensité et de l'inéluctable inconnu, car personne n'ignore que pour peu de chances de retour il y a dans un court avenir mille menaces de rester ensevelis à jamais, loin de sa famille, de son pays, dans cette terre inhospitalière.
Sur la rive droite, les tentes sombres de quelques
AU SOUDAN FRANÇAIS 2o
campements maures tranchent nettement sur le sable. Un convoi de chameaux passse le long de la berge blanche et les grands corps des animaux s'y profilent comme de fantastiques ombres chinoises.
La nuit vieni, rapide, sans laisser l'impression charmante du crépuscule, car la transition lente n'existe point sous ces latitudes où tous les changements de la nature ont une brusquerie que l'on ne rencontre nulle part ailleurs.
Les troupiers se sont casés sur le pont, pêle-mêle, comme ils ont pu : il y a peu de place pour tout ce monde; c'est la vie de campagne qui commence, pendant longtemps on ne saura plus ce que c'est qu'un lit, même lorsque viendra la maladie.-
Le matin au point du jour nous sommes en face de Richard-Toll.
Un village indigène d'où émergent de beaux palmiers se trouve sur le bord du fleuve ; à quinze cents mètres environ, dans un bouquet de verdure, on aperçoit les murs du poste sur lequel flotte le pavillon français.
flichard-Toll,occupé aujourd'hui par quelquesspahis, avait été construit, — m'a-t-on dit, — plutôt pour servir de sanitarium ou de maison de campagne au gouverneur que comme poste militaire. Mais c'est un des points les plus malsains du fleuve , et il ne fut guère employé à ces usages.
Un magnifique potager, que la petite garnison cultive avec amour, produit de très beaux légumes qui sont en grande partie expédiés sur Saint-Louis.
Le sanglier abonde dans ces parages ; un officier de spahis de mes amis en tua plus de cent cinquante en six ou sept mois.
Généralement, on fait correspondre le départ des navires qui doivent remonter le fleuve avec l'arrivée du courrier de France, afin que le long de leur trajet ils en fassent la distribution dans les postes. — Le Laprade est dans ce cas, et après avoir déposé quelques lettres et journaux, nous nous remettons en marche.
Depuis la veille^ le pays a complètement changé d'aspect; maintenant les rives sont verdoyantes et cette végétation repose agréablement la vue, après la monotone blancheur de Saint-Louis. Des caïmans de toutes tailles se chauffent paresseusement au soleil, et nous regardent passer sans manifester la moindre inquiétude; ces sauriens font certainement moins de cas de nous que les indigènes qui s'attroupent sur la berge.
La rive droite du fleuve semble inhabitée ; seuls des pélicans, des marabouts et de nombreuses espèces d'oiseaux aquatiques, troublés par notre passage, s'élèvent lourdement, avec de grands bruits d'ailes^ pour aller s'ébattre plus loin, dans les plaines marécageuses.
De temps en temps, nous passons à côté de grands chalands de commerce lourdement chargés de marchandises à destination des escales du 'Sénégal ; les noirs qui forment leurs équipages sont sur la berge, d'où ils les hâlent au moyen d'une longue cordelle attachée en tête du mât. Quelques-uns de ces coches d'eau, toutes voiles dehors, descendent le fleuve favorisés par le courant et le vent, et passent rapidement le long de notre bord; les noirs qui les montent nous lancent des salutations bruyantes et inintelligibles.
Nous arrivons le soir à Dagana. Ce poste est une des grandes escales ; presque toutes les maisons de commerce de Saint-Louis y ont des représentants au moment de la traite de gommes.
Le poste dePodor, oii nous arrivons le lendemain, est considéré comme le point le plus chaud du globe ; le thermomètre y atteint souvent 45° centigrades. Il s'y fait aussi un grand commerce de gommes.
La garnison de ces postes se compose d'un commandant civil, d'un officier, d'un médecin, de quelques hommes d'infanterie et d'artillerie de marine et de tirailleurs sénégalais.
Les jours suivants, nous voyons les fours de Saldé et de Matam.
C'est entre ces deux blockhaus que se trouve le royaume d'Abdoul Boubakar, chef Toucouleur, dont les hordes musulmanes ne cessent de nous causer les
plus grands ennuis en coupant notre ligne télégraphique et en attaquant nos convois pendant la saison sèche, alors que les eaux trop basses ne permettent plus aux grands navires l'accès du fleuve^ et nécessitent l'emploi des chalands.
Presque chaque année pourtant, des colonnes expéditionnaires sont envoyées sur cette côte pour réprimer ces déprédations ; on y brûle des villages, on disperse les peuplades fanatiques, mais elles ne tardent pas à se reformer et à reconstruire leurs repaires.
Il y a quelques années, Abdoul Boubakar fut attiré dans un des postes commandé par un adjudant qui, trouvant l'occasion bonne, voulut le faire prisonnier; il télégraphia à Saint-Louis d'où il reçut l'ordre de ne pas retenir celte belle capture.
Au bout de huit jours de navigation^ nous avons franchi les douze cents kilomètres environ qui séparent Saint-Louis de Bakel. La saison étant trop avancée et les eaux baissant avec rapidité, le Laprade ne peut aller plus loin sans compromettre son retour; il nous faut donc attendre qu'un aviso de plus petite taille vienne nous chercher pour nous transporter à Kayes.
Le premier novembre, à neuf heures du soir^ le commandant supérieur de la colonne arrive de Saint- Louis et nous prend à bord de l'aviso à roues VEcureuil Ce bateau, encore trop grand, ne peut nous
mener à destination et, dans la nuit du deux, le transbordement s'effectue, au milieu d'une confusion indescriptible, sur un troisième aviso, le Podor^ venu de Kayes à notre rencontre.
Les troupiers, qui ne se rendent pas exactement compte de la longueur du trajet qu'ils ont encore à parcourir et se voient de jour en jour empilés sur des navires de plus en plus petits, se demandent avec une stupéfaction comique sur quel genre d'embarcation on les lera naviguer si le voyage doit encore durer quelques jours, et, en dépit de l'exiguïté du bâtiment qui ne permet pas seulement de s'allonger sur le pont pour finir la nuit, la gaîté du soldat français prenant le dessus, les saillies vont leur train.
Mais ces éclats de gaieté sont de courte durée et font place à de tristes réflexions chez tous ces jeunes soldats qui ne savent où ils vont, et qui sont malheureusement trop enchns à s'exagérer les dangers semés dans les pays qu'ils vont parcourir.
Quant à moi, ce voyage me semble ne devoir jamais finir.
J'ai fait des traversées de plusieurs mois en mer, et je n'ai jamais ressenti l'impression de malaise moral causée par cette navigation lente entre deux rives que l'on voit s'ouvrir à peine devant soi et se refermer aussitôt pendant de longs jours, sans que de vastes horizons éveillent au moins la curiosité en secouant la
torpeur qui nous envahit tous ; on est comme obsédé par la préoccupation fixe de se sentir pénétrer profondément dans des pays d'où l'on sait ne pouvoir pas sortir pendant un temps indéfini ; car, dès que les eaux seront basses, les navires ne viendront plus s'aventurer si loin, et si l'on tombe malade, si la santé exige un retour immédiat, c'est au moins un mois de route à tenter dans de pitoyables conditions pour se retrouver sur le littoral.
Chacun de nous est sous l'empire de ces réflexions peu rassurantes, que, par une sorte de fierté et de respect humain, il se garde de communiquer à ses compagnons, et l'impression cruelle n'en est que plus forte.
Enfin nous voici, non sans peine, parvenus à Kayes, sorte de chantier aux allures de campement où les cases nègres côtoient les bâtiments européens en construction ; le chemin de fer qui doit relier nos postes et aller jusqu'à Bamako, sur le Niger, est au début de son exécution ; il règne partout une activité dévorante : ici c'est le désordre d'un quai encombré de vivres et de matériel ; là, ce sont des ateliers sous des baraquements improvisés; puis un peu partout des machines de toutes sortes, envoyées de France deux ou trois ans trop tôt ; sur un tronçon de voie ferrée de quelques dizaines de mètres sont posés des wagons qui jusqu'ici n'ont pu être utilisés et qu'on a transformés
en habitations ; quelques cases en terre de forme rectangulaire et à toiture de chaume servent d'infirmerie, d'iiôpital, de bureaux pour l'administration, et de logement pour les employés. Au milieu de cette étrange confusion circule et grouille une population bizarre : ouvriers européens, chinois, marocains, laptots (1) et nègres de toutes races ; tout cela criant, s'agitant, portant des fardeaux.
Je me rends à une petite case que l'on vient de m'indiquer et j'y trouve mes deux collègues alités et grelottant la fièvre sous d'épaisses couvertures de laine. Leur accueil est aussi cordial que leur état peut le permettre, et ce sont des questions à n'en plus finir.
Quelles nouvelles de Saint-Louis ? Que se passe-t-il en France ? Nous apportez- vous des journaux ? elc...
J'apprends par eux la mort d'un de nos amis arrivé à Kayes depuis quelques jours seulement ; cet événement les affecte d'autant plus qu'ils se sentent euxmêmes bien fatigués. Gomme leur logement n'est pas grand et qu'une chambre de malades ne me paraît pas un séjour très attrayant, j'installe mon campement au dehors; un wagon placé parallèlement à l'un des murs delà case forme une espèce de couloir dont je ferme une des extrémités avec des caisses, j'étends au-dessus une couverture de laine en guise de toit pour me préserver du soleil pendant la journée et de la rosée
(1) Laptots, matelots nègres du Sénégal.
pendant la nuit; une toile de tente remplie de paille me fait un lit : somme toute, j'ai un logement suffisamment confortable, et s'il ne pleut pas je pourrai attendre patiemment l'époque de mon départ pour le poste que je dois occuper.
Quant à la nourriture, indépendamment de la ration qui est allouée à tous les Européens, il y a encore un marché sur lequel on peut se procurer des volailles, des poissons et des œufs à des prix relativement modestes.
La colonne expéditionnaire se prépare à quitter Kayes où la fièvre typhoïde fait de grands ravages parmi les jeunes soldats. De plus, une épizootie a déjà réduit considérablement le nombre des chevaux disponibles pour la cavalerie; des détachements partent tous les jours pour aller camper à quelques kilomètres de Sabouciré.
L'avanl-veille du départ de mon détachement, un violent accès de fièvre me prend et m'empêche de le suivre. Au bout de quelques jours, à peine rétabli, je demande à rejoindre la colonne, mais le médecin s'y oppose. Je suis d'autant plus désolé de ce contre-temps que mes caisses de provisions sont en route sur Kita depuis près de huit jours et que je manque du strict nécessaire.
Je demande alors le poste de Médine qui est vacant, et on me l'accorde.